NdL 1 – La Louisiane / La Nouvelle-France et la fuite des élites

La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation,

par Yves Montenay et Damien Soupart

 

Je vous propose une série d’articles qui commentent, reprennent et approfondissent certains extraits du livre d’Yves Montenay et Damien Soupart : La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation. Cet ouvrage reprend l’histoire de l’établissement et de l’expansion de la langue française en France et dans le monde et s’adresse à un grand public. Considérant que les personnes suivant ce blogue se sont déjà intéressées à l’histoire de la France, de la colonisation, et à la Francophonie, je vais entreprendre un exercice inhabituel : je vais reprendre les passages du livre qui m’ont appris quelque chose, mes notes de lecture (NdL) et cela me permettra de contextualiser ces extraits avec mes analyses. Je pense que cela apportera une entrée originale et intéressante à cet ouvrage que je recommande chaudement, car il dresse un portrait complet de l’histoire du français et de sa situation actuelle et il propose des pistes stimulantes pour le futur. Bien sûr, je me concentre seulement sur certains sujets, je vous laisse le plaisir de découvrir la suite (disponible en ligne et en librairie)… Aujourd’hui, nous verrons que les raisons décisives de la chute du premier empire colonial français ne sont pas forcément celles auxquelles on pense communément (défaites militaires, vente de la Louisiane).

 

1) La Louisiane / La Nouvelle-France et la fuite des élites

« Après le sel, le pétrole de cette époque est le sucre (et accessoirement le café) d’où une lutte farouche pour les îles en produisant… » Concernant ce qui allait devenir en partie le Canada : « Peu de gens soupçonnent l’importance potentielle de cette « Nouvelle-France » américaine, qui ne peut produire de sucre. » (p. 32)

Le Canada présentait peu d’intérêt, disposait d’un climat froid pendant une bonne partie de l’année et la France n’avait pas besoin de peupler beaucoup le Canada pour faire le commerce de peaux de castor ; quelques établissements ou forts suffisaient. Le Canada est donc un peu peuplé le long du Saint Laurent et la Louisiane se peuple peu, et tardivement :

« En 1723, [la Louisiane] n’a encore que 500 habitants. La Nouvelle-Orléans est fondée en 1717 et l’exploration s’étend aux montagnes Rocheuses. Mais la population française (note : Indiens, Espagnols et probablement « coureurs des bois » non compris) n’atteindra pas les 3000 habitants. Les États-Unis hériteront de l’est du Mississippi et achèteront à Napoléon la partie ouest de la Louisiane. La colonisation américaine y déversera les colons anglais, allemands et nordiques, heureux d’y trouver des terres à exploiter. (…) Bref, une marée humaine (80 à 100 millions d’habitants aujourd’hui) qui submergera les « Indiens », les minuscules noyaux français et leurs enfants métis. » (p. 33)

J’avais toujours appris que Napoléon avait vendu pour une bouchée de pain la Louisiane aux Américains et que ça avait été une erreur. J’ai vu dernièrement une émission du dessous des cartes sur le sujet qui a conforté mon intuition : la Louisiane était intenable par la France et se serait de toute façon faite envahir par les États-Unis car il n’y avait que quelques milliers de personnes sur un espace plus grand que l’Europe. (La Nouvelle-France faisait environ 8 million de km2 (4,5 millions pour l’UE actuelle)). Napoléon était plus intéressé par ses guerres européennes et a vendu la Louisiane pour financer les financer : peut-on l’en blâmer ? Mais au final, la France a perdu sur les deux fronts.

Pendant ce temps-là, en Europe, la France fait un quart de la population européenne d’où son prestige. Sur l’importance démographique de la France et du français, voir un de mes articles pour avoir des chiffres sur différentes époques. La France était un géant démographique européen, mais aussi mondial. Le déclin du français n’a donc pas commencé car la France compte depuis François Ier, aussi bien politiquement que démographiquement, et les colonies ne présentent qu’une petite miette de population au début du XVIIIe siècle. Mais les colonies sont d’immenses territoires beaucoup moins saturés en population et qui seront appelés à grossir…

La défaite françCouverture Montenayaise en Amérique du Nord est militaire, certes, mais surtout démographique. La persécution religieuse anglaise pousse à l’exil des dizaines de milliers de colons vers les 13 colonies. Que se passe-t-il en France avec nos « minorités religieuses » ?

« L’histoire « grand public », laïcité aidant, stigmatise « la Maintenon », épouse morganatique de Louis XIV, une bigote qui l’aurait poussé à la révolcation de l’édit de Nantes en 1685. Ce fut en effet une erreur dramatique : non seulement la France perdit des centaines de milliers d’habitants qualifiés, souvent les meilleurs dans leur spécialité, mais, au lieu de les envoyer peupler le Canada et la Louisiane (tels les puritains anglais qui firent décoller les futurs États-Unis, ce qui nous donne la dimension de l’occasion gâchée…), le roi les laissa partir chez l’ennemi. (…)

Les huguenots, intelligemment attirés par le roi de Prusse, transformèrent Berlin, bourgade perdue dans les marécages orientaux, en ville puissante, mais aussi de nombreuses autres villes européennes. En 1940 encore, une part des meilleurs cadres de l’armée allemande avaient des noms français. L’Angleterre, la Hollande (et son prolongement sud-africain) profitèrent également de leur arrivée. Mais, bien entendu, les « défrancisèrent ». Il fallut pour cela interdire notre langue en Afrique du Sud, car elle y menaçait le hollandais. Aujourd’hui, la moitié des « Boers » ont des noms de famille français, mais parlent l’afrikaans (variante locale du hollandais).

Un siècle après les huguenots, ce furent les aristocrates royalistes, puis une part des élites modérées que la Révolution poussa à l’exil (ou à l’échafaut : « La République n’a pas besoin de savants »). C’est donc aux États-Unis que Du Pont de Nemours fonda un futur géant de la chimie mondiale. » (pp. 37-38)

Pour développer ce point d’histoire, précisons que nos horlogers sont partis se réfugier à la frontière suisse (l’horlogerie suisse…) et qu’on retrouve une partie des banquiers lyonnais à Londres. Lu dans un autre livre, Anglais, nos ennemis de toujours, p. 175 : « Les huguenots vont aussi investir le domaine de la finance, contribuant à faire de Londres la première place financière européenne. Sept des vingt-quatre fondateurs des banques d’Angleterre ne sont-ils pas des descendants de réfugiés huguenots ? Parmi eux le premier gouverneur de la banque d’Angleterre, Sir John Houblon. Les protestants français seront aussi très présents dans le domaine de l’assurance et du courtage en bourse. Ils vont s’épanouir dans cette Angleterre libérale qui introduit, en 1689, le liberté de la presse et de culte. »

Ce qu’il faut à mon avis retenir comme catastrophe pour la France, ce n’est donc pas la vente de la Louisiane ou la perte du Canada, mais plutôt la révocation de l’Édit de Nantes qui a rendu la suite difficile alors que la France avait des atouts. Dans le même genre, on peut se demander, d’un point de vue géostratégique, pourquoi la France s’est ruinée pour aider les futurs États-Unis à prendre leur indépendance en 1776. Des erreurs comme celles-là, vous en découvrirez d’autres en vous procurant le livre. (je n’ai pas de part dans les ventes !) Ce n’est bien sûr qu’une question de point de vue, car c’est tout à l’honneur de La Fayette et de la France d’avoir contribué à l’indépendance des États-Unis. Les géostratèges regretteront juste que la France n’en ait pas tiré parti davantage, que ce soit pour avoir des contreparties linguistiques ou territoriales au niveau du Canada par exemple. Mais la révolution française est arrivée assez rapidement après et l’Histoire a pris une toute autre direction.

On peut se consoler en pensant aux Pays-Bas qui ont fondé des comptoirs très importants : la Nouvelle-Amsterdam qui deviendra New-York une fois vendue (car les Hollandais n’avaient pas la puissance militaire de la défendre), et la colonie d’Afrique du Sud qui se fera prendre par les Britanniques, sans compter Java, des îles dans les Antilles, etc… Aujourd’hui, il n’en reste quasiment plus rien alors que c’était l’une des premières puissances navales du XVIe-XVIIe siècle, avant que les Britanniques ne prennent le dessus. Dans le livre « Scramble for Africa » que j’avais lu pour un module appelé « Imperialism and Modernisation » (lorsque je faisais mes études en Irlande), les Pays-Bas étaient appelés le colosse aux pieds d’argile.

Sommaire des articles :

NdL 1 – La Louisiane / La Nouvelle-France et la fuite des élites
NdL 2 – le français au XIXe siècle et au XXe siècle
NdL 3 – Uniformisation culturelle et défense du français
NdL 4 – Organiser la passage à l’anglais
NdL 5 – L’anglais en entreprise
NdL 6 – Le français comme langue africaine

3 commentaires

  1. Cela me rappelle cette question historique pas si formelle qu’il n’y paraît : est-ce que ce sont les hommes qui font l’histoire ou est-ce que c’est l’histoire qui fait les hommes ?
    Dans le cas de Louis XIV, la première option s’impose. Au début du règne, il accroît la puissance de la France qui atteindra une sorte d’apogée ; c’est aussi l’époque de ses conquêtes féminines magnifiques et multiples (Madame de Montespan entre autres).
    À la fin du règne, le roi est hanté par la punition divine et veut vivre en conformité avec les règles de l’Église pour sauver son âme ; il est sous la coupe d’une seule (ou presque) de ses conquêtes : Madame de Maintenon. C’est le repli identitaire avant la lettre et l’expulsion des protestants.
    On peut dire, en taillant des perspectives historiques à grands coups de serpe, puisque les historiens ne sont pas tous d’accord sur l’influence de la Maintenon, qui elle même n’était pas exactement la prude que l’on dépeint, que c’est Louis XIV qui, à la fois, a fait, puis, dans une moindre mesure, a défait la France.

  2. Torsade de Pointes /

    Concernant les Pays-Bas, notez que quelques îlots des Antilles leur appartiennent toujours : Aruba, Bonaire et Curaçao (que les Hollandais appellent les îles ABC). Le néerlandais reste langue officielle du Suriname, mais pour combien de temps encore ?

    Parmi les territoires autrefois détenus par la Hollande, il faut citer également le Pernambouc, ou du moins la zone côtière de cet État du Brésil, qui fut hollandaise (et semble-t-il fort bien administrée) au XVIIe siècle.

  3. À propos du destin du néerlandais en tant que langue extraeuropéenne.
    Le néerlandais a connu une curieuse évolution hors d’Europe. La Hollande est de taille comparable au Portugal et pourtant n’a pas laissé de traces aussi vastes que le portugais.
    Le néerlandais peut ne pas se maintenir au Suriname. La situation est ultra complexe. Voir http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amsudant/surinam.htm. Remplacer le néerlandais par le français (Guyane française à l’Est), l’anglais (Guyana à l’Ouest), le portugais (Brésil au Sud), l’espagnol (ailleurs) ?
    En Indonésie, les élites pratiquaient le néerlandais jusqu’à l’indépendance. Aujourd’hui il y a très peu de locuteurs néerlandophones. Même au niveau de l’architecture, le touriste de passage a du mal à saisir des vestiges de l’époque hollandaise : la cathédrale à Djakarta (Batavia), la gare de Yodjakarta. En dehors de l’île de Java, n’en parlons pas.
    J’ai connu dans les années 60 des étudiants congolais (ex Zaïre) qui parlaient couramment le flamand (autrement dit le néerlandais) parce qu’ils l’avait appris à l’école en tant qu’une des deux langues de la « mère patrie ».
    Les néerlandophones peuvent lire l’afrikaans, parlé en Afrique du Sud et aussi en Namibie.
    Le néerlandais avait des atouts : l’île de Manhattan, par exemple, découverte par un Italien à la solde de François ler, s’est appelée rapidement Nouvelle Amsterdam.

    Ce destin géolinguistique et géopolitique me laisse songeur en tant que francophone observateur des mutations linguistiques à travers le monde.

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