Basculement linguistique

(Publié sur lefrançaisenpartage le 28-08-2011)

Je voudrais essayer de modéliser et compiler tous les facteurs qui suscitent le basculement linguistique, qui font qu’une personne ou un groupe de personnes passe à une autre langue, comme ce fut le cas en Irlande, exemple que je connais le mieux.

L’immigration

Tout d’abord, le cas le plus simple, celui de l’immigration : si ceux-ci s’intègrent dans un pays qui possède son unité, ceux-ci tendent à s’assimiler. Pour se faire comprendre de la majorité, il paraît évident qu’il faut en apprendre la langue. Si les immigrés n’y parviennent pas, il est cependant certain que leurs enfants seront amenés à apprendre la langue de leur terre d’adoption. Tout dépend du degré d’organisation sociétal de ce territoire. Plus un groupe d’immigrés peut vivre dans son propre système, plus il a de chance de pouvoir le pérenniser. Ainsi les colons qui sont arrivés dans les colonies américaines des futurs États-Unis ne se sont pas mélangés avec les populations autochtones (Amérindiens) mais ont établi leur propre communauté en parallèle avec ce que l’on peut appeler son âme, son centre sociétal (ensemble de valeurs, et de caractéristiques qui fondent l’identité, la cohésion d’une société : langue, lois, organisation…). Ils n’avaient donc pas à s’adapter à une communauté existante possédant sa langue propre, mais ont plutôt créé leur propre société avec ses représentants spirituels (prêtres, pasteurs…), ses représentants politiques et militaires, ses commerçants… On peut également penser aux juifs qui ont longtemps su garder leur spécificité (enseignement religieux, mariage uniquement à l’intérieur de la communauté, enseignement d’une langue, d’une tradition, d’une histoire de la communauté). Le mélange, la coexistence dans un même lieu tend à harmoniser les pratiques et les mœurs à moins d’une forte volonté de ne pas s’assimiler.

Deux approches de la colonisation en Irlande

Deux exemples pour montrer que l’immigration peut déboucher sur deux résultats complètement différents. En Irlande, des Anglais se sont installés après l’annexion de l’Irlande en 1171. Cependant, les Anglais (ou Anglo-Normands à l’époque) se sont davantage intégrés à l’Irlande que l’inverse, si bien qu’ils ont adopté le gaélique comme langue d’usage. On peut donc parler d’assimilation. Assimilation permise par un contrôle anglais assez faible sur la société irlandaise et sur ses colons. Henriette Walter explique que ce qui changea la donne, c’est l’arrivée de propriétaires anglais au XIXe siècle qui ont pris la place de la vielle aristocratie irlandaise et celtophone / gaélophone. A partir de ce moment là, le sommet du pouvoir économique était tenu par des anglophones et un mouvement descendant a fait utiliser l’anglais par toutes les couches de la société jusqu’à angliciser la plus grande partie de l’Irlande. On a donc deux approches différentes : la première où les deux sociétés s’entremêlent et qui aboutit à la celtisation des anglophones, et la deuxième où les deux sociétés coexistent (système des plantations, interdiction de se mélanger avec les Irlandais, etc…) qui représente un système d’apartheid, c’est-à-dire qu’au lieu d’essayer de convertir une société à un modèle anglophone, on y érige une autre société qui coexiste sans se mélanger, et donc sans risque de perte de contrôle depuis le pouvoir central, sans risque de basculement linguistique. C’est le même système qui a prévalu en Afrique du Sud, aux États-Unis (pour les anglais) ou en Algérie au commencement : appropriation des terres, établissement d’une société séparée, coexistant avec la société préexistante à la colonisation. L’élément de pondération est le facteur force : l’armée et le contrôle du pays sont au service de cette nouvelle société qui s’accapare le pouvoir économique. Les anciens dominants sont donc obligés de s’intégrer à cet embryon de nouvelle société, c’est pourquoi l’Irlande s’est anglicisée, les immigrés aux États-Unis n’ont jamais parlé les langues amérindiennes et ceux en Afrique du Sud n’ont jamais appris de langue africaine.

Pour résumer, ce basculement linguistique repose sur le fait de renoncer à changer le « logiciel » d’une société qui existe déjà (souvent, l’infériorité numérique rend le projet impossible), pour au contraire faire exister, imposer un nouveau centre de société autonome et indépendant de la société d’accueil pour ne pas que les colons ou immigrés s’assimilent, en tout cas pas à la société d’accueil. Aux États-Unis, on a pu donc voir des millions d’immigrés s’angliciser car la matrice de la société était anglophone, ceci étant dû au fait que le pouvoir économique et politique étaient aux mains d’une élite anglophone. En soi, cela ne suffirait pas : il faut également souligner le fait que les nouveaux immigrants s’intègrent dans une société structurée : les écoles ont pour langue d’usage l’anglais, les institutions aussi. Ainsi, les nouveaux arrivants peuvent continuer de parler leur langue dans leur cercle mais leurs enfants apprennent l’anglais de par l’école ; un Allemand s’intéressant à une Italienne aux États-Unis s’adressera donc à elle très probablement en anglais, seule langue qu’ils ont en commun. Les mariages mixtes ont donc tendance à favoriser la langue par défaut, celles des institutions et de la communauté de base.

Résistance à l’assimilation

 

On note cependant des résistances :

les révolutions et guerres d’indépendances peuvent changer la donne : l’indépendance de l’Algérie s’est soldée par le départ de plus d’un million d’européens et harkis, ce qui a sérieusement ébranlé l’identité de la société algérienne, qui a comme rejeté la greffe européenne. Cela n’a pas été le cas aux États-Unis (Amérindiens décimés par la maladie, l’extermination et pour le reste, parqués dans des réserves), en Afrique du Sud (modèle encore en évolution après la fin de l’apartheid)…

Au Québec (et au Canada), après la fin de la présence militaire française, les colons francophones étaient sous domination anglaise bien qu’en supériorité numérique. Il s’est mis en place un scénario à l’irlandaise : remplacement des élites par des anglophones, et tentatives d’interdire ou de réduire l’usage du français dans de plus en plus de domaines de la vie (économique notamment). Seulement dans ce cas ci, je vois plusieurs facteurs à l’échec de cette tentative (en tout cas jusqu’à maintenant) : l’organisation de la société francophone était relativement importante, le pouvoir religieux soutenait et unifiait la communauté francophone, et la population francophone était largement majoritaire au Québec. Il manquait donc uniquement une volonté au service d’une société francophone qui avait été chassée militairement en 1763. L’émergence d’une société relativement démocratique et libérale a cependant permis à nouveau l’expression (après quasiment deux siècles d’oppression) du groupe de francophones, permettant de reprendre leur destin en main et de ne pas être obligés de s’agréger à la société anglophone, mouvement qui aurait été autrement inéluctable.

Les facteurs qui ont compté dans cette entreprise de résistance est donc la conscience d’appartenir à une société distincte et de vouloir défendre ses intérêts et ce qui est perçu comme une expression fondamentale de son identité, à savoir la langue.

La conscience de former un groupe

 

Imaginons un instant que dans un pays d’un milliard d’habitants parlant tous plus ou moins la même langue mais ne possédant quasiment aucune conscience de soi, imaginons qu’un groupe d’individus puissent établir une société qui coexiste et qui compte garder son unité au milieu de ce pays (par l’établissement d’école, de lieu de cultes, d’entreprise où l’on ne parle que telle langue). On peut être sûr que si aucun facteur ne change, des individus vont s’agréger à cette communauté qui grandira et sera de plus en plus importante jusqu’à devenir majoritaire. On peut penser aux guerres napoléoniennes qui étaient l’expression d’un peuple (ou au moins d’une élite) conscient de son unité et qui étendait son emprise sur l’Europe. Les historiens s’accordent pour expliquer que c’est cette intrusion des Français mal vécue qui a fait prendre conscience de l’unité de certains peuples (italiens, allemands) autour de leur langue et de leur culture quand auparavant une même aire linguistique était partagée entre de nombreuses entités politiques (en Italie : royaume de Naples, États pontificaux, Piémont…) .

Ainsi, c’est face à l’altérité que s’est érigée une conscience de former une société plus ou moins distincte et qui a fait (en partie) échouer l’assimilation à l’Empire français. Ainsi la soumission militaire a été parfois d’autant plus simple dans certains pays que ceux-ci n’avaient aucune conscience de leur unité et étaient partagés en de multiples ethnies, etc… sans aucune unité politique. (Contre-exemple : les Zoulous)

Faire perdurer l’identité d’un groupe

 

Un groupe peut se définir par un ensemble de spécificités qui nous différencient de l’Autre. S’il n’y a pas de différence, il y a identité. L’assimilation, volontaire ou non, tend à faire devenir pareil deux groupes différents avec des changements pour l’un et / ou l’autre groupe. Ainsi aujourd’hui, la différence entre un protestant et un catholique n’est plus aussi pertinente que lors du XVIe siècle lorsque l’on s’est fait la guerre pour cela. La France a ainsi fait coexister protestants, catholiques, juifs, et aujourd’hui musulmans. Même la pertinence de la différence musulman et chrétien tend à s’estomper, en France en tout les cas, puisque, comme le souligne Emmanuel Todd, si les musulmans restent musulmans, leurs mœurs tendent à s’harmoniser avec celles des autres Français en deux générations et les mariages entre Français non-musulmans et musulmans sont relativement fréquents.

Pour revenir au groupe, si celui-ci n’existe que dans la mesure où il est différent, ses différences n’existent que si elles ont une expression concrète. Ainsi, un peuple qui n’a aucun lieu de discussion, de débat, et d’élaboration de l’identité, qui ne fait aucun choix de société, n’existe pas en tant que soi. C’est pourquoi on interdisait sévèrement les « patois » en France à l’école. Chaque lieu où le français s’imposait (école, tribunaux, commerces…) était une victoire de plus pour le français, pour sa diffusion. Si on ne parle plus une langue qu’à la maison, c’est l’assurance de la disparition de la langue. (Les immigrés aux États-Unis qui parlent allemand, italien, tamoul, etc… sont obligés de parler anglais pour pouvoir vivre en société (monde du travail, rencontres, etc…)).

L’école, les lieux de cultes, les lieux d’administration (tribunaux…) les entreprises, les associations, partis politiques et même clubs sportifs, sont des lieux où l’on se réunit autour de valeurs, autour d’une langue et en sont donc l’expression vivante. De par l’utilisation de ces lieux, les usagers acceptent les règles qui y sont liées en les utilisant. Deux personnes qui se crient dessus dans un parti politique ont plus de points en commun que deux personnes du même avis et qui ne partagent rien dans la mesure où les deux premières personnes acceptent des règles en commun (lois du pays, langue dans laquelle ils se parlent, règles du parti qu’ils partagent). Une société a donc d’autant plus de chances de se déliter qu’on lui interdit de se réunir ou qu’elle n’y voit plus d’intérêt. (Désaffection de la messe par exemple, désintérêt de la politique) Cependant, de nouvelles différences marquantes peuvent apparaître. Ainsi si la lutte catholique / protestant n’est plus très pertinente aux États-Unis, la notion de « conflit » des civilisations (chrétien / musulman) fait encore recette. De même, si la promotion du français en France n’est pas très porteuse, il en est tout autre au Québec où si aucune volonté d’arrêter l’anglais ne s’était manifester, la communauté francophone aurait fort risqué de se faire absorber.

Refaire le chemin inverse de l’assimilation

 

En Irlande, malgré l’enseignement massif du gaélique à tous les petits Irlandais, le gaélique continue de reculer car le centre, le logiciel de la société reste anglais. Pour travailler, aller à l’église, aller aux commerces, il faut parler anglais alors à quoi bon apprendre l’irlandais. Même le reste des cours se fait en anglais. C’est pourquoi des tentatives ont été faites pour permettre de faire vivre la communauté gaélophone déjà existante, pour renforcer le centre plutôt que d’essayer de changer par la force toute la société. Ainsi j’ai pu entendre parler d’un neo-gaeltachtai, (nouveau gaeltacht, gaeltacht désignant un endroit où l’on parle gaélique (irlandais)). Il s’agit de permettre à des personnes venant à Dublin travailler et parlant irlandais de se réunir pour vivre dans le même quartier. Ils auraient à leur disposition une école et un magasin où l’on parle irlandais. Ainsi, on tente de recréer une mini-société gaélique au sein de Dublin. On peut également noter le succès des gaelscoileanna (singulier gaelscoil), des écoles d’immersion en irlandais (sorte d’école Diwan), expérience qui pourrait s’étendre à l’enseignement de certaines matières en irlandais dans des écoles où l’anglais prédomine.

Bibliographie et hyper-sources (entre autres) :

Henriette Walter, L’aventure des langues en Occident, Robert Laffont, collection le Livre de Poche, Paris, 1994. (pour l’histoire de l’Irlande : cf pp 470-471)

Article wikipedia sur les gaeltacht (GB)

Article wikipedia sur les gaelscoileanna (GB)

Pour mon concept de centre sociétal, je m’inspire largement des notions de psychanalyse de Jung, notamment le Moi et le Soi en tant que complexes (dans le sens scientifique, c’est-à-dire un réseau de caractéristiques qui s’agrègent à un centre, et non pas le terme passé dans le langage commun qui est plus ou moins synonyme de problème psychologique : complexe d’infériorité).

Pour continuer la lecture sur l’Irlande et le gaélique via un cybercarnet d’un expatrié, cliquez ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  Il y a 1 commentaire sur le forum.