De Berlin à Port-au-Prince

Retour d’Amérique. Vingt ans après : Chronique n°6

Je publie ici chaque quinzaine une chronique à propos d’anecdotes vécues aux États-Unis d’Amérique à la fin des années 80 et au début des années 90. Je m’attacherai à mettre en face de chaque anecdote, un événement similaire ou apparenté que j’ai vécu en France après mon retour d’Amérique.

Aujourd’hui :  De Berlin à Port-au-Prince en passant par New York. Voyage en nostalgie.

Je vais parler dans cette chronique de deux différentes façons de faire face à son passé quand il s’agit de sa propre histoire nationale. J’utiliserai ici l’artifice de la géographie comparée.
D’abord le Français que je suis, face aux Allemands d’aujourd’hui, et ensuite le Français résidant à New York, face aux Haïtiens, eux-mêmes résidant dans cette ville, au sein de la plus large communauté en dehors d’Haïti.

Berlin, hôpital de Spandau, 1983.

Je partage ma chambre avec deux anciens combattants allemands. Le premier, la soixantaine, qui a perdu ses deux jambes sur le front de l’Est, me raconte ses malheurs en tant que simple soldat de la Wehrmacht. D’après ce que je comprends, il n’a pas participé à la campagne de France de 1940 ; il ne prend donc pas de précautions particulières dans la conversation, comme je le fais souvent avec les Allemands quand il s’agit d’évoquer des sujets qui fâchent. Ma maîtrise très élémentaire de l’allemand peine à me rendre compte de son histoire tragique.

Le second est un peu plus jeune, extrêmement volubile et parle un français parfait, quasiment aristocratique. Il se présente comme parachutiste, et me fait part de ses souvenirs de France en 1943-1944. Il était reçu, me dit-il par tous les châtelains du Nord Calvados et du Sud Manche. Il en garde des souvenirs que je comprends comme inoubliables. Le proverbe allemand « Heureux comme Dieu en France » prend ici tout son sens.

Un troisième personnage partage aussi cette chambre. C’est un fantôme. Celui de Rudolf Hess. Il est bien vivant, à quelques centaines de mètres de mes fenêtres. En effet, la Spandau KrankenHaus est proche de la célèbre prison. Je sais que le dernier condamné vivant du tribunal de Nuremberg est là, en train de faire son jardin, derrière les hauts murs de brique rouge. J’essaie, en vain, d’évoquer la présence de ce voisin singulier à mes deux camarades d’infortune. Ils n’ont visiblement pas envie de jouer le rôle de témoins de la grande Histoire. Autant il était licite d’échanger des considérations sans fin sur les Soviétiques qui n’étaient qu’à quelques kilomètres dans cette ville assiégée, par une sorte de solidarité « occidentale », autant il était impossible de s’engager sur certains sujets qui, pourtant, nous concernaient encore plus.
Rudolf Hess est mort trois ans plus tard et la prison est aujourd’hui détruite.

Je n’ai pas d’animosité particulière envers ces deux combattants ;  je suis pourtant originaire du Nord Est de la France qui a beaucoup souffert du passage des Allemands. Mon arrière-grand-père, par exemple, mort en 1941, a vu passer au travers de sa propriété trois fois les Allemands : les Prussiens en 1870, les Allemands impériaux en 1914 et en 1918, ainsi que les soldats du troisième Reich en 1940. Je sais aussi que les chirurgiens qui m’ont opéré sont peut-être les fils de ceux qui ont fait travailler mon père en Allemagne en 1942-1945. Il était requis au titre du Service du Travail Obligatoire (STO).

Je ne vois pas au nom de quoi je pourrais leur en tenir rigueur. Je baigne en quelque sorte dans une atmosphère de rapprochement franco-allemand faite d’une sorte d’amnésie bienveillante et d’internationalisme de bon ton et qui a perduré presque jusqu’à la fin de mon séjour à l’hôpital de Spandau. C’est au moment de quitter les lieux et de dire mes adieux à ceux qui sont plus mal en point que moi que le voile s’est déchiré. Mon francophone volubile me dit au détour de la conversation qu’il avait appartenu à la SS. Cet aveu était-il l’effet collatéral de l’anesthésie générale de la veille, une ultime marque de franchise, ou une provocation ? Malgré le soin qu’il a pris à bien me préciser qu’il était parachutiste, certes dans la SS, mais qu’il exerçait la seule fonction de combattant, les souvenirs que m’avait racontés mon père me revinrent immanquablement à la mémoire. En avril 1945, les colonnes de travailleurs volontaires refluant devant l’avance des Américains étaient encadrés par des SS. Quiconque montrait un accès de faiblesse dans cette marche aussi interminable qu’inutile était abattu sur-le-champ dans le fossé.

Je partais sans rien dire ; j’étais prêt à oublier ce passé douloureux, que je n’avais pas vécu, mais qui me concernait personnellement jusqu’à un certain point.
Après quelques recherches, je me suis rendu compte que le 500ème bataillon SS (parachutistes) n’a jamais opéré en Normandie, ni même en France.

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New York, 1991, 8 ans plus tard.

Je prends un taxi pour remonter de Midtown (vers la 42ème rue) vers le Upper East Side, là où je réside. La radio de bord est ouverte : c’est une station haïtienne de New York; l’émission est en créole (je n’y comprends pratiquement rien) mais les publicités sont en français. J’essaie alors d’engager la conversation avec mon chauffeur. Je me rends bien compte qu’il comprend parfaitement ce que je lui dis puisqu’il me répond précisément mais obstinément en anglais. À cette époque de ma vie, je n’avais pratiquement aucune notion de l’histoire d’Haïti, la perle des Antilles. Militant de la francophonie déjà, je m’acharnais pourtant et je pensais qu’il allait céder devant mon insistance. Après tout, il pouvait ignorer que j’étais anglophone. Je lui répétais naïvement : « Vous écoutez cette radio, et vous ne voulez pas me parler français. Pourquoi ? ».

Cette dernière phrase a dû faire mouche, puisque, après avoir payé ma course, il a consenti à me dire en français : « Le poids de l’histoire. Il y a des choses qu’on n’oublie pas ». Je reçois alors une gifle qui ne m’était pas destinée puisque l’indépendance d’Haïti remonte au début du XIXe siècle. Je n’étais pas personnellement un descendant de colons en Haïti, et mes ancêtres, aussi loin que je sache, n’ont pas possédé d’esclaves. Cet Haïtien n’était pas en mesure de montrer avec moi la même bienveillance amnésique que celle que j’avais éprouvée presque dix ans plus tôt envers les combattants de la deuxième guerre mondiale à Spandau. Je me retrouvais instantanément de l’autre côté de la barrière, celle des tortionnaires, comme l’avait été le parachutiste quand il m’a précisé sa véritable qualité.

Aujourd’hui, la thématique de la repentance est partout. Il n’y a pas besoin de faire un dessin. Le passé entre Allemands et Français semble soldé ;  celui avec les habitants ou les descendants de l’ex empire colonial français a du mal à passer. Deux histoires très éloignées dans l’espace et dans le temps, deux relations humaines complètement différentes.
La révélation du parachutiste nazi m’avait glacé d’esprit, mais j’avais su rester aimable : dans le premier cas, une volonté de réconciliation qui a certes ses limites (de mon côté), dans l’autre une crispation obstinée sur un passé lointain.
De même que je ne suis jamais allé en Afrique (je m’en suis déjà expliqué sur ce forum), je n’irai jamais en Haïti. Dans un cas, j’étais volontaire pour oublier le passé, dans l’autre, j’ai été mis en face d’une volonté qui ne voulait pas du tout oublier ce passé.

Michel
Michel

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2 commentaires

  1. Marc Beaufrere /

    Le problème du rapport à la mémoire… je tente une explication sur la différence des deux situations…
    Peut-être, dans le cas de l’Haïtien, la mémoire est-elle encore vive du fait que le pays se trouve toujours dans la misère, tandis que de notre côté la France s’est relevée et notre niveau économique est le même que celui de l’Allemagne, ce qui rapproche, d’un certain sens.
    Sans doute faut-il ajouter à cela le fait qu’entre l’Allemagne et la France, il n’y a pas vraiment eu de gagnants ; les deux pays ont quelque part gagné et perdu la guerre chacun à un moment, mais au final, les deux pays ont dû se reconstruire. Peut-être le Haïtien ressentait-il difficilement le fait que la France n’ait jamais été atteinte sur son territoire, et quelque part n’avait jamais été punie pour ses crimes.

    • Italien /

      Pour ma part je crois qu’il y a une forte propagande francophobe des anglosaxons sur le colonialisme français ; j’avais lu un article assez hallucinant anti-francophonie de la part sans doute d’une wasp. Pour ma part que ce soit à Saint-Martin ou au Canada, je n’ai pas du tout eu ces genres de réactions, mais bon il est vrai que là bas le français est langue officielle.
      Ici l’article en question:
      http://www.tanbou.com/2005/FrancophonieDanticat.htm

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