LE BREXIT, CHANCE DE REBOND POUR LE FRANCAIS DANS L’U.E. ?

 Depuis le séisme provoqué le 24 juin par l’annonce des résultats du référendum sur la sortie de la Grande Bretagne de l’UE, les journaux n’en finissent pas d’en tirer les conséquences sur le plan politique et économique. Mais peu s’intéressent au thème linguistique et quand ils le font, leurs arguments sont pour le moins fallacieux (voir: http://www.lavoixfrancophone.org/forum/viewtopic.php?f=4&t=814 )

D’autres commentateurs, au contraire, imaginent déjà un retour en fanfare du français (et de l’allemand) dans les institutions européennes. Essayons de garder la tête froide et d’analyser les chances d’un tel retour.

Remarquons dans un premier temps que le référendum n’a en lui-même aucune valeur juridique contraignante. S’il y a déclenchement du processus de Brexit, ce dernier ne peut se faire sous l’injonction de Bruxelles mais il doit être entrepris par le gouvernement anglais, qui n’est pas tenu de suivre les résultats du 24 juin… Théoriquement, rien n’empêche donc le Royaume Uni de rester dans l’UE. Mais, démocratiquement et politiquement parlant, c’est une autre question et la situation pourrait devenir rapidement intenable si l’on ne prenait pas en compte l’avis du peuple anglais.

Le processus lui-même risque d’être assez long puisque c’est à l’initiative du Parlement anglais que doivent débuter les mesures de sortie de l’Europe ; or, près de 75% des parlementaires britanniques ont voté pour le maintien dans l’Union. De nouvelles élections législatives sont donc probables, qui vont d’autant allonger le temps du « divorce ».

D’autre part, plus de 4 millions de Britanniques ont, à ce jour, signé une pétition réclamant un nouveau référendum. Il est plausible d’imaginer que les europhiles britanniques (si si, apparemment ils existent !) vont redoubler leurs efforts dans les mois qui viennent pour inverser l’opinion publique : assisterons-nous à ce deuxième référendum dans un an ou deux avec un rejet du Brexit cette fois-ci ? Nous le saurons peut-être le 5 septembre car le Parlement justement débattra ce jour-là de cette possibilité mais sans prendre de décisions…Mme Theresa May, nouvelle première ministre, a cependant exclu par avance un nouveau référendum : « Brexit veut dire Brexit ».

Il nous faut aussi prendre en compte le facteur temps qui pourrait remettre en cause la sortie du Royaume Uni de l’UE. Les négociations de sortie n’aboutiront pas avant un délai de deux ans ; les conséquences sur la santé de l’économie britannique, si elles sont fortement négatives pendant cette période, peuvent entraîner un revirement de l’opinion des électeurs et favoriser un deuxième avis favorable cette fois-ci au maintien dans l’Union. C’est aussi ce que doivent espérer secrètement de nombreux eurocrates…

Nous allons donc entrer dans une ère de très fortes incertitudes, avec sortie effective ou non du Royaume Uni, ce qui ne sera pas propice, dans un premier temps, à une remise en cause de la suprématie de l’anglais dans les institutions européennes. C’est ce dernier point qui nous intéresse particulièrement cependant.

Supposons maintenant que les obstacles évoqués ci-dessus soient levés et que le Brexit soit effectif, d’ici 3 ou 4 ans. Le français et l’allemand, autres langues de travail en théorie, pourront-ils occuper une place plus importante ?

Peut-être, mais cette évolution ne se fera pas « naturellement », comme pour combler un vide laissé par l’anglais. Il faudra un certain effort de la part des dirigeants français et allemands, qui bénéficieront d’une occasion inespérée, comme elle ne s’est pas présentée depuis des décennies. Encore faut-il qu’ils la saisissent et qu’ils aient le courage et la volonté de l’utiliser…

En effet, les pays scandinaves, aujourd’hui plus américanisés qu’européanisés, s’opposeront certainement à une remise en cause de l’anglais et risquent de ne pas voir l’intérêt de promouvoir l’usage du français et de l’allemand. Position qui sera aussi partagée par de nombreux pays de l’Est de l’Europe. Cependant, les arguments pour les convaincre ne manquent pas ; nous les avons déjà énumérés auparavant ( voir sur ce blogue : Le racisme linguistique de l’Europe) . Nous pouvons désormais en ajouter un : si l’Europe veut un jour parler d’égal à égal avec les États Unis, la Russie ou la Chine, elle ne pourra pas le faire en s’exprimant au reste du monde dans une langue, en grande partie « hors sol », les pays d’expression anglaise étant désormais démographiquement très peu représentatifs . La Russie s’exprime en russe, les États Unis en anglais, la Chine en chinois. L’Europe elle a la particularité d’être plurilingue. Si elle décide de ne s’exprimer qu’en anglais (ou plutôt dans la langue de la puissance dominante), elle passera aux yeux du monde comme une vassale du monde anglo-saxon (ce qu’elle est actuellement). Elle devra donc privilégier l’emploi de plusieurs langues dans sa communication et le français, comme l’allemand, et pourquoi pas l’italien, l’espagnol, ou d’autres langues, y a toute sa place. Pour espérer convaincre les pays rétifs de l’UE que sont par exemple les pays scandinaves, il faudra expliquer qu’il ne s’agit pas de restreindre l’usage de l’anglais mais de promouvoir « à côté » l’usage d’autres langues, et notamment du français. Encore une fois, les arguments ne manquent pas…

Pour réussir le retour du français (et de l’allemand), à ces explications, devra s’ajouter, comme je l’ai déjà évoqué ci-dessus, une forte volonté politique de la part des dirigeants français et allemands. Les deux pays, France et Allemagne, devront unir leurs efforts pour gagner cette bataille. Isolés, les Français risquent en effet de gagner peu et d’attiser un certain ressentiment de la première puissance économique européenne…

Cette volonté existe-t-elle ? Lorsque l’on analyse depuis près de 15 ans l’orientation de la politique étrangère de la France, calquée sur celle des États Unis, force est de constater qu’il y a eu trahison de nos élites ainsi qu’une volonté, plus ou moins inconsciente, d’américaniser les esprits…Un espoir cependant : depuis février 2016, M. Ayrault est le ministre des Affaires étrangères. C’est un germanophile convaincu et il a, à plusieurs reprises, lorsqu’il était premier ministre, milité pour un meilleur usage du français parmi ses collègues du gouvernement. Peut-être pourrait-il enfin commencer à inverser une tendance jusque-là uniquement anglophile au sein de l’Europe ? Le problème est cependant le manque de temps : dans moins d’un an, des élections présidentielles auront lieu en France, qui risquent d’amener au pouvoir une nouvelle majorité politique probablement de droite. Trouverons-nous parmi les nouveaux élus un autre « M. Toubon* », aussi convaincu de défendre le français et la pluralité des langues que nous le sommes ? Il faut l’espérer. Peut-être pourrons-nous aussi compter sur la droite la plus extrême, celle défendue par Mme Le Pen,  pour aiguillonner des élus de droite encore timides ? Et peut-être que les francophones convaincus que nous sommes pourront opportunément se manifester et apporter notre contribution ?

 

 

*M. Toubon (Jacques) : Il fut ministre de la Culture et de la Francophonie de 1993 à 1995 sous le gouvernement de droite de M. Balladur. Par la loi no 94-88 du 1er février 1994, il imposa aux radios « qu’au moins 40 % de la totalité des chansons diffusées mensuellement entre 6 h 30 et 22 h 30 soient des chansons d’expression française ». Il est surtout connu par une autre loi, la loi n° 94-665 dite loi « Toubon », qui entend défendre l’usage du français au quotidien. Très critiquée à son adoption par de nombreux intellectuels, cette loi est désormais une référence pour les défenseurs de la Francophonie.

3 commentaires

  1. Concernant l’anglais dans l’Europe en cas de Brexit effectif : l’Irlande n’a proposé que le gaélique comme langue officielle et Malte que le maltais. Ainsi : en cas de retrait du RU de l’Union Européenne, l’anglais ne figurera plus dans la liste des langues officielles de l’UE. Mais c’est un peu biaisé, dans la mesure où elle est quand même la langue utilisée par 98% des irlandais dans leur vie quotidienne. De plus, l’anglais est la langue vivante privilégiée dans les systèmes scolaires de l’Europe.

    Cependant, il y aurait comme une anomalie à ce que l’anglais reste la langue majoritairement véhiculaire de l’Europe dans ces conditions. Il faudra donc créer les conditions pour permettre un rééquilibrage linguistique. Par exemple, il faudrait qu’au moins la France et pourquoi pas la Belgique, utilisent systématiquement le français à l’intérieur de l’Europe. Voir aussi pour les relations entre certains pays comme la Roumanie et l’Europe puissent se faire en français. Il y aurait également besoin de travailler l’image du français pour créer un désir au sein de l’Europe. Déjà, les sièges des institutions de l’Europe (Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg) sont dans des endroits francophones ou franco-germanophones, il y a une carte à jouer en terme d’image. Il s’agirait également de créer un groupe de réflexion pour faire émerger toutes les idées pour redonner un peu de consistance à l’usage du français en cas de Brexit.

    Concernant la loi Toubon : c’était à la base une loi de défense des travailleurs et des consommateurs portée par la gauche et reprise par la droite suite à la débâcle électorale. Il s’agissait de donner un cadre juridique sur lequel s’appuyer pour protéger les salariés français (ex : ne pas pouvoir être licencié faute d’une maîtrise suffisante de l’anglais pour des métiers autres que traducteurs ; porter l’obligation aux entreprises françaises de fournir un cadre franciser à ses employés (affaire de la notice de logiciel en anglais qui a dû être traduit aux frais de l’entreprise : http://www.lexpress.fr/emploi/la-loi-toubon-rempart-contre-le-tout-anglais-au-travail_1250705.html )

  2. Effectivement, en toute logique linguistique, l’anglais n’a plus de légitimité dans l’Union européenne.
    Avant le Brexit, en termes de population (2015), la population de l’Union était de 508 millions d’habitants. Les plus nombreux étaient les Allemands, 80 millions, et les moins nombreux, les Maltais, 0,4 million ; les locuteurs de langue allemande représentaient 18 %, de langue française, 14 %, de langue anglaise, 13 %, de langue italienne, 12 % (données de 2005).

    Je vois quatre grandes raisons pour lesquelles l’anglais, au moins dans les prochaines décennies, va conserver son avantage :

    1/ Le phénomène de l’inertie d’abord. Les fonctionnaires européens, les touristes, les commerciaux, pour ne prendre que ces quelques exemples, sont accoutumés à parler (plus ou moins bien) comme première langue (non maternelle), l’anglais. Même si les inconvénients de cette situation sont nombreux ; par exemple, les touristes sont limités dans leurs échanges qui ne peuvent rester qu’au stade du superficiel, et les hommes d’affaires peuvent rater un marché.
    2/ La position, toujours dominante, pour l’instant, des États-Unis d’Amérique. Avec le recul de l’histoire, on peut se demander si l’Europe, en tant qu’Union européenne, telle qu’elle fonctionne actuellement, n’est pas une création indirecte des États-Unis. C’est Jean Monnet qui disait que, pour briser les risques de guerre future entre les Européens, il fallait réduire les souverainetés des États-nations.
    3/ Les Allemands, en termes de population, de produit intérieur brut, d’exportation sont les premiers en Europe. La langue anglaise, dans cette optique, peut servir d’un cache-misère qui masquerait cette hégémonie allemande. L’Allemagne ne dirige pas l’Europe, mais est tout de même l’état le plus influent en Europe. Si l’allemand devient la langue de l’Europe, la tentation d’accoler l’adjectif allemand au mot Europe, sera grande (l’Europe allemande) et les réticences à envisager cette réalité, encore plus grande. L’anglais est bien utile pour éviter aux Européens de regarder les réalités économiques en face. D’autant plus que, en termes de langue rattachée à un territoire, l’anglais devient une langue hors-sol européenne, c’est-à-dire qui n’a plus d’origine dans aucun pays de la nouvelle Union européenne. Malte et Chypre sont des exceptions microscopiques et d’autant plus insignifiantes que l’anglais n’est pas la langue maternelle de la majorité des habitants de ces contrées.
    L’anglais pourrait alors devenir, et c’est un comble, une sorte de langue neutre, car désormais extérieure à l’Union européenne.
    4/ Enfin, l’argument de la logistique linguistique est le plus important. L’enseignement des langues, depuis des décennies, a favorisé l’anglais comme première langue étrangère, au détriment de toutes les autres. Combien de Français ont-ils appris l’allemand depuis le traité de Rome (1957) ? Combien d’Allemands, aujourd’hui, apprennent-ils le français à l’école (ou l’italien, ou l’espagnol ?). Ceux qui sont aux commandes aujourd’hui n’ont souvent que l’anglais comme bagage linguistique. Martin Schulz ou Jean-Marc Ayrault sont des exceptions. Il est piquant de constater qu’Angela Merkel parle mieux le russe que l’anglais (de même pour Poutine qui parle couramment l’allemand). Par ailleurs, il est navrant d’apprendre que la langue anglaise est obligatoire pour intégrer l’ENA à l’heure où le Royaume-Uni quitte le navire.

    Je vois, toutefois, deux raisons de renverser la vapeur :
    1/ Une politique volontariste d’enseignement des langues. En tout état de cause, cela prendra au moins deux générations ; mais ce temps peut être réduit avec le réveil du sentiment d’appartenance à des nations (donc à des langues).
    2/ L’instauration d’une langue commune qui ne soit pas l’anglais. L’espéranto ? Cette langue à l’inconvénient d’être hors-sol. Le latin ? Cela semble, aujourd’hui parfaitement anachronique, mais pourtant pas si bête. Ou alors, le français et l’allemand conjointement : mettre en place une alternative bilinguistique. Les fonctionnaires et députés, par exemple, ne devront s’exprimer qu’en français ou qu’en allemand. Avec le temps, les pays scandinaves, certains pays de l’Est, ainsi que la Hollande choisiront l’allemand, les pays du Sud, le français.

  3. Jean-Marc /

    La question de la place du français dans les institutions européennes ne semble plus, depuis l’annonce du Brexit, une préoccupation partagée uniquement par les francophones les plus fervents. J’en veux pour preuve l’émission de France 5 de ce jeudi 21 juillet 2016 dont le thème était : Le Brexit, vite ! ?
    A un moment, le présentateur fait remarquer que beaucoup annoncent un retour du français au sein de l’UE. L’un des interlocuteurs, visiblement peu au courant, répond que l’anglais a déjà reculé depuis l’intégration des pays de l’Est…
    Le seul fait que la question de la langue est aujourd’hui publiquement posée représente un espoir de changement favorable au français et aussi à d’autres langues.Il y a seulement un mois, la question ne se posait même pas pour ces personnes, c’était une incongruité. L’annonce du Brexit semble avoir entrouvert la boite de Pandore des langues, pour la bonne cause cette fois-ci. Espérons qu’elle ne se referme pas brutalement pour la langue de Molière.

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