Perception de l’anglais par des Irlandais

Pourcentage d’Irlandais parlant le gaélique sur une base quotidienne, en dehors de l’école (enquête 2011)

L’été dernier, je suis retourné en Irlande. J’y connais une famille irlandaise et j’en ai profité pour réaborder le sujet du gaélique, la langue celte qui était parlée avant l’arrivée de l’anglais. La plus grande propagation de l’anglais s’est faite au XIXe siècle et l’indépendance en 1922 n’a pas infléchi cette tendance.  La question que je me posais était celle-ci : quelle est la perception de l’anglais par les Irlandais. Autrement dit : comment vit-on le fait de devoir parler anglais dans un pays comme l’Irlande, c’est-à-dire dans un pays qui a été mis à genoux par les Anglais à plusieurs reprises, notamment lors de l’épisode du « potato blight ». Comment vit-on le fait de devoir parler la langue de ses envahisseurs et que la dynamique qui promeut cette langue est bien plus forte que celle qui porte la langue de notre pays, la langue qui fonde notre identité ?

Les néologismes et les emprunts

 Lorsque l’on s’intéresse aux anglicismes, on s’intéresse forcément un jour où l’autre à la création de nouveaux mots (néologismes), car derrière les emprunts se cache une incapacité à créer ou imposer un mot français équivalent. Pourquoi les anglicismes arrivent-ils en français si facilement, pourquoi est-on (apparemment) incapable de faire prévaloir des équivalents français ?

Pour répondre à ces deux questions, il faut s’intéresser aux facteurs qui amènent à la création de mots.

1) Le besoin

Lorsque l’on crée un mot, c’est tout d’abord pour répondre à un besoin ; c’est le facteur le plus évident. Je vois un nouvel objet et je veux en parler. Ou j’ai élaboré une nouvelle recette et je veux en parler. Plutôt que de devoir décrire l’objet par une périphrase (le plat qui a des couches d’aubergines, avec de la viande de mouton, etc…), je lui donne un nom (la moussaka), je le baptise.

2) L’isolement

Un mot, c’est une convention. Cela s’appelle « moussaka » ou « ordinateur », ça pourrait s’appeler « auberginade » ou « opérateur ». Il y a un moment où un mot s’est imposé plutôt qu’un autre car si chacun invente des mots différents, on arrive à des problèmes de communication.

Comprendre et favoriser l’évolution du français – 2

Application du principe de bassin linguistique au français du XXIe siècle

 

Si on applique ces informations à la situation du français dans le monde, et que l’on prend également en compte ces informations :

  • le français a pour origine la France, et sa norme actuelle le bassin Parisien
  • le français est maintenant parlé aussi en Afrique et par davantage de personnes qu’en Europe
  • le français est issu de la norme de Paris, et cette norme s’est imposé aux régions avoisinantes puis à la France entière, et maintenant à de nombreux autres pays. La raison en est que Paris est la plaque tournante de la France. La norme se fait par où transite les échanges, par où la population est numériquement importante et par où le pouvoir est.
  • Paris a une importance majeure en France, c’est une unité interconnectée d’environ 10 000 000 de personnes, et elle est au centre des réseaux routiers, ferroviaires de la France, c’est là que siège la plupart des centres de décision.
  • les locuteurs qui parlent français sont numériquement supérieurs en Afrique mais encore faiblement reliés entre eux et peu influents économiquement et politiquement. Reliés entre eux par l’école qui propage une norme, par les moyens de communication modernes, mais au sein d’un immense espace géographique faiblement connecté.

Alors on peut faire quelques observations et déductions :

Comprendre et favoriser l’évolution du français – 1

Article publié sur lefrançaisenpartage le 20 novembre 2013

Attention gros dossier ! J’ai pas mal travaillé dessus, j’attends vos retours. Bonne lecture à tous !

Une des évolutions majeures de l’anglais, du français, de l’espagnol et du portugais qui se présentent pour chacun des pays européens qui en est à l’origine, c’est que bientôt (ou déjà) les locuteurs de ces pays ne seront pas majoritaires en tant que locuteurs de leurs langues.

Ainsi, l’anglais est davantage parlé en dehors de la Grande-Bretagne : aux Etats-Unis, en Australie, au Canada. L’espagnol en Amérique centrale et du Sud, le français, depuis grosso modo le passage du millénaire, est officiellement plus parlé en Afrique qu’en Europe, et pour le portugais, cela fait un moment qu’il est davantage parlé au Brésil qu’au Portugal.

Ces langues restent mutuellement intelligibles, on peut donc considérer que ce sont les mêmes langues avec des colorations locales, alors que le latin s’est lui « divisé » pour donner naissance au français, au roumain, à l’espagnol, à l’italien, au catalan, au portugais, langues qui ont évolué à tel point qu’un locuteur du latin ne s’y retrouverait pas. Il n’y a donc pas continuité linguistique entre les langues résultantes. La présence de ces langues d’aujourd’hui que sont le français, l’anglais, l’espagnol et le portugais, mutuellement intelligibles sur des ensembles aussi vastes, représente donc une situation inédite dans l’histoire de l’homme.

En plus du latin, on pourrait aussi parler de l’arabe, de l’indo-européen. La différence d’avec aujourd’hui, c’est que dans le passé, les peuples qui migraient ne restaient pas en contact les uns avec les autres, et on observait parfois des variations d’un village à l’autre, d’une région à l’autre, ce dont témoignent les langues régionales, les « patois ». Et c’est logique : comme en génétique avec les mutations spontanées du génome ; ce sont des nouveautés qui apparaissent dans une population. Par exemple, imaginons l’apparition d’un gêne qui a rendu les gens roux : ce gêne se répand là où il prend naissance et ensuite il suit les mouvements des porteurs de ce gêne. Lorsqu’un peuple a migré et qu’il se retrouve isolé du groupe dont il est issu, un gêne qui apparaît ne va être transmis qu’au sein de ce nouveau sous-groupe. Ce sous-groupe va donc prendre un chemin différent du groupe dont il est issu alors même qu’il était à tout point pareil au départ du fait qu’ils ne sont plus en contacts. La sédentarité d’une population et son isolement favorise ainsi d’une part (1) son homogénéisation et d’autre part (2) une évolution indépendante de celle d’autres groupes qu’ils ne croisent pas, et donc sa singularisation. A l’inverse, les rencontres, les mélanges, les voyages favorisent le brassage et, si ces mélanges s’intensifient, une forme d’homogénéisation de plusieurs sous-groupes qui se fondent en un nouveau groupe. Concernant les langues, de nouveaux facteurs bouleversent la donne depuis quelques siècles. Nous allons les développer puis les conclusions quant à l’évolution des langues viendront toutes seules.

Comment la City anglicise la France… grâce aux Français

(Publié sur lefrançaisenpartage le 01-07-2013)

Les ponts culturels

D’après le site du Ministère des Affaires Etrangères, 1 611 054 Français sont établis à l’étranger. Vivre à l’étranger amène à s’intégrer à la nouvelle société, à apprendre sa langue de par ses voisins, son travail, son environnement. Ces Français qui vivent à l’étranger sont comme des ponts entre deux cultures car en plus des nouvelles personnes qu’ils rencontrent, ils entretiennent des liens avec leurs amis et famille qu’ils laissent en France.

Ainsi, les immigrés portugais, espagnols et italiens hier, marocain, algérien, et portugais (encore !) aujourd’hui amènent un peu de leur culture chez nous et partagent un peu de la nôtre chez eux. Il faut imaginer que, vu le nombre total de Portugais au Portugal (environ 10,5 millions) et en France (1,24 millions pour les immigrés et leurs enfants), la plupart des Portugais ont un cousin en France, ce qui a forcément une influence sur la diffusion du français au Portugal (voir à ce propos la BD de Pedrosa : Portugal, dans laquelle quelques personnes que rencontre le héros au Portugal parlent courament le français car ayant vécu en France). Idem pour l’Algérie ou le Maroc. C’est le phénomène de relai culturel ou relai linguistique.

L’effet de ces ponts culturels est d’autant plus renforcé lorsque la langue du pays d’accueil est aussi une langue d’apprentissage dans le pays de départ.

L’assimilation linguistique

(Article publié sur lefrançaisenpartage le 19-11-2012)

Si l’on met des personnes de langues différentes à vivre ensemble, il y aura une forte propension à l’homogénéisation de la langue en commun, c’est ce que l’histoire nous enseigne. La question que l’on peut se poser, c’est de savoir quels facteurs provoquent le mouvement vers une langue plutôt qu’une autre ? La réponse n’est pas forcément binaire puisqu’il a existé tout au long de l’histoire des phénomènes de créolisation.

Assimilation et créolisation : exemples avant la Renaissance

En France, les Gaulois ont appris le latin, lui même influencé par le grec de par l’occupation romaine. Les Francs qui ont ensuite pris la relève des Romains se sont assimilés eux-mêmes à cet ensemble et la langue de l’ensemble des personnes tend à s’homogénéiser au bout d’une période. C’est ainsi que dans ce cas, les Francs ont laissé leur langue germanique de côté même s’ils ont apporté du vocabulaire dans ce qui est devenu le français, dont le nom vient de la peuplade des Francs mais qui est en réalité plutôt un rejeton du latin avec un soupçon de lexique germanique.

Autre exemple : quand les Vikings sont arrivés pour piller la France et ses monastères au IXe siècle, notamment le long de la Seine jusqu’à Paris, le roi de France Charles le Simple leur a accordé le comté de Rouen (Haute-Normandie actuelle) en 911, en échange de quoi leur souverain, Rollon, devenait un vassal du roi, ses vikings (devenus Normands) défendaient la Seine (l’entrée de Paris) et la Normandie contre les pillages et ils se convertissaient au christianisme. Les Normands se sont donc installés. 155 ans plus tard, Guillaume Le Conquérant réclame le trône d’Angleterre et l’obtient (victoire de Hasting) ; quelle langue parlent ces conquérants descendants de Rollon et de ses hommes ? Une langue scandinave ? Non, le « normand » si l’on peut dire, variété dialectale du français. C’est que les envahisseurs se sont fait assimilés, du fait de leur infériorité numérique pour une part et du fait de leur mélange avec la population autochtone.

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