Comprendre et favoriser l’évolution du français – 2

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Application du principe de bassin linguistique au français du XXIe siècle

 

Si on applique ces informations à la situation du français dans le monde, et que l’on prend également en compte ces informations :

  • le français a pour origine la France, et sa norme actuelle le bassin Parisien
  • le français est maintenant parlé aussi en Afrique et par davantage de personnes qu’en Europe
  • le français est issu de la norme de Paris, et cette norme s’est imposé aux régions avoisinantes puis à la France entière, et maintenant à de nombreux autres pays. La raison en est que Paris est la plaque tournante de la France. La norme se fait par où transite les échanges, par où la population est numériquement importante et par où le pouvoir est.
  • Paris a une importance majeure en France, c’est une unité interconnectée d’environ 10 000 000 de personnes, et elle est au centre des réseaux routiers, ferroviaires de la France, c’est là que siège la plupart des centres de décision.
  • les locuteurs qui parlent français sont numériquement supérieurs en Afrique mais encore faiblement reliés entre eux et peu influents économiquement et politiquement. Reliés entre eux par l’école qui propage une norme, par les moyens de communication modernes, mais au sein d’un immense espace géographique faiblement connecté.

Alors on peut faire quelques observations et déductions :

  • Paris n’est plus le seul centre de la sphère francophone. Si Paris a en France une importance écrasante et que tout tourne autour, d’autres centres francophones d’importance ont fait leur apparition : Abidjan, Dakar, Kinshasa, Libreville… Parfois de petits villages il y a 150 ans, ce sont devenus des mégalopoles qui attirent des populations d’origines géographiques diverses et dont le trait d’union est le français. Pour caricaturer, on peut dire que le français n’était la langue de personne mais que c’était la seule langue en commun de tous, car langue d’interface avec l’extérieur et langue des élites, et / puis de l’administration.
  • Auparavant, Paris agglomérait autour de lui d’autres villes et la mutualisation des moyens, et des centres de décision se faisaient systématiquement à l’avantage de Paris. C’était facilité par la continuité territoriale de la France. Maintenant, on entre dans un schéma différent : Paris devient un centre régional d’un ensemble beaucoup plus vaste. Par exemple, Kinshasa approche aujourd’hui les 10 millions d’habitants. Même si son pouvoir économique reste plus limité pour l’instant, on peut imaginer qu’à l’avenir, Kinshasa va jouer un rôle économique de premier plan au fur et à mesure qu’elle va se moderniser. Ce qui me frappe donc au niveau des changements, c’est que si Paris agglomérait à son avantage l’agrandissement de la sphère francophone, ce n’est maintenant plus possible eut égard à l’immensité de l’espace géographique francophone. Aucune ville ne pourra plus jouer ce rôle aussi démesuré et il y aura donc des pôles régionaux et Paris deviendra la capitale francophone européenne, mais Montréal joue déjà ce rôle en Amérique du Nord, Kinshasa, Abidjan, Dakar ou d’autres villes joueront ce rôle dans leurs régions respectives. Ainsi pour la première fois, Paris va se faire dépasser « par dessus », et sera la capitale d’une subdivision d’un ensemble plus vaste mais sans capitale (pour l’instant), l’espace francophone. Notons que les institutions de la francophonie constituent une ébauche d’espace de concertation de cet ensemble.
  • C’est une situation inédite, où Paris, la source de la norme va se faire dépasser « par dessus » et deviendra une « succursale » d’un ensemble très vaste et sans réelle capitale. Pour bien visualiser cela, je repense à mon article où je décrivais l’expansion de la langue française : d’abord le français était partagé sur une zone géographique plus petite que la France (le bassin parisien), puis s’est répandu à mesure que Paris se retrouvait connecté à un niveau plus large pour former un ensemble de vie plus vaste. Les moyens de communication et de transports ont donc agrandi le bassin linguistique du français de façon inédite, repoussant toujours plus loin l’ailleurs, débordant des frontières de la France, jusqu’à Bruxelles, Brest, Biarritz, Genève ou Marseille. Si l’on faisait la carte du temps qu’il faut pour aller de Paris vers d’autres villes et endroits au fil de l’histoire, on verrait que le monde rétrécit de façon phénoménale.
  • tout ne passera donc plus par Paris. La francophonie en est l’illustration, elle rassemble de nombreux pays dans un ensemble qui les dépasse, un peu comme l’Europe le fait de façon géographique, sauf qu’ici c’est de façon linguistique. Remarquons qu’espace et langue sont deux facteurs (de nature différente cependant) qui peuvent faciliter l’entrée en contact de personnes.
  • les locuteurs qui parlent français sont numériquement supérieurs en Afrique mais encore faiblement reliés entre eux. Reliés entre eux par l’école qui propage une norme, par les moyens de communication modernes, mais au sein d’un immense espace géographique.

 

Anticiper l’avenir de la francophonie

 

J’ai proposé ici un modèle d’appréhension de l’expansion des langues. De ces observations, il faudrait donc tirer des leçons pour l’avenir.

Notamment : tout ce qui facilite la communication rapproche les gens, facilite l’émergence d’une norme. Le commerce est l’échange entre personnes, c’est donc le grand vecteur de l’harmonisation linguistique. La culture joue également ce rôle mais de façon plus verticale. Si demain on décidait que tout le commerce mondial transiterait par un seul endroit avant d’en repartir, un village de pêcheur dans lequel on construirait un port et un aéroport par exemple, alors c’est la norme linguistique de cet endroit qui tendrait à s’imposer de plus en plus car ce serait l’endroit qui serait le plus proche et le plus en contact avec les autres endroits de la planète. C’est un exemple totalement théorique, mais il explique l’influence régionale et l’expansion démographique de villes comme Carthage (Antiquité), Byzance / Constantinople / Istanbul, Londres, New-York, Dubaï (1 200 habitants en 1822, 10 000 en 1900, plus de deux millions aujourd’hui).

Si l’on veut promouvoir notre langue, on a donc tout intérêt à faciliter la communication et les échanges entre les différents pays de notre ensemble linguistique, plutôt que d’essayer de s’accrocher à l’ensemble anglo-américain (zone de libre-échange qui va rendre les Français et leur langue minoritaires dans leur propre pays). La réduction des distances avec les États-Unis est une bonne chose, mais il faut aussi d’urgence décider de bâtir un espace francophone cohérent, faciliter la communication, la prise de décision commune, l’harmonisation commerciale, scientifique… Ce n’est pas une question d’argent mais de volonté. Pour cela, il faut une vision des enjeux. Il faut donc mutualiser des moyens, regrouper des centres de décision, etc…

En creux, on peut voir aussi qu’à ce jeu, les États-Unis sont à la pointe pour l’instant : large équipement de leur population en moyens de télécommunication de pointe (ou accès), industrie culturelle très développée (cinéma, livres, séries télévisées) (des contenus), cela a permis un fort sentiment d’appartenance de leur population.

On pourrait prolonger la réflexion à d’autres ensembles linguistiques d’ailleurs : en effet, les gens se retrouvent interconnectés également au sein d’ensembles linguistiques différents, par exemple des Français regardent des séries américaines, des Turcs vivent en Allemagne, des Portugais en France, les moyens de communications permettent à tout ce monde de rester connecté avec leurs proches, on peut donc imaginer également, dans l’état actuel des choses, que toutes les langues de cet ensemble euro-américain vont se fondre dans un ensemble protéiforme. Peut-être un anglais abâtardi qui servirait de langue commune (le globish) ? On constate déjà l’arrivée massive de mots anglais en français et dans d’autres langues européennes, peut-être verra-t-on ainsi une sorte d’harmonisation. J’en doute cependant, ou alors il faudrait des centaines d’années sans qu’aucun facteur ne change.

Déjà, les promesses de la traduction automatique des langues risquent à nouveau de changer la donne. Les traductions faites par informatique sont dores et déjà de bonne qualité et, si elles ne sont pas tout à fait fidèles ou dans un registre impeccable, on comprend totalement un texte. J’ai déjà regardé des pages de mon blogue qui avaient été consultées en anglais, la qualité est surprenante. Elles ont aussi été traduites en russe, en espagnol et je ne sais quelle autre langue, on peut imaginer que la qualité est similaire, donc bonne. Cela réduit la nécessité d’apprendre une langue, de s’y exposer.

L’avenir sera peut-être dans la traduction automatique de nos paroles en paroles d’une autre langue, ce qui abaisserait considérablement le besoin d’apprendre d’autres langues.

Peut-être même la notion de langue deviendra-t-elle imparfaite et arrivera-t-on à quelque chose de plus profond ou précis : émotions, concepts ? Je me mets à rêver tout haut. Cela résoudrait toutes ces bagarres pour imposer sa norme ou la défendre.

 

Resserrer l’espace francophone

 

Mais revenons à notre époque ! Les moyens de communication nous donnent la possibilité de communiquer avec tout le monde mais ce n’est pas pour autant qu’on le fera. C’est plutôt la nécessité qui nous y pousse : commerce, échange, découverte.

Pour la francophonie, si l’on veut utiliser ce formidable atout et le faire fructifier, il s’agirait de favoriser l’échange entre les différents points de l’espace francophone. Pour cela, par exemple :

  • pour un même produit, service, choisir davantage un pays de cet ensemble en mettant en place des partenariats durables (c’est de plus en plus rentable sur le long terme).
  • Développer les échanges universitaires entre les villes de cet espace francophone (échange de chercheurs, ERASMUS francophone (dont on parle de plus en plus), création d’universités de pointe qui mutualisent les moyens de plusieurs pays…)
  • favoriser la scolarisation, l’utilisation des moyens de communication et des contenus francophones. Voir à cet effet cette initiative : http://fr.wikipedia.org/wiki/Afrip%C3%A9dia
  • favoriser le développement de produits (matériels, culturels) pour cet ensemble, au lieu de ne penser qu’en termes de marché européen ou américain.
  • Travailler sur l’harmonisation des normes, du droit, des institutions. Mettre en commun ce qui peut l’être.

 

Si l’on mutualise toujours nos moyens avec les États-Unis, ce sera toujours au profit de l’anglais, car ils sont plus nombreux et puissants économiquement que la seule France. Si l’on mutualise nos moyens avec les autres pays de l’espace francophone, cela développera le poids de la sphère francophone.

 

Passer à l’anglais pour les pays africains ?

 

A ceux qui se demandent s’il ne serait pas préférable que dans les pays africains tout le monde passe à l’anglais pour devenir plus riche plus vite, je pense que non, ou disons… pas comme ça. La quantité d’efforts pour passer un pays de l’apprentissage général du français à l’anglais nécessite un effort tel, ou une violence telle, que si cette énergie était utilisée pour s’enrichir, cela irait plus vite de s’enrichir d’abord et éventuellement après d’apprendre l’anglais s’il y en a encore besoin. Il me semble qu’au Rwanda, s’ils avaient su, ils aurait bien voulu faire l’économie d’une guerre. Mieux vaut aller de l’avant que sur le côté, pour ne pas perdre de temps. Je pense donc que les Africains de la sphère francophone ont tout intérêt à miser sur le français, et éventuellement à apprendre l’anglais en plus pour le peu de personnes qui en auront réellement besoin (travail à l’export avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni). Ces pays verront en effet immanquablement l’arrivée d’une norme linguistique et c’est un formidable atout pour eux qu’un espace continu qui va de la RDC au Maroc (voire même jusqu’à Bruxelles si on prend le bateau!), à peu près aussi grand que l’Europe, qu’un espace comme cela partage une même langue. Quand on voit les coût de traduction en Europe, on se dit qu’en Afrique francophone, ils seront tranquilles à ce niveau-là.

 

Construire un espace francophone

 

Pour faire un peu d’anticipation, je pense que quand l’utilisation du français se sera généralisée en Afrique francophone, le besoin de l’anglais sera bien moindre pour des raisons que l’on ne discerne pas encore bien. Par exemple, peut-être à cause des progrès de la traduction automatique, peut-être aussi parce que ce sera une autre langue internationale qui comptera ou peut-être aucune (ou plusieurs) qui ne sera davantage nécessaire qu’une autre, si bien que les Africains de la sphère francophone se réveilleront avec un trésor, une langue commune, dans un espace sans commune mesure ailleurs (peut-être l’espace hispanophone ?).

Comme on a construit l’Europe, je pense que notre intérêt, à nous les Français, est de construire la Francophonie : mettre en réseau les universités, favoriser les échanges, le commerce… A l’heure où l’on a essayé de construire une zone de libre-échange avec les États-Unis et que ça bute aux niveaux culturels et linguistiques, la proximité linguistique permettrait l’émergence d’un tel projet pour la francophonie plus facilement, même si cela ne se fera pas en un jour, il faut prendre le temps de faire émerger les changements. Mais la chance que l’on a, c’est que contrairement à l’espace anglophone qui est un en discontinuité géographique (Australie, États-Unis, Canada, Royaume-Uni), idem pour l’ensemble hispanophone (Espagne / Amérique du Sud) ou lusophone (Portugal / Brésil) l’espace géographique francophone est quasiment continu : Belgique, France, Suisse, puis Maroc, Algérie, Tunisie, jusqu’à la RDC, voire même Madagascar. L’Espagne et l’Italie, de par le nombre de personnes maîtrisant le français (même si l’anglais est plus appris à l’école, les liens avec la France sont plus forts) permettent même de n’utiliser qu’une seule langue sur un espace continu.

Ces observations devraient ouvrir de très larges perspectives, et on ne peut que déplorer avec Jacques Attali, MM. Asselineau et Chevènement, ou d’autres, que l’on ne marche pas sur nos deux jambes : la jambe européenne, et la jambe francophone. Il y a certes des choses qui sont faites et la construction de cet espace suit son chemin tout seul, de par les parcours individuels (création d’entreprise, migrations, TV5 monde, initiatives de l’OIF…) mais on a un trésor que l’on pourrait faire fructifier avec très peu d’efforts et le débat peine encore à arriver sur la place publique. Pour parler de façon moderne, c’est pourtant un formidable « levier de croissance » qui est à disposition, et que nous n’utilisons presque pas !

Après avoir donné naissance à la déclaration des droits de l’homme, à la création de l’Europe (avec l’Allemagne) qui a surmonté et dépassé l’histoire ensanglantée de notre continent, la France a ici l’occasion d’être à nouveau avant-gardiste en matière de paix et de progrès en montrant comment dépasser l’histoire coloniale pour construire un espace de connaissance, de richesse et de solidarité. A moins que les pays africains nous montrent la voie, eux qui ont été à l’initiative de la création des institutions francophones !

Début de l’article ici

Un commentaire

  1. « Peut-être même la notion de langue deviendra-t-elle imparfaite et arrivera-t-on à quelque chose de plus profond ou précis : émotions, concepts ? Je me mets à rêver tout haut. Cela résoudrait toutes ces bagarres pour imposer sa norme ou la défendre.  »

    Effectivement, et en particulier avec le développement du logiciel de traduction automatique en temps réel (sur des téléphones mobiles par exemple), toutes les langues pourront être ainsi préservées. Cette évolution permettra entre autres la mise en valeur des idiolectes (langues parlées par une seule personne).
    Tout un chacun pourra alors réutiliser les mots de son enfance, les abréviations qui lui sont propres et qui ont trait à sa vie personnelle, ou les localisations micro-géographiques connues du seul locuteur. J’ai déjà évoqué la problématique de l’idiolecte ici :
    http://www.lavoixfrancophone.org/forum/viewtopic.php?f=11&t=316#p541

    Toutefois nous rentrons là dans le cadre de la futurologie. Avec les implants bioniques, le contenu des ordinateurs pourra être transféré directement vers les cerveaux humains. C’est alors que les logiciels de traduction automatique seront déportés à l’intérieur du corps (ou reliés au corps par des liaisons immatérielles genre wifi en connexon avec des bornes, des drones ou des satellites). L’homme pourra alors s’offrir des compétences multilingues à des prix de plus en plus compétitifs à mesure que cette économie particulière se développera. On verra alors le gars du Middle-West se mettre à parler français pour épater sa copine.

    « La quantité d’efforts pour passer un pays de l’apprentissage général du français à l’anglais nécessite un effort tel, ou une violence telle, que si cette énergie était utilisée pour s’enrichir, cela irait plus vite de s’enrichir d’abord et éventuellement après d’apprendre l’anglais s’il y en a encore besoin »

    C’est précisément parce que le français est déjà implanté en Afrique qu’il y va de l’intérêt de tous les Africains de l’aire francophones, et même de ceux qui ne parlent que leur langue maternelle, de passer au français. Passer maintenant au tout anglais va à l’encontre à la fois de leurs intérêts mais aussi du bon sens.

    « Belgique, France, Suisse, puis Maroc, Algérie, Tunisie, jusqu’à la RDC, voire même Madagascar. L’Espagne et l’Italie, de par le nombre de personnes maîtrisant le français (même si l’anglais est plus appris à l’école, les liens avec la France sont plus forts) permettent même de n’utiliser qu’une seule langue sur un espace continu. »

    Certes, mais le Québec et la Nouvelle-Calédonie ne seront jamais dans cet espace contigu.

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