Défense de la langue française – l’anomalie coupable

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Si je devais citer une chanson pour illustrer la défense de la langue française aujourd’hui, j’évoquerais la « tristitude » (Oldelaf). Et encore,  la tristitude est un euphémisme, on devrait plutôt dire qu »au bout du compte, on se rend compte, qu’on est toujours tout seul au monde » (Starmania). L‘état a fait voter des lois qu’il ne fait pas appliquer, et se repose sur quelques bénévoles. Ce qu’il faudrait, c’est de re-« donner l’envie, l’envie d’avoir envie… » (comme le chantait Johnny Hallyday). Petite touche humoristique pour ne pas complètement déprimer. Quand on veut défendre la langue française, il y a intérêt à avoir le moral, vous allez voir. Vous pensez que c’est la catastrophe ? C’est pire que ça. Petit espoir : si un politique s’emparait de ce sujet, il aurait un boulevard tant la situation est ubuesque. Les outils juridiques sont là, mais rien n’est fait. Il suffirait juste que l’État soit mis en demeure de faire appliquer ses lois.

Petit état des lieux…

La loi et l’esprit de la loi…

On pense d’abord aux institutions officielles. Il y a la DGLFLF (la Délégation à la Langue Française et aux Langues de France) : c’est la sous-division du Ministère de la Culture qui s’occupe plus spécifiquement de notre langue. Sa mission : « La délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) veille à garantir à nos concitoyens un droit au français, à développer l’usage et la maîtrise de notre langue, ainsi qu’à assurer son enrichissement.  » Elle propose notamment des nouveaux termes (néologismes). On peut aussi penser à l’Etat, qui peut légiférer (loi Tasca-Toubon, par exemple).

Mais qui dit loi dit application de la loi. Car si un voleur peut voler impunément, il n’y a pas de raison qu’il s’arrête. Et s’il le fait impunément au vu et au sus de tout, il risque d’entraîner d’autres personnes dans son sillage. Or, qui se charge de faire appliquer la loi ? Beaucoup d’entre nous pensent que lorsqu’une loi est votée, c’est bon, le combat est gagné. Attention, tremblez, la loi est de notre côté maintenant. Il est interdit de voler, de détourner de l’argent… en ce qui nous concerne : de faire des formations uniquement en anglais en France (loi Fioraso revue), ou de donner un nom anglais à un établissement public (voir loi Tasca-Toubon, article 14 :

« I. L’emploi d’une marque de fabrique, de commerce ou de service constituée d’une expression ou d’un terme étrangers est interdit aux personnes morales de droit public dès lors qu’il existe une expression ou un terme français de même sens approuvés dans les conditions prévues par les dispositions réglementaires relatives à l’enrichissement de la langue française.

Cette interdiction s’applique aux personnes morales de droit privé chargées d’une mission de service public, dans l’exécution de celle-ci. »)

Mais figurez-vous que beaucoup de gens s’assoient sur ces lois même quand ils sont informés de leur existence. Autrement dit, des gens assument le fait de ne pas obéir à la loi dans les journaux et un peu partout d’ailleurs. Mais il n’y a personne pour faire appliquer la loi ? Même pas le gouvernement ? Eh bien oui.

Cas concret

M. Chevallier, également rédacteur sur ce site, a porté à ma connaissance le cas de l’IBCBS de Chartres. C’est quoi ? L’International Beauty and Cosmetic Business School. Dénomination qui contrevient à la loi Tasca-Toubon. On peut également penser aux écoles bilingues qui vont ouvrir en Essonne : des écoles primaires et maternelles vont commencer à faire des cours en anglais et en français. Voir l’article de l’AFRAV. En lisant les premières lignes, j’imaginais la suite : qui va donner ces cours d’anglais ? Des « native speakers » ? Bingo ! Eh oui, on commence comme ça, ensuite on va le généraliser à d’autres écoles. A peine j’ai pensé ça que j’ai lu la suite : re-bingo, c’est en projet : on va généraliser l’enseignement bilingue à toute l’Essonne. C’est bien de parler une autre langue ? C’est super. Aux Pays-Bas, ils ont tellement anglicisé que 80% des masters sont en langue anglaise. Résultat : ceux qui ne parlent pas bien anglais ne peuvent pas suivre les cours, et en plus les offres d’emploi de professeur sont plutôt réservées à des Native Speakers. C’est une anglicisation par le haut : on anglicise des formations pour attirer des étudiants « internationaux » (bah oui, un étudiant international, ça ne parle qu’anglais. Tu habites dans une ville ou un village brésilien, mexicain ou ivoirien, tu parles portugais, espagnol ou français, mais quand tu sors de ton pays, tu rentres dans la catégorie « étudiant international », ce qui veut dire que tu parles anglais).

La langue française, combien de divisions ?

Alors, on a des gens qui contreviennent à la loi. Qui est chargé de la faire appliquer ? Officiellement…

  • La DGCCRF : Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes ;
  • Le CSA : Conseil supérieur de l’audiovisuel, pour la communication audiovisuelle ;
  • Les associations de défense de la langue française (conformément à l’article 199);
  • L’ARPP : Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ancien BVP – Bureau de Vérification de la Publicité)

Alors, dans les faits, tu peux éliminer les acteurs 1, 2 et 4. En plus, l’état (le gouvernement) essaie régulièrement de faciliter l’utilisation de l’anglais dans toutes les sphères de la vie en France. Si les associations et certains députés n’avaient pas été vigilants, la loi Fioraso rendait légal l’enseignement uniquement en anglais en France, payé par le contribuable. Donc, autant te le dire directement, pour défendre la langue française, il te reste juste les associations de défense de la langue française. Bah oui, l’état fait les lois mais il n’y a personne pour se charger de les faire appliquer. Oui, tu as bien lu. Il n’y a personne pour faire appliquer la loi. Toi, lecteur attaché au fait qu’on respecte la loi (même quand tu n’es pas d’accord), eh bien tu n’as pas le droit de faire appliquer la loi. Il faut que ce soit une des associations agrées (elles sont 3 je crois, dont l’AFRAV et ALF) qui aille en justice.

Le glaive de la loi…

est plutôt en polystyrène. Tu te dis, c’est bon, il y a des associations pour défendre notre langue. Mais ces associations, ce sont des bénévoles qui n’ont pas que ça à faire. Eh oui, il faut qu’ils travaillent pour gagner leur vie, et quand ils ont un peu de temps, ils le donnent bénévolement, avec leur cotisation de 40-50 euros par an, pour essayer de défendre une cause qui leur est chère. Donc, en fait, face à des multinationales, des grandes écoles qui ont envie d’avoir un nom anglais et qui font payer des milliers d’euros de frais d’inscription, on a pas plus de 200 personnes sur toute la France, employé à Carrefour (M. Régis Ravat, président de l’AFRAV), professeur (votre humble serviteur) ou retraité, qui prennent sur leur temps libre pour s’informer et faire quelque chose. Des actions en justice ? Ça coûte de l’argent. Quand tu dois payer 2000 à 3000 euros de frais d’avocat et que c’est le budget annuel de ton association (quand tu n’as pas encore déduit les frais de timbre pour envoyer le bulletin trimestriel), eh bien tu es vite limité. Lisez bien : le budget des associations pour défendre la langue française, ça doit être environ 10 000 euros ou 20 000 euros car la DGLFLF donne une subvention à ALF (pour l’instant). Autrement dit, pour faire appliquer la loi sur notre langue, tu as à tout casser 20 000 euros par an et une poignée de bénévoles. Parce que sur les 200 personnes adhérentes, il n’y en a pas autant qui sont actives. La défense de la langue française, imagine, c’est toi et quelques copains qui ont reçu une subvention. En face de toi, imagine que tu as les GAFA qui n’ont pas envie d’appliquer la loi. D’après toi, qui gagne ?

Maintenant écoute…

Les associations de défense de la langue française ont entamé des actions en justice qui étaient imperdables au regard de la loi. Il y avait contravention manifeste. Eh bien, quoi qu’il se passe, quoi que tu fasses, tu perds… et tu paies.

« Lorraine Airport » : c’est une dénomination anglaise, il existe des mots français pour la remplacer (ex : « Aéroport de Lorraine ») et il s’agit d’un établissement public. La loi Tasca-Toubon et son article 14 cité plus haut s’applique donc intégralement dans ce cas. (Sinon, ça s’applique quand ?) Eh bien, lors de son action en justice, le tribunal de Metz a décidé que l’association l’AFRAV « ne pouvait ester en justice » et l’a condamnée à payer 1500 euros de frais de justice (l’association a un budget annuel de 2000 euros). Une autre action est en cours avec la mairie de Grau et son slogan « Let’s Grau ». Ils ont fait appel de la décision de justice qui était favorable à l’AFRAV, avec toute la mauvaise foi possible. Donc, il faut que l’AFRAV sorte encore 2000 euros pour payer les frais d’avocat (qui seront remboursés si elle gagne son procès).

Autrement dit, bientôt il n’y aura plus personne pour faire appliquer la loi faute d’argent, alors qu’à la base, ce serait quand même à l’état de s’occuper de faire appliquer la loi.

Rêvons un peu…

Pour changer la situation, il suffirait de pas grand chose. Par exemple, imaginons un politicien qui veut se faire un nom. Il découvre que des lois sont votées et bafouées par de grands groupes qui s’assoient royalement sur ces lois, et qu’en payant suffisamment en justice, elles arrivent à échapper à la loi. Un peu comme ces entreprises qui pratiquent l’optimisation fiscale. Quelle anomalie ! Imaginez le maire de Grau invité au journal de 20h00 : « Alors monsieur le Maire, cela fait plusieurs années que l’on vous a prévenu que votre dénomination anglaise pour la ville était illégale, et malgré cela, vous la maintenez. Comment expliquez-vous que vous ne vouliez pas vous soumettre à la loi ? Est-ce que vous êtes au-dessus des lois ? » « Pourquoi vos contribuables devraient payer leurs impôts et obéir à la loi si vous-même ne montrez pas l’exemple ? ». Idem pour les formations en anglais, les écoles avec une dénomination anglaise…

Concrètement

Je propose que l’état nomme certaines personnes pour faire appliquer la loi, habilitées à recevoir les plaintes et à les traiter, à interpeller les contrevenants. Et que ces personnes soient des défenseurs de notre langue (parce qu’on connaît l’histoire…) avec une formation juridique. Que ces personnes puissent être à l’initiative d’actions. Qu’il y ait un budget pour les actions en justice. Que les contrevenants de mauvaise foi (car beaucoup d’affaires concernent des personnes qui ont été mises au courant de la loi mais qui délibérément de l’appliquent pas) soient interpellés sur la place publique (journaux, médias…) et sommés de s’expliquer sur le fait qu’ils refusent de tenir compte de la loi en toute connaissance de cause. Que ceux qui sont condamnés doivent payer une amende dissuasive qui alimenterait le fond pour mener les actions en justice. Autrement dit, il faut donner à la défense de notre langue les moyens de s’exercer.

Et vous, lecteurs, n’hésitez pas à interpeller des politiques et à leur soumettre le dossier. Il peut se faire un nom facilement tellement les contrevenant sont nombreux et à la vue de tous.

Dernièrement : la Banque Postale avec « Ma French Bank » (le français n’aurait pas été mieux pour faire français ? On en arrive à un ridicule…), des écoles de l’Essonne qui vont enseigner en bilingue (anglais, of course), en violation de l’article 1 de la loi Tasca-Toubon :

Langue de la République en vertu de la Constitution, la langue française est un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France.

Elle est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics.

Comme d’habitude, si vous trouvez que cet article mérite d’être diffusé et promu, n’hésitez pas à lui accorder 5 étoiles. Retrouvez le sommaire de mes articles en cherchant mon nom « Marc Beaufrère » dans la catégorie « rédacteur » dans le menu sur la droite : « Catégories ».

D’autres articles susceptibles de vous intéresser :

Projet de Loi Fioraso, l’analyse (sur l’article 2)

Appliquer la loi Toubon

Basculement linguistique

 

2 commentaires

  1. 1763, Traité de Paris, le commencement de la fin. Mort de Louis XV 11 ans plus tard.
    1815, Waterloo morne plaine, fin du commencement de la fin. Napoléon meurt 6 ans plus tard.
    La mort de ces deux hommes est distante de 47 ans seulement. 47 ans pour détruire l’oeuvre de Richelieu et de Louis XIV, c’est très peu, d’autant plus que beaucoup d’hommes valides qui avaient échappé à la redoutable mortalité infantile pouvaient vivre plus vieux. Louis XV meurt à 64 ans, Napoléon à 52 ans.
    47 ans aujourd’hui dans une vie d’homme de nos contrées, qu’est ce que c’est ?
    47 ans pour passer le flambeau d’une aristocratie parasitaire (opposée à l’Angleterre) à une bourgeoisie prédatrice (qui suit l’Angleterre).
    47 ans c’est bien peu. Donc dans 47 ans, en 2065, âge que devraient atteindre (normalement) nos enfants, que sera devenue la France ?

    • Je pense qu’il y a un effet adaptabilité concernant l’évolution de la disposition face à l’Angleterre. Quand on naît dans un monde dominé par la France, on doit avoir une sorte d’orgueil, qui ne peut plus exister de la même façon que lorsque l’on naît dans un monde dominé par l’Angleterre. C’est la même chose que pour des enjeux de société : la majorité des gens ne se posent plus la question de la pertinence de l’avortement ou du PACS aujourd’hui. Un commentateur disait qu’il faut une génération pour s’habituer à des nouveaux paradigmes dans nos sociétés. Qui remet en cause la domination américaine aujourd’hui en France ? On est né avec des radios qui passent la moitié de leurs chansons en anglais, avec un environnement publicitaire largement anglophone, on est né dans un pays où l’anglais est devenu la LV1 obligatoire, cela envoie un message très fort à notre subconscient. Si on regarde les tectoniques des plaques, je vois cependant un glissement. On parle beaucoup de la Chine. Moi, je vois surtout l’émergence du monde hispanophone dans notre imaginaire. La LV1 ou LV2 allemand a quasi disparu, et l’espagnol s’est généralisé. Certains dessins animés (Coco, Ferdinand) ou films hollywoodiens grand public se déroulent dans un environnement hispanique. A la radio, Shakira n’est plus la seule à chanter en espagnol, me semble-t-il (mais je n’écoute plus beaucoup la radio, ça mériterait confirmation). Peut-être d’autres mouvements sont-ils à l’oeuvre ?

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