EDUCATION FIRST, puissant lobby anglophile

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                                   Tous les ans, un peu avant la rentrée scolaire de septembre, avez-vous remarqué comme les médias s’en donnent à cœur joie pour critiquer l’Ecole ? C’est l’occasion de mettre en valeur les évaluations PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis), toujours plus déprimants à les lire. Bien sûr, on passera sous silence que la France reste dans la moyenne des pays évalués. Pourtant, contrairement à la plupart des autres pays de l’OCDE par exemple, même les plus touchés par la crise de 2008, les conditions de travail s’y sont dégradées et sont parmi les pires : salaires en baisse nette et relative, nombre plus élevé d’élèves par classe, formations continues inexistantes, etc.

                                                                 L’ enseignement des langues n’échappe pas à des comparaisons  forcément désobligeantes : les Français seraient parmi les mauvais élèves de l’Europe. Bien sûr, pas un mot sur le niveau des Anglais (ou des Anglo-saxons en général) en langues étrangères… Implicitement, on les exclut de toute comparaison puisqu’ils sont « en haut de l’échelle » grâce à la puissance de diffusion de leur langue…  Il faudrait un jour s’interroger sur les impacts psychologiques, individuels ou collectifs, qu’une telle hiérarchie implique sur les relations humaines ou inter-étatiques ; mais cela dépasse mon champ de compétences !

                                                                        Parmi toutes les critiques de notre système scolaire, l’une s’invite régulièrement depuis quelques années dans les journaux : les interventions d’une entreprise commerciale, Education First.

                                                                    Présentons rapidement cette société. Fondée en 1965 par un Suédois, EF est tournée principalement vers les formations et les séjours linguistiques . Son siège social se trouve en Suisse et elle emploie dans le monde plus de 46 000 personnes dans 50 pays. Une visite sur leur site – https://www.ef.fr/ – est révélatrice de son « produit moteur », l’anglais, qu’elle cherche à tout prix à mettre en valeur : ainsi, entre «Apprendre l’anglais en ligne», le «Cultural care au pair», le  «test de ses compétences en anglais», ou «l’EF EPI» qui classe les pays suivant leurs résultats en anglais, on aura compris que les autres langues ont bien du mal à se faire une place et qu’elles sont là surtout pour le décorum…Peut-être pourrait-on d’ailleurs suggérer aux dirigeants d’EF de changer de dénomination ?  English first conviendrait mieux !

                                                                      Passons maintenant aux articles de presse écrits par EF, notamment sur Francetvinfo. Quelques-uns sont référencés à la fin de ce texte. Tous ceux que j’ai pu lire depuis plusieurs années ressassent la même rengaine : le niveau d’anglais des Français est trop faible. Pire : il a rétrogradé de trois places l’an dernier dans le classement des pays évalués. C’est du moins ce que révèle un indice, créé justement par EF … Il faut donc y remédier ; et devinez qui est prêt à proposer des solutions ?… Le modèle récurrent d’EF, c’est évidemment les pays nordiques, parés de toutes les vertus (anglophones) et depuis deux ans, un pays du Sud, sur lequel, selon EF, la France devrait prendre exemple : le Portugal. Pourquoi ce dernier ? Parce que depuis l’année dernière, les films étrangers à la télévision ne sont plus doublés et qu’ils passent en version originale sous-titrée. Ce qui veut dire, vous l’aurez compris, majoritairement en anglais. La France est , selon les critères d’EF, très en retard ; c’est donc un marché à prendre, à fort potentiel de développement ! D’autant plus que la société propose aussi des séjours linguistiques pour les plus fortunés (Ah, le fameux exemple des étudiants asiatiques qui passent une année au Texas : voir article ci-dessous ).

                                                                          La France saura-t-elle résister à l’énorme pression médiatique et économique de cette société (et des autres lobbys anglophiles) ? N’oublions pas que nous avons affaire à la première entreprise commerciale au monde dans l’apprentissage des langues. Le poids d’EF est conséquent dans les médias : publicités dans des revues enseignantes, nombreux articles sur des sites comme Francetvinfo ou Huffingtonpost, invitations à des réunions « pédagogiques » en tant que « spécialiste des langues » , création d’un indice «  EF » devenu référence mondiale pour les évaluations en anglais… Les enseignants syndiqués ont certainement déjà remarqué leurs « communiqués » dans des revues syndicales, mais peu d’entre eux savent que EF est d’abord une entreprise commerciale à buts lucratifs et non une association aux visées philanthropiques, créée pour les aider à mieux transmettre leur savoir…

                                                                           On peut même supposer que les dirigeants d’EF France ont leurs entrées auprès du ministère de l’Education nationale et qu’ils ont, par exemple, applaudi le dernier rapport sur les langues remis au ministre, M. Blanquer en septembre dernier. Ce document a été élaboré par une professeure d’anglais et un journaliste anglais ; sans surprise, y sont prônés une introduction massive de l’anglais dans l’enseignement primaire ainsi que le développement d’un environnement propice à la diffusion de cette langue, par le biais de la télévision notamment (films systématiquement diffusés en VOST par exemple).

                                                                   Quoi qu’il en soit, nous serons bientôt fixés sur l’impact d’EF , mais aussi des entreprises internationales et autres lobbys  anglophiles ; prochainement, M. Blanquer doit annoncer des mesures sur l’apprentissage des langues. Aura-t-il cédé aux sirènes anglophones ? Contribuera-t-il à créer cette situation ubuesque : faire de l’anglais la seule langue commune de l’Europe alors qu’elle ne sera plus, après le Brexit, que la langue maternelle de quelques millions d’Européens seulement ?

Articles de référence :

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/francais-du-monde/francais-du-monde-les-francais-toujours-nuls-en-anglais_3225897.html

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/francais-du-monde/francais-du-monde-do-you-speak-english_2855755.html

https://www.francetvinfo.fr/societe/education/refondation-de-l-ecole/langues-la-france-toujours-mauvaise-eleve_2937335.html

(Vous remarquerez que l’on passe insidueusement, dans l’article, de « l’apprentissage en langue étrangère » à « apprentissage en anglais tout court « ! Notons toutefois que M. Blanquer parle de formation solide « en anglais ou d’une autre langue étrangère ».)

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Un commentaire

  1. Exemple finement analysé de la colonisation de notre pays par l’intermédaire d’une entreprise culturelle.
    Certes cette entreprise fondée par un Suédois a son siège social en Suisse. L’historique est ici : https://www.ef.fr/about-us/our-history/
    Mais à l’échelle de l’Europe, par rapport aux EUA, elle ressort de la catégorie comprador.
    La bourgeoisie comprador, selon Wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Comprador) ainsi que pour l’analyse marxiste, est inféodée au capital étranger, souvent comme simple intermédiaire vers un territoire donné, tirant sa position dominante du commerce avec l’étranger.
    Ici il s’agit d’un commerce un peu particulier puisqu’il s’agit de vendre un service (l’enseignement principalement de la langue anglaise). L’existence de ce service et l’opportunité commerciale qui en découle est adossé à la position de cette même langue, voulue dominante par les locuteurs natifs (EUA, Canada, Australie, NZ), et acceptée comme telle par des locuteurs natifs d’autres langues.
    Les Français sont réputés pour leur incompétence en langues étrangères. N’y-a-t-il pas une confusion entre incompétence et allergie ? Car la France est le seul pays d’Europe (de l’Ouest) à tenir tête à la volonté d’hégémonie des Anglo-Saxons.
    Et s’il y a incompétence, il y a sans doute d’abord allergie.
    Nous retombons dans l’actualité. Ces gens qui ne sont rien sont des Gaulois réfractaires.

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