En Algérie, le ministre de l’Enseignement Supérieur estime que le français ne mène nulle part

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L’université d’Alger lors des manifestations contre le président Abdelaziz Bouteflika. (BILLAL BENSALEM / NURPHOTO) (vu sur FranceTV Info)

Le ministre de l’Édu-cation en Algérie n’y va pas avec le dos de la cuillère :

« Le français ne vous mène nulle part ! » (Source : Le Point Afrique)

« Si on met en ligne les modules enseignés en langue arabe il y a 200 ou 300 millions de personnes qui vont les lire. Si on les met en français, personne ne parle français. » (Source : FranceTV Info)

J’ai d’abord été surpris par ces affirmations un peu provocatrices, puis en creusant cela m’a rappelé quelque chose de familier. La problématique de la langue française en Algérie est très proche de celle du Maroc. Les enjeux sont les mêmes, mais avec une issue différente. Dans les deux cas, on a des factions laïques progressistes, et en face, des islamistes conservateurs. Il se trouve que parmi les personnes éduquées et souvent laïques, beaucoup maîtrisent le français. Les islamistes ont donc instrumentalisé depuis un moment les langues pour nuire aux laïcs et asseoir leur pouvoir. Le discours est toujours le même : on est des bons musulmans, et la langue des bons musulmans c’est l’arabe. Le français, c’est la langue des colonisateurs (dit pour disqualifier les laïcs progressistes).

Lorsqu’il y a de l’outrance, cela cache souvent des problèmes personnels qu’on essaie de régler. J’ai donc creusé. Je vous propose un détour par le Maroc pour mieux comprendre les enjeux, puis un argumentaire solide qui disqualifie la portée de ces propos.

Détour par le Maroc : « le roi siffle la fin de l’arabisation de l’enseignement »

Le roi du Maroc,, Mohammed VI

Ce qui est singulier, c’est qu’exactement au même moment, au Maroc, les mêmes enjeux ont débouché sur un choix favorable au français (enseignement en français des matières scientifiques au lycée). Est-ce à dire qu’au Maroc, on n’estime pas que le français ne mène nulle part ?

Les islamistes veulent généraliser l’arabe et exclure le français. Sauf que là, il y a le roi, et le roi est au-dessus des luttes politiciennes car il n’a pas besoin d’être élu. Donc, pas besoin d’attiser les bas instincts. Et qu’est-ce qu’il a fait ? Selon la formule d’un journal (African Managers), « Le roi siffle la fin de l’arabisation de l’enseignement et réhabilite le français ». Il faut lire le détail de l’article, c’est très instructif, à la fois sur l’Algérie et la situation interne du Maroc. Exemple :

« Benkirane est ulcéré par le fait d’avoir été snobé par le ministre de l’Éducation nationale, un fidèle du roi, qui aurait fignolé en catimini cette réforme d’envergure. Mais sur ce coup les islamistes n’ont rien pu faire, cette réforme, adoubée par Mohammed VI en personne, est passée au-dessus de leurs têtes, alors qu’ils sont majoritaires dans le gouvernement. » (Sourcecliquer sur les mots soulignés pour accéder aux sources)
et :
« Une position dictée par le pragmatisme au regard de l’impasse dans laquelle a mené l’arabisation de l’enseignement. » (Source)

Bref, le roi Mohammed VI a constaté les dégâts de l’arabisation à outrance, et a tranché non pour des raisons idéologiques, mais pour des raisons pratiques (cela ne concerne pas toute la scolarité, mais il s’agit de se donner les moyens d’étudier en français les matières scientifiques à l’université).

Maintenant, revenons à l’Algérie, et reprenons les arguments du ministre un par un, ils ne tiennent pas la route.
D’abord, il se base sur un sondage. Quel genre de sondage ? Un sondage sur Facebook adressé aux étudiants très contesté : on peut voter plusieurs fois, la question est ambiguë, et n’importe qui avec une connexion internet peut voter. J’ai pu voir aussi selon RFI : « Au début de ce mois de juillet 2019, Tayeb Bouzid a lancé un sondage sur les réseaux sociaux sur le sujet, accompagné d’une campagne de communication. Les résultats de cette étude seront connus le 5 août prochain. » Il n’a donc pas attendu les résultats définitifs du sondage pour prendre une décision. On voit donc bien que c’est fait dans la précipitation. Le but, c’est d’aller vite, pour pouvoir passer en force. La conclusion est déjà trouvée avant même toute réflexion sérieuse.

Voici une sélection d’argumentaires solides et vérifiables, (au contraire des raccourcis que fait ce ministre, et qui sont, de plus, blessants…)

Sur la soit-disant inutilité du français en Afrique :

Tout d’abord, rappelons pour ceux qui ne le sauraient pas encore, que selon la dernière enquête de l’OIF, 235 millions de personnes sont des francophones réguliers (langue maternelle, ou utilisée au quotidien), sur un total de 300 millions de francophones. La comparaison entre l’arabe parlé par 300 millions de personnes, et le français que personne ne parle est donc curieuse. Par ailleurs, j’ai relevé parmi les articles lus :

« La France est notre principal partenaire dans de nombreux domaines. Les voisins immédiats de l’Algérie, à commencer par le Maroc et la Tunisie, sont des pays qui utilisent le français. Notre diaspora vit essentiellement en France. Remplacer le français par l’anglais, c’est prendre le risque de couper le pays de son environnement et de l’isoler. » lien (2)

Ou encore, écrit par M. Ilyes Zouari :

« En effet, la langue française, aux nombreux atouts, est notamment :

– celle de la partie la plus dynamique du continent africain, à savoir l’Afrique francophone. Un vaste ensemble, plus de trois fois plus étendu que l’Union européenne tout entière (1), rassemblant 25 pays et désormais plus de 420 millions d’habitants (2), et qui devrait dépasser les 800 millions d’habitants en 2050. Un grand espace, dont la partie francophone subsaharienne constitue le moteur de la croissance africaine, ayant enregistré en 2018, pour la cinquième année consécutive et pour la sixième fois en sept ans, les meilleures performances économiques du continent, avec une croissance globale de 3,9 % (4,6 % hors cas très particulier de la Guinée équatoriale), contre 2,2 % pour le reste de l’Afrique subsaharienne. Un dynamisme particulièrement perceptible dans les pays de la zone UEMOA, limitrophe de l’Algérie et qui forme la plus vaste zone de forte croissance du continent (6,4 % en 2018, et 6,3 % en moyenne annuelle sur la période septennale 2012-2018). Enfin, l’Afrique francophone subsaharienne est également la partie la moins endettée au sud du Sahara, comme en atteste le fait que seuls deux pays francophones font aujourd’hui partie des dix pays subsahariens les plus endettés (selon les dernières données du FMI, publiées en avril 2019). » lien (3) pour en lire plus

Sur le français qui ne serait pas langue des affaires

« Pour rappel, l’Algérie a été classée, fin 2018, à la 157e place dans le dernier classement international et annuel de la Banque mondiale en matière de climat des affaires, arrivant ainsi bien loin derrière le Maroc (60e et deuxième pays arabe, après les Émirats arabes unis) et la Tunisie (80e, et cinquième pays arabe), et faisant presque aussi mal que le Soudan (162e place pour ce pays, au passage arabo-anglophone et moins développé que l’Algérie). » lien (3)

(Par ailleurs, le Maroc est le deuxième investisseur en Afrique sub-saharienne et joue à plein la carte francophone)

Sur l’opportunisme et l’instrumentalisation :

« On ne le dira jamais assez : pour un exécutif nommé dans l’urgence par un président sur le point de tomber, avec comme seule mission la gestion des affaires courantes, le gouvernement Bedoui va largement au-delà de l’objet de son mandat. » lien (2)

« Sans débat ni réflexion, il a conforté son choix par un « sondage » auprès des étudiants. » lien (2)

« Cette mesure, avec une forte connotation idéologique, risque surtout d’accentuer le retard qu’accuse l’Université algérienne, qui est mal classée dans tous les domaines. Elle est une autre preuve de l’instrumentalisation de l’École et de l’Université à des fins politiciennes, tout en connaissant les dégâts que d’autres décisions similaires ont occasionnés dans le secteur éducatif. » (lien 4)

« Pour nombre d’observateurs, qui se réjouissent de l’ouverture sur une autre langue étrangère, le vrai problème n’est ni le choix de l’anglais ni du français, mais plutôt le contexte : « nous y voyons plus une main tendue de la part du régime en fin de règne vers les milieux conservateurs et islamistes, sur fond de french-bashing, assimilant toute une sphère de l’intelligentsia algérienne et de l’administration à un cercle de comploteurs anti-algériens », dénonce un universitaire algérois. » (lien 1)

« « Encore une diversion : C’est une idéologisation inutile de la part de ceux qui ne maîtrisent aucune langue sauf celle de la force et de l’excès de zèle. Ayez un peu de décence », commente pour sa part le professeur en science de la communication Redouane Boudjemaa sur sa page Facebook. » lien (1)

Sur les débouchés du monde anglophone :

« Aussi, il a échappé à ceux qui ont conçu un tel projet dans la précipitation le fait que, à terme, il faudra aussi trouver un pays anglophone de substitution aux milliers d’étudiants algériens qui s’inscrivent chaque année en France où les études sont quasi gratuites et où l’Algérie dispose d’une forte communauté d’expatriés qui aide et accompagne les nouveaux inscrits.

Si la famille du ministre Tayeb a pu lui payer des études aux Etats-Unis, cela est hors de portée de larges franges de la société algérienne. » lien (2)

Voilà, j’espère que cet argumentaire vous sera utile afin de mieux comprendre les enjeux autour de cette question. Merci de prendre le temps d’attribuer 5 étoiles à cet article pour aider à son référencement !

Liste des articles cités :

Je ne peux pas recopier l’intégralité du contenu des articles ici, même s’ils le mériteraient, mais je vous encourage vivement à lire les 3 premiers articles pour compléter l’argumentaire et mieux comprendre ce qui se passe. J’ai sélectionné les extraits qui m’ont le plus parlé.

(1) Algérie – Anglais contre français : la guerre des langues bientôt ravivée ?– Le Point Afrique (https://www.lepoint.fr/afrique/algerie-anglais-contre-francais-la-guerre-des-langues-bientot-ravivee-24-07-2019-2326512_3826.php)

(2) Remplacer le français par l’anglais, est-ce une bonne idée ? Makhlouf Mehenni, TSA (Tout sur l’Algérie) (https://www.tsa-algerie.com/remplacer-le-francais-par-langlais-est-ce-une-bonne-idee/)

(3) A lire impérativement pour bien comprendre les enjeux (article d’un universitaire pointu) : Langue française en Algérie : le CERMF condamne une dangereuse dérive anti-francophone et in fine anti-algérienne, par Ilyes Zouari, président du CERMF (https://www.cermf.org/communiques)

repris dans un média algérien ci-dessous :

Algérie : Le CERMF dénonce des dérives contre la francophonie, par Ilyes Zouari, président du CERMF, sur le site ObservAlgerie

(4) Université algérienne : Le français officiellement remplacé par l’anglais ? ObservAlgerie (https://www.observalgerie.com/actualite-algerie/algerie-universite-anglais-remplace-francais-officiel/)

Un commentaire

  1. Prendre très au sérieux cette manœuvre qui fait partie d’un mouvement plus large, avec à terme la disparition de la francophonie en la prenant à revers et en passant par l’Afrique ?
    La force géopolitique principale qui pourrait s’opposer à cette offensive serait la menace de la coupure de la diaspora algérienne avec la « mère patrie » ; mais d’un autre côté, vu le faible niveau en français de la majorité des descendants d’Algériens en France (l’expression fameuse « analphabètes dans les deux langues » s’applique autant en Algérie qu’en France), le passage à une forme de pidgin english ne présente pas, à mes yeux, de difficulté particulière puisqu’il s’agit de se débarrasser d’un bagage de 500 mots (maxi) (1), pour en apprendre un autre de 500 (lexique : globish, syntaxe : minimale)

    Ou ne pas prendre au sérieux la mesure du Ministre Tayeb ? : Il suffit de remplacer (dans l’expression «  le français ne vous mène nulle part ») le mot « français » par « ma politique ».

    Cette interprétation s’explique par la culture du ressentiment : encore du temps perdu pour le développement du pays.
    Et par l’atmosphère particulière de la transition présidentielle en Algérie qui n’est pas résolue.
    Mais Bouzid Tayeb n’est pas seul. Regardez ce qu’écrit par exemple Nadia Yala Kisukidi, professeure à Paris VIII : https://www.lepoint.fr/culture/nadia-yala-kisukidi-francophonie-un-soft-power-a-la-francaise-19-03-2018-2203852_3.php

    (1) Certaines estimations jugent que 10% de la population ne maîtriserait que 400 à 500 mots : https://www.atlantico.fr/decryptage/2393521/la-vie-avec-500-mots-de-francais–un-emprisonnement-social-qui-menace-de-plus-en-plus-de-jeunes-gilles-siouffi-francois-gaudin


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