Évidences invisibles 2

Retour d’Amérique. Vingt ans après : Chronique n°10


Suite de la Chronique n°9, et fin des chroniques « Retour d’Amérique. Vingt ans après ».
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Le couple

Un Français marié depuis de nombreuses années à une Américaine : « j’aime beaucoup ma femme… Mais elle sera toujours pour moi l’étrangère intime. »

Une Américaine, qui avait vécu en couple avec un Français, a résumé ainsi son expérience : « Si j’avais voulu avoir un enfant, j’aurais aimé le faire avec lui, mais pour rien au monde je n’aurais voulu qu’il soit le père de mon enfant ».

À la maison, « dedans », sans témoin, c’est l’intimité, la séparation d’avec les autres, la sexualité. À moins donc d’être admise dans l’intimité d’un couple, je ne connaîtrais ce couple que par son comportement du « dehors », c’est-à-dire social.

Le caractère potentiellement sexuel du couple est, paradoxalement, renié en même temps que la formation de couple est encouragée très tôt aux États-Unis par le système du dating.

Si le couple français est tenu de se tenir de manière « décente » devant tous ceux avec lesquels l’un des deux a des liens déjà établis, il n’est plus soumis à des restrictions aussi fortes devant des inconnus. D’où la très grande variété de comportements publics (qui parfois scandalise les étrangers) des couples français.

Pour les Français, quand nous sommes en compagnie, en présence d’amis, mon partenaire et moi nous pouvons nous moquer gentiment l’un de l’autre, nous contredire et discuter avec passion. En fait, j’irai même jusqu’à dire qu’on se méfierait sans doute d’un couple qui étalerait toujours une entente parfaite, que c’est probablement dans ce cas que l’on s’inquiéterait, que l’on soupçonnerait qu’il y a « quelque chose de pas normal », anguille sous roche.

Tout cela paraîtrait profondément choquant à un Américain ou une Américaine.

Le couple idéal américain est toujours d’accord. Pas de contradiction, et encore moins de « corrections” , pas de remontrances, pas d’intervention, pas de conseils, pas de désaccord, pas d’opinions radicalement opposées, pas de dispute, pas de mine renfrognée, pas de silence désapprobateur, pas de reproche, pas de colère, et surtout, surtout pas de cris.

De la même manière, toute séparation physique est une menace pour le couple, selon les Américains. D’où la difficulté qu’ont les Américains à comprendre le style de beaucoup de vacances familiales françaises, où la femme part la première avec les enfants pour la plage ou la montagne, est rejointe par son mari pendant ses vacances à lui, et souvent reste derrière avec les enfants après que le mari est retourné au travail.

Côté français, c’est la possibilité, la liberté d’être moi-même, c’est d’être accepté comme je suis.

Côté américain, ce qui crée la stabilité du couple, c’est que mon partenaire m’encourage à être tel que je voudrais être. Critiques, reproches, désaccords, contradictions seront donc, par définition destructeurs.

L’amitié

La catégorie « les amis s’entraident » est valable pour tous aussi bien pour des Américains que pour des Français. Le malentendu est né cependant de la différence, selon mon interprétation, de présuppositions, qui seraient, en gros, les suivantes. « X est mon ami, donc il va proposer de m’aider » (côté français) ; « X est mon ami, il va donc me demander de l’aider s’il a besoin de moi » (côté américain).

Le téléphone

Universitaire française aux États-Unis, j’ai longtemps été ahurie par la facilité avec laquelle des étudiants m’appelaient chez moi pour poser des questions que je trouvais triviales qui auraient certainement pu attendre que je sois à mon bureau.

Se renseigner

De nombreux Américains se font un point d’honneur de n’avoir jamais à demander leur chemin, de pouvoir toujours « se débrouiller tout seuls ».

Que font les Français pour obtenir un renseignement ? Il me semble que le premier mouvement est de se tourner vers l’autre, de demander à quelqu’un d’autre.

Je me rappelle, avoir assisté à une scène merveilleusement absurde, il y a quelques années, dans la rue principale de La Rochelle. Un petit attroupement, devant un distributeur de billets de banque, a attiré mon attention, et je me suis rapprochée, à l’affût. Au centre, une femme d’une soixantaine d’années essaie sans succès, de retirer de l’argent. Plusieurs personnes, à tour de rôle, essaient de l’aider, prennent la carte, et posent cette question que je ne suis pas près d’oublier : « c’était quoi, votre code secret ? » Et la dame de répondre, et la carte de passer de main en main, dans une innocence justifiée qui me remplissait de nostalgie.

Dans la rue, en France, il peut ainsi arriver que la personne à qui je demande un renseignement en arrête une autre à son tour. De même, dans une boutique, la question peut se retrouver répercutée et même disparaître dans l’arrière-boutique, auquel cas ce serait très mal vu que je disparaisse sans plus attendre ma réponse, après avoir mis en branle un système que je devrais assez bien connaître pour ne pas y faire appel si je n’ai pas l’intention de le respecter.

Il est intéressant de remarquer que l’inverse est vrai pour un Américain. Il peut demander ce qu’il veut à son ami, qui peut refuser, sans préjudice à leur amitié. Mais il ne demandera de renseignements dans la rue que s’il ne peut pas faire autrement, pour ainsi dire en dernier recours.

Si je pouvais résumer tout ce qui précède, je dirais que quand je demande un renseignement, je (américain) veut obtenir le plus de données possibles, que je combinerai comme je l’entends, tandis que je (français) préfère exprimer mes désirs, et que l’on me donne les renseignements qui me permettent de les satisfaire. Il devient alors clair que, dans le premier cas, j’ai besoin avant tout que les renseignements soient corrects, tandis que, dans le deuxième cas, j’ai besoin avant tout de quelqu’un sur qui compter.

Conclusion

En effet, pour que l’analyse culturelle soit efficace, pour qu’elle arrive à transformer la blessure en fascination de l’autre, elle ne doit pas être tue, elle doit être faite, pratiquée sans cesse.

Il est possible, et c’est même le cas le plus fréquent, de vivre de longues années en pays étranger, de parler couramment une autre langue, mais de rester essentiellement monoculturel.

L’argent symbolise le succès. Gagner de l’argent, beaucoup d’argent, pour un Américain, et le dépenser, c’est donner la marque la plus concrète, la plus visible, qu’on a su réaliser son potentiel, qu’on n’a pas gaspillé les opportunités offertes par les parents ou la société.

Il en découle que l’argent devient un dénominateur commun. Il est censé être accessible à tous, quelle que soit l’origine. Et s’il crée des classes, il ouvre en même temps accès à ces classes à quiconque veut y entrer.

Pour les Américains, l’argent sert de point de référence commun, c’est un raccourci de communication, une façon rapide de définir un contexte reconnaissable par tous. Par ailleurs, il n’est pas de mauvais goût de raconter ses triomphes, ses succès dans ce domaine, qu’il s’agisse de réussir à obtenir un diamant à moitié prix ou d’avoir accumulé une véritable fortune. Enfin l’argent est accessible à tous, il permet et encourage l’ascension sociale, c’est-à-dire l’accès à toutes les classes.

À l’inverse, pour les Français, la séduction est un art. Il est donc normal que je sois fier de mes succès, que répondre au défi constant de la nouvelle conquête, que je ne me repose jamais sur mes lauriers, que je ne gaspille pas mon talent. Il n’y a donc pas de mauvais goût à en parler.

De même que l’argent pour les Américains, la séduction est, pour les Français, peut-être le véritable égalisateur de classe.

Une Américaine qui vit en France depuis 20 ans, dont le mari est français, « et les enfants aussi », parle français couramment et pratiquement sans accent, me dit avoir tout fait pour s’adapter, et y avoir si bien réussi que sa famille et ses amis français ne se sont jamais aperçus de ce qu’il lui en coûtait, et qu’ils ressentent aujourd’hui comme une trahison son « soudain » besoin d’entendre parler anglais et de retourner toute seule, de temps en temps, aux États-Unis. La violence avec laquelle elle m’a décrit tous les « défauts » des Français, l’angoisse avec laquelle elle se sentait prise dans une contradiction intolérable (« est-ce que je peux dire à mes propres enfants que leur pays est affreux ? ») en disait long sur le prix qu’elle payait pour sa réussite, son adaptation qui avait fini par rendre sa différence négligeable, sinon invisible. Désespérée, elle était même allée voir une psychiatre, tout en sachant qu’elle souffrait, mais « n’était pas malade » (« there is nothing wrong about me »).

Un autre Français, venus aux États-Unis pour un an, y est resté dix. Parle anglais parfaitement, thèse sur la littérature anglaise, amis américains, rapports sexuels américains, vie professionnelle américaine, voyages essentiellement américains. Souffre depuis de nombreuses années de dépression et troubles physiologiques mystérieux, longtemps suivi par un psychiatre sans grand succès.

Dans la culture française donc, je suis toujours fabriqué par les réseaux qui me donnent mon identité et l’air que je respire. D’où le fameux : « l’enfer, c’est les autres » de Sartre. Mais si les autres c’était toujours et seulement l’enfer, un tel système ne pourrait survivre, il irait rapidement à sa destruction. Les autres, dans la culture française, c’est aussi « le paradis » : je suis autant nourri, porté, et rendu signifiant par le réseau de relations qui me définit, que je peux être coincé, étouffé, opprimé par lui.

Par contre si je me dis américain, je suis responsable de mon identité, je n’ai aucune raison de cacher mes origines sociales puisqu’elles ne me définissent pas : si mes origines sont très humbles, je n’ai que fierté à tirer de mon succès ; si je viens de la plus haute société, je dois prouver que je peux y rester, et si j’en tombe, je suis tout autant responsable de ma chute. Américain, je peux donc passer d’un réseau à l’autre, tenté de les essayer tous ou de tous les rejeter, je peux braver l’opinion de tous. J’ai appris que je suis, que je serai mon seul juge. Je suis responsable de mon bonheur. D’où mon angoisse. Je porte aussi en moi mon propre enfer.

Michel
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