La fin de la Bretagne romaine (1)

Contribution de la linguistique à la reconnaissance de l’histoire – approche traditionnelle vs approche actuelle.

 

Gwenaël Henry m’a demandé de mettre en ligne ces trois articles sur l’histoire linguistique des peuples qui peuplaient la Grande Bretagne à la fin de l’Empire romain. Articles érudits et intéressants du point de vue de l’histoire de la langue française elle-même puisqu’il y est question de l’impact du français (et du latin) avant même 1066. Les interactions avec la Bretagne également méritent l’attention.

Partie I – Survol de l’évolution du traitement universitaire de la question

La linguistique comparée s’est véritablement singularisée en tant que discipline scientifique spécifique, il y a un peu plus de deux siècles, à partir des premiers travaux sérieux et documentés réalisés dès 1783 par le philologue William Jones, d’origine galloise. Soit près d’un siècle avant la parution de la thèse révolutionnaire de Charles Darwin (1859) qui permis entre autres d’approfondir considérablement la durée de l’histoire de l’humanité. Car avant Darwin, l’Histoire se cantonnait tant bien que mal, dans les six petits millénaires alloués par la tradition biblique.

Ainsi, bien avant la naissance d’une kyrielle de nouvelles disciplines scientifiques : anthropologie, archéologie, sociologie, génétique … etc, la philologie puis la linguistique comparée constituèrent les premiers et les seuls outils disponibles pour forger les «mythologies nationales» fondatrices en matière de psychologie nationale, construites par et pour les Etats.

Le premier et le mieux intégré de ces mythes concernait la propagation des langues indo-européennes qui se seraient donc imposées de la vallée de l’Indus à l’Irlande en répétant systématiquement le même schéma. A chaque nouvelle conquête, la langue des guerriers indo-européens remplaçait celle des aborigènes vaincus. Une solution simple et pratique pour expliquer le passé et surtout pour légitimer les postures coloniales à la fin du XIX eme siècle !

Ainsi dans toute l’Europe, diverses universités nationales produisirent des théories sur mesure, que l’enseignement primaire, nouvellement généralisé, inculqua aux enfants afin d’en faire de bons soldats pour leurs Etats respectifs.

Le cas du Royaume Uni

Au Royaume Uni, la liturgie nationale au service de la démarche coloniale, fut assez emblématique de cette tendance pseudo scientifique. Après les invasions germaniques dans la phase finale de l’empire romain d’occident, les Anglo- Saxons, (de valeureux germains purs descendants des guerriers indo- européens) auraient au mieux expulsé les habitants bretons et britto-romains vers les franges occidentales et septentrionales de l’ile de Bretagne ou même jusqu’en Armorique et au pire les auraient totalement exterminés pour coloniser entièrement l’Angleterre actuelle avec de purs germains importés.

Cette théorie historique, connue sous le nom d’Anglo-Saxonisme (ou de clean sweep theory), s’est développée depuis le milieu du XIX siècle et compte toujours aujourd’hui quelques indécrottables laudateurs. Elle constitue encore l’essentiel du mythe national « anglais » ancré dans les tréfonds de la mémoire collective populaire outre manche.

Pourtant, on l’a prouvé maintenant, cette théorie est globalement fausse.

Le pendant linguistique à ce dogme historique est que les bretons n’auraient contribué en rien à la genèse de la langue anglaise actuelle. Les manuels sur l’histoire de la langue anglaise fournissent une bonne illustration du credo qui a longtemps prévalu dans les cercles philologiques anglais. Ainsi l’opinion largement répandue sur le rôle minimal joué par les langues celtiques dans le développement de l’anglais peut être détectée sous une forme cristallisée dans les recueils sur la nature et les conséquences des contacts entre l’anglais et les langues celtiques. Ci-après, sont reprises un certain nombre de citations provenant de manuels sur l’histoire de l’anglais, embrassant presque un siècle, de Jespersen (1905) à Fennell (2001).

Nous voyons maintenant pourquoi si peu de mots celtiques ont été employés en anglais. Il n’y avait rien qui puisse inciter les classes dominantes à apprendre la langue des indigènes inférieurs ; il ne fut jamais à la mode pour elles de montrer des accointances avec cette langue dédaignée en employant de temps à autre un mot celtique. D’autre part le Celte devait apprendre la langue de ses maîtres, et l’apprendre bien ; il ne pouvait penser s’adresser à ses supérieurs dans son baragouin natal inintelligible, et si la première génération n’apprenait pas un anglais correct, la deuxième ou la troisième le faisait, alors que l’influence qu’ils exerçaient eux-mêmes sur l’anglais était infinitésimale. (Jespersen 1905 : 39)

Dans un manuel relativement récent, A History of English: A Sociolinguistic Approach, Barbara Fennell décrit les premiers contacts Anglo-Celtiques d’une manière qui répète étroitement l’explication presque centenaire de Jespersen :

Par contraste avec le Latin, moins de douze mots Celtiques sont réputés avoir été emprunté en Anglais avant le douzième siècle. […] Il a été suggéré que l’influence limitée du Celtique sur la langue proviendrait du fait que les Celtes étaient une race submergée à la période du Vieil Anglais. Une fois encore, il apparaît qu’ils n’étaient pas plus organisés ou centralisés que militairement ou culturellement supérieurs, c’est pourquoi leur influence fut extrêmement limitée.

Dans ce cas nous pouvons parler de prestige empruntant au Latin et de contact occasionnel ou superficiel avec les langues celtiques, qui n’eurent seulement pour conséquences que quelques emprunts lexicaux mineurs et pas d’influence sur la structure de la langue. Cela serait en accord avec la phase 1 sur l’échelle d’emprunt de Thomason et Kaufman (Fennell 2001: 89-90)

Or cette théorie linguistique tout comme sa version historique est tout aussi fausse.

De tous temps, pourtant, des voix dissidentes s’étaient élevées pour contester la vision anglo-saxoniste, mais comme elles ne cadraient pas avec le récit national, elle ne rencontrèrent que peu d’échos notamment dans le cénacle universitaire britannique. Et curieusement ce sont des chercheurs continentaux qui ont porté les controverses les plus argumentées tout au long du XXe siècle.

Ainsi l’un des premiers et des plus influents promoteurs de l’hypothèse Brythonique fut Wolfgang Keller (1925), qui inspira une série d’autres études, notamment de Walther Preusler (1956), Ingerid Dal (1952), Gerard J. Visser (1955), et Bjorn Braaten (1967), qui furent avec quelques autres des défenseurs de l’existence d’un substratum brythonique en anglais. Un peu isolé en Angleterre, le célèbre écrivain et néanmoins réputé philologue J.R.R. Tolkien souleva la possibilité d’influences primitives du Gallois (ancien) sur la phonologie, la syntaxe et le lexique du vieil anglais. (Tolkien – O’Donnell memorial lecture, 1955 – English and Welsh 1963).

Comment donc la situation a-t-elle pu se renverser au tournant du XXIe siècle ?

L’archéologie a porté les premiers coups sérieux à la théorie historique Anglo- Saxoniste. Toutes les découvertes récentes et la réinterprétation des plus anciennes ont en fait plaidé pour une coexistence pacifique entre les deux populations et l’absence presque totale de charnier infirme le massacre de la population aborigène. Il n’a pas été constaté de rupture flagrante dans la culture matérielle, comme les fouilles en témoignent et à part des différences dans les rites funéraires durant les deux premiers siècles suivant l’arrivée des Anglo- saxons entre des Germains païens et des Bretons majoritairement chrétiens aucun élément ne plaide pour un remplacement de la population.

La génétique historique a ensuite porté le coup fatal à la théorie en prouvant incontestablement qu’on ne pouvait pas constater de discontinuité génétique évidente depuis la repopulation néolithique des Iles britanniques, même si de nets apports « romains », anglo-saxons, Scandinaves et normands ont pu être décelés ça et là, en quelques lieux et différentes périodes au cours des deux derniers millénaires. (Voir Cheddar Man – 9100 BP).

Suite à ces découvertes relativement récentes plusieurs auteurs ont proposé différentes évaluations sur le nombre de migrants Anglo-Saxons. Celles-ci variaient de 20 000 à 100 000 individus répartis sur deux siècles, soit une arrivée de 100 à 500 individus par année pour une population britto-romaine estimée à un million d’habitants (à titre de comparaison ont notera que le groupe de Francs venus en Gaule septentrionale n’auraient compris que 50 000 personnes, dont un quart de guerriers pour 8 a 9 millions de Gallo-Romains). Une étude particulièrement poussée de Michael E. Jones de 1998 a mené à un consensus et durablement infirmé la thèse du remplacement de population.

Il vaut donc mieux rechercher des causes internes à l’effondrement de la civilisation britto-romaine plutôt que d’incriminer une invasion germanique qui n’a finalement été que le révélateur de la crise, bien plus que sa cause.

Concernant le degré d’influence exercé par les langues autochtones sur celles des nouveaux arrivants, il convient donc également de reprendre les études passées, à la lumière de nouvelles approches offertes par les recherches récentes sur les situations de langues en contact.

La théorie classique basée essentiellement sur l’étude des manuscrits à différents stades du développement de l’Anglais : Vieil Anglais, Moyen Anglais, Anglais moderne natif etc. ; a fait la part trop belle à l’écrit sans se soucier outre mesure de la variété des langues que pouvaient bien parler quotidiennement les divers groupes de populations en contact (faute de sources fiables, il faut bien l’admettre). Mais peut on déduire, sans rire, que puisque l’on ne trouve que des manuscrits en latin avant l’arrivée des Anglo Saxons, il est scientifiquement certain que toute la population de la partie sud de l’ile de Bretagne s’exprimait en latin « classique » à la fin de la période romaine ?

Alors comment affirmer sérieusement, dans le même ordre d’idées, que puisque qu’on ne retrouve que 400 manuscrits Anglo-Saxons (écrits entre le VIIe et Xe siècle), cela prouve définitivement que toute la population du sud-est de l’île s’exprimait en Vieil Anglais « standard » avant l’arrivée des Normands. Laissant croire ainsi que l’évolution constatée de l’Anglais serait totalement endogène. Une telle argumentation présente de sérieuses lacunes.

La fin de la « Pax Romana » en Europe Occidentale

La carte jointe s’attache à représenter une situation linguistique plausible dans l’Europe du nord ouest aux environs de 470 de l’ère commune, notamment autour de la mer du nord et de la Manche. Les peuples présents dans cette partie de l’Europe parlaient des langues appartenant essentiellement à trois familles linguistiques : celtique, germanique et latine et certaines d’entre elles étaient déjà plus ou moins fortement inter-hybridées.

Durant la phase finale de l’empire romain d’occident tout au long du 5e siècle, la situation fut très chaotique. L’ordre romain était devenu trop faible pour contenir les populations qui souhaitaient intégrer l’empire. Les légions durent quitter la Bretagne en 410. Les premiers mercenaires germains hostiles y posèrent le pied une quarantaine d’année plus tard.

De ce point de vue cela a créé dans l’ile, une situation d’interactions successives inédite en Europe dans le domaine des contacts linguistiques.

Dans un prochain article je présenterai un état de la recherche actuelle qui s’il ne prétend pas révéler une vérité figée, bouleversera tout de même les « certitudes » mythiques véhiculées par la doxa « Royaume-Unienne » sur la question des fondements de la langue anglaise et sa part d’origine celtique

Et pour conclure cette partie je reprendrai une citation de J.R.R. Tolkien

« The north-west of Europe, in spite of its underlying differences of linguistic heritage – Goidelic, Brythonic, Gallic; its varieties of Germanic; and the powerful intrusion of spoken Latin – is as it were a single philological province a region so interconnected in race, culture, history, and linguistic fusions that its departmental philologies cannot flourish in isolation. »

 

 

Situation des peuples en présence au début du Vlème siècle.

Dans les tons verts les langues celtiques, en rose les langues latines et en bleu les langues germaniques, plus toutes sortes de nuances monochromes ou mélangées en fonction des situations de contacts linguistiques.


Gwenaël HENRY

Michel
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