Le globish vu par l'Académie française

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Gilles Colin
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Le globish vu par l'Académie française

Message par Gilles Colin » sam. 19 oct. 2019, 07:00

Extrait du discours de Mme Barbara Cassin :

Je voudrais dire un mot de notre intention initiale, car elle est en phase avec le souci de la langue, et de la langue française, propre à l’Académie. C’est très simple : ni globish ni nationalisme.
Nous voulons contribuer à fabriquer une Europe résistante, qui refuse de s’en tenir à cette non-langue de pure communication qu’est le Global English, dont les principales œuvres sont les dossiers de demandes de subvention, ces « soumissions » que classeront des « experts à haut niveau ». Nous refusons que nos langues, celles que nous parlons, le français, l’anglais lui-même (celui de Shakespeare, d’Emily Dickinson ou de Churchill), deviennent de simples dialectes, à parler chez soi – et encore, puisqu’il semble qu’on doive le parler de moins en moins dans nos grandes écoles !
Mais nous nous opposons tout aussi fermement à la hiérarchie des langues et à leur prétention auto-proclamée à un génie supérieur. L’allemand n’est pas une langue « authentique » « enracinée dans un peuple et dans une race » – comme disait Heidegger. Le français n’est pas davantage, « par un privilège unique », naturellement universel, « tout raison », comme disait Rivarol, non plus « langue française » mais « langue humaine »... La singularité d’une langue, la force de son génie, la richesse de ses œuvres ne conduisent pas à la fermeture sur soi de cette langue ni du peuple qui la parle. Ce serait là faire le lit du pire des nationalismes. Il faut soutenir avec Umberto Eco que : « La langue de l’Europe – et peut-être la langue du monde –, c’est la traduction. »

Extrait du discours de M. Jean-Luc Marion :

De là vient votre amour du grec, car « ...cet éloge du grec ouvre à un éloge de la traduction » (Éloge, p. 13) ; et votre définition de l’Europe, reprise d’Umberto Eco : « La langue de l’Europe, c’est la traduction », peut s’universaliser. De cet universel-là, vous ne pourrez vous défaire. D’autant qu’il vous autorise à identifier deux ennemis, deux ennemis que l’Académie ne cesse d’affronter et se réjouit de mieux combattre désormais avec votre renfort. Ces deux Ajax se renversent l’un dans l’autres, Janus bi-front et à front bas. – D’un côté l’illusion du globish, le « tout à l’anglais, comme on dit tout-à-l’égout » (Éloge, p. 55) ; le tout à l’anglais qui, bien entendu, ne se confond pas avec l’anglais, qu’il instrumentalise et dépèce ; et ceci parce qu’il ne parle pas comme une langue réelle : sans littérature, sans lieu, sans peuple, il résulte d’une abstraction utilitariste googlisée et ne vise qu’à permettre le commerce d’informations, qui n’informent que pour le commerce.
Vous l’avez dit très bien : « Il n’y a pas d’œuvres en globish, rien que des dossiers de demandes de financement [de la recherche] » (Éloge, p. 17). Au mieux, il s’agit, comme quelque volapuk intégré, de la dernière dérive de l’idole métaphysique d’une « langue universelle », somme exhaustive de significations idéelles mais jamais prononçables (dénoncée par Descartes, contre Leibniz et Frege). – En face, le fantasme d’une langue naturelle, qui, par ses vertus uniques, serait qualifiée comme langue de référence. L’allemand, pour Heidegger mais déjà pour les pensionnaires du Stift de Tübingen et pour leurs contemporains, si directement grec, si indemne du latin et du français, qu’il permettrait à lui seul d’outrepasser les Lumières, voire la metaphysica. Ou bien le français pour Rivarol, si pur, si logique et si social qu’il s’imposerait à la diplomatie pour instaurer la paix perpétuelle, aux sciences pour y installer l’Encyclopédie, et aux arts pour y faire triompher le bon goût. Nul doute que la liste soit encore longue, aujourd’hui, des prétendants. Dans tous les cas, il s’agit du véritable et originel colonialisme : ceux qui ne parlent pas comme nous ne parlent pas vraiment, ils barbarisent.

http://www.academie-francaise.fr/actual ... cassin-f36
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