France, mère des arts

Retour d’Amérique. Vingt ans après : Chronique n°7

Je publie ici chaque quinzaine une chronique à propos d’anecdotes vécues aux États-Unis d’Amérique à la fin des années 80 et au début des années 90. Je m’attacherai à mettre en face de chaque anecdote, un événement similaire ou apparenté que j’ai vécu en France après mon retour d’Amérique.

France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Joachim DU BELLAY

Boston, Nouvelle-Angleterre, 1987.

Je suis né dans une ville du Nord-Est de la France, siège d’un évêché sis à l’ombre d’une grande cathédrale gothique. J’ai suivi le parcours classique d’un enfant de l’après-guerre et mon éducation religieuse catholique a fait que j’ai été un usager régulier de l’édifice. La cathédrale a souffert pendant la Première guerre mondiale si bien qu’il n’y a pratiquement plus de vitraux dans la partie supérieure du chœur qui me fait face. Par contre, autour du maître-autel, au fond du chœur, tous les vitraux sont là, sauf un, dont il manque la moitié inférieure et qui a été obturée par de la maçonnerie. Je les ai souvent contemplés pendant les cérémonies religieuses auxquelles j’ai participé et ils ont toujours fait partie de mon univers intime personnel. L’absence de la partie inférieure me semble naturelle, dans l’ordre des choses : la guerre, les destructions, les obus, les vibrations…

Bien des années plus tard, je visite un musée privé de la Nouvelle-Angleterre. Je parcours la section du Moyen Âge, et, ô surprise, je me retrouve nez à nez avec la partie manquante du vitrail ; tout y est, avec une notice explicative, l’origine géographique et même la photographie de la partie supérieure. J’en parle d’abord au gardien qui déambule dans la salle, en lui expliquant que je croyais que ce fragment de vitrail avait été détruit ; je pensais naïvement que je pourrais me prévaloir de ma situation particulière pour obtenir quelque explication. Je me doutais inconsciemment que tout ne devait pas avoir été complétement régulier dans le passage du vitrail d’une rive à l’autre de l’Atlantique. Mais j’insistais. Aux États-Unis d’Amérique, lorsque le citoyen ou le résident n’est pas content du service, il demande toujours à voir le manager qui trouve toujours une solution, généralement à l’avantage du client ; ce qui n’est pas le cas en France, où le manager (le directeur ? le gestionnaire ? le gérant ?) est rarement visible est encore plus rarement compréhensif. Je ne parle même pas d’un nouvel arrivant, le médiateur, mis en place dans les grandes institutions et les administrations, toujours réputé pour sa remarquable efficacité, mais pratiquement jamais dans le sens du plaignant.

Le gardien est d’abord parfaitement indifférent ; les œuvres d’art dont il a la charge ne semblent pas l’intéresser. Il  devient de plus en plus hostile au fur et à mesure de la conversation et son comportement frise l’agressivité quand je lui parle du manager. En la circonstance, je ne suis plus en Amérique, chez Macy’s ou dans n’importe quelle grande boutique de la 42e rue ;  je suis retourné à toute allure dans la vieille Europe, où le client, l’usager, le visiteur ont, dans les faits, toujours tord. Au lieu de voir arriver un conservateur que j’imagine au minimum obséquieux et prêt à me donner quelques renseignements, même arrangés, je me retrouve face au service de sécurité. Étant accompagné de ma mère et souhaitant poursuivre ma visite dans le calme, j’abandonne la partie et me dirige promptement vers la section des Impressionnistes, fort bien développée.

Normandie Court

New York, 1991.

J’habite dans un immeuble pour Yuppies (Young urban professionals : jeunes cadres urbains), ou pour Dinks (Double income no kids : double revenu, pas d’enfants) à l’Est de Central Park, le Normandie Court (photo). 35 étages, avec piscine sur le toit ; mes émoluments me permettent d’habiter seulement jusqu’au 22e étage.

Dans le hall, une dizaine de doormen (des portiers) s’affairent en tous sens, pour distribuer le courrier, ouvrir les portes donnant sur la rue, appeler l’ascenseur, promener les chiens, aller chercher les chemises à la teinturerie intégrée ; et même s’occuper des tirages papier en provenance des ordinateurs : à l’époque, les imprimantes laser étaient d’un prix qui n’était pas encore accessible aux particuliers.

Le logotype, symbole de cet immense immeuble (il occupe tout un bloc) représente un Guillaume le Conquérant stylisé. Et pour cause : les gigantesques panneaux qui décorent le hall sont des peintures laquées représentant la conquête de l’Angleterre et qui proviennent de la salle à manger d’un célèbre paquebot qui a fait la gloire, avant-guerre, de la French Line (la Compagnie Générale Transatlantique). Comment sont-ils arrivés jusqu’ici ? Ce paquebot a été détruit par un incendie pendant la guerre, dans le port de New York. Je n’ai pas fait de recherche pour retracer le cheminement singulier de ces œuvres d’art à travers le dédale des autorités administratives, policières, diplomatiques et douanières ainsi que celui des négociants en œuvre d’art.

À quoi bon ?  Déjà édifié par ma mésaventure de Boston, je suis démotivé et le mal, pour ainsi dire, est déjà fait. Ce qui me préoccupe c’est que je passe plusieurs fois par jour devant ces grands panneaux : d’un côté, j’éprouve une immense fierté en parcourant le hall de mon immeuble, comme si j’étais un passager éternel du paquebot mythique ; de l’autre, j’ai du mal à comprendre ce que font ces conquérants normands stylisés dans une contrée lointaine alors qu’ils auraient dû rester et être conservés dans mon propre pays. La charge symbolique est d’autant plus forte que sans conquête de la Normandie, pas d’Angleterre, telle que l’histoire l’a connue, et sans Angleterre, pas d’États-Unis d’Amérique tels qu’ils sont aujourd’hui ; la source lointaine du rêve américain, anthropologique et historique, est représentée dans ces panneaux. Ils appartiennent à des personnes privées, ne sont pas visibles de la rue, et, comble d’ironie, ne sont vus que par un nombre infinitésimal de Français, à savoir ceux qui habitent dans l’immeuble ; à ma connaissance, à cette époque, il n’y avait que trois appartements occupés par des Français. Pourtant, tous les Français sont propriétaires symboliques de cette œuvre d’art.

Aujourd’hui les panneaux ont été remplacés par une fresque dans le style Chagall. Je n’ai pas réussi à retrouver leur trace. Peut-être ornent-ils maintenant la salle de réunion d’une grande banque chinoise ?

Les citoyens grecs se considèrent comme propriétaires virtuels de la frise du Parthénon conservée au British Museum ; elle est toutefois accessible à tous ceux qui se donnent la peine (et qui ont les moyens de) se rendre à Londres. De même pour la Vénus de Milo, au Louvre. De même pour le vitrail de la cathédrale de mon enfance. Mais la salle à manger du paquebot Normandie s’est volatilisée ; elle réapparaîtra quelque part, un jour, dans un lointain musée…

Michel
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