Francophonie et réconciliation avec l’histoire. Un exemple : les Harkis

(Publié le 21-10-2010 sur lefrançaisenpartage)

Vous me direz : qu’est-ce qu’un article sur les harkis vient faire dans un blogue sur le français et la francophonie ? Comme me le faisait remarquer à juste titre un correspondant, des causes historiques expliquent notre situation présente, aussi bien collectivement qu’individuellement et cela s’applique à la situation du français.

Le problème que posent les harkis est celui-ci : comment peut-on être attaché à un pays qui a renié et rejeté ceux qui prennent parti pour lui ? L’attitude de nos élites (politiques entre autre) a été à ce titre une sorte de masochisme : on soutient et cours après ceux qui ne défendent pas nos intérêts et on rejete ceux qui nous aiment. On ne peut être surpris de ne pas être aimés si nous-mêmes n’osons pas défendre nos intérêts et avons honte de ce que nous sommes.

Introduction : les Harkis, un exemple symptomatique du malaise français face à l’histoire

L’exemple de l’histoire des Harkis est à ce titre instructif.

Les harkis, pour ceux qui ne le savent pas, ce sont ces gens qui ont pris parti pour les intérêts de la France lors de la guerre de l’indépendance algérienne. Comme chacun sait, cette guerre a débouché sur l’indépendance de l’Algérie. N’importe quel pays aurait remercié dignement des gens qui ont pris parti pour eux, et défendu leur intégrité, ce n’est pas le cas de la France. Les Harkis ont été parqués, n’ont pas reçu d’indemnités financières ou morales et étaient mal considérés en plus de cela. Ils étaient souvent appelés « traîtres » sans que la communauté française ne défende leur honneur et le droit à vivre dignement et en sécurité en France comme n’importe quel autre Français. Laissés en pâture face aux partisans de l’indépendance algérienne et face à l’opinion publique. Pour beaucoup, abandonnés en Algérie et massacrés. Comment peut-on traiter avec autant de mépris des gens qui ont montré de la fidélité et de l’engagement à l’égard de notre pays ?

Un peu d’histoire

Je vais tenter une explication, mais d’abord un peu d’histoire. La situation de la colonisation est une situation complexe : en 1950 par exemple, cela faisait 120 ans que la France était établie en Algérie, avant même que les Savoyards ne soient français (cela dit, pour les Savoyards, la continuité territoriale a facilité le harkirapprochement). En tout cas, cela veut dire que des Européens (Italiens, Français et Espagnols avant tout) se sont établis en Algérie dès le XIXe siècle et qu’à la veille de la guerre d’indépendance, certains ont toujours vécus dans ce pays à l’image de leurs parents et grand-parents. Leur demander de partir, c’est un peu comme si l’on avait demandé aux Américains de renoncer aux terres sur lesquelles ils sont nés même si collectivement, ils ont chassés, exterminés et parqués la quasi-totalité des premiers occupants de cette terre. Là où je veux en venir, c’est que les histoires individuelles et les histoires collectives ne sont pas toujours compatibles. Tout le monde peut avoir ses raisons individuellement sans pour autant que la grande Histoire aille dans le même sens. Difficile dans ces cas-là de dire qu’untel a tort et qu’untel a raison et c’était bien là tout le dilemme, lorsque l’intérêt de personnes pris dans leur individualité (« je suis né ici, mes parents aussi et on s’est fait notre situation légalement » pour les colons, « ces terres appartenaient à mes ancêtres qui ont été spoliés et je suis un étranger dans mon propre pays », pour les Algériens de souche) sont légitimes mais qu’ils sont incompatibles pris dans leur ensemble. C’est un peu comme le problème d’Israël avec la Palestine, c’est explosif et pourtant il faudra bien trouver une solution.

On voit donc que l’histoire est complexe et qu’il n’y a pas toujours de solution miracle, que l’histoire n’est pas noire ou blanche (mais que l’on y voit surtout du rouge, pour reprendre Nougaro !). Ce qui s’est passé, c’est que les deux systèmes ne pouvaient coexister sans qu’il y ait explosion et c’est bien ce qui s’est passé.

Les mauvaises leçons tirées de l’histoire française du XXe siècle

La conclusion que l’on en a tiré, c’est que notre histoire (collectivement) d’Européen ou de Français était un combat d’oppression et que l’on a eu moralement tort, d’où, à mon avis, une certaine tendance à ce que l’on appelle la repentance qui n’est que la traduction déguisée (c’est mon hypothèse) d’un regret, d’une nostalgie, mêlés de honte et de culpabilité. On a honte de ce que l’on a fait en Algérie et la honte nous amène dans le déni : ce n’est pas nous qui avons fait ça, nous ne sommes pas responsables, ce sont d’autres, des gens intrinsèquement mauvais, une catégorie de personnes qui n’a (soi-disant) rien à voir avec nous. C’est je pense ce que le psychanalyste Jung appelle la projection de l’ombre collective. Ou ce que l’on appelle couramment : se trouver un bouc émissaire. Le problème de cela, c’est que l’on condamne une partie de nous-même, de notre histoire collective, l’histoire avec un grand H. Ce ne serait pas tant un problème en soi (après tout pourquoi pas se trouver des boucs émissaires) si cela ne causait des blessures qui demandent à être guéries et qui restent ouvertes tant que l’on ne s’en est pas occupé, de par l’injustice de la situation. Comment les Harkis pourraient-ils trouver la paix, (pourquoi d’ailleurs n’auraient-ils pas le droit de la trouver ?) si on les prend comme boucs émissaires de notre histoire, de nos actions ? S’ils n’ont pas la place qu’ils méritent dans notre histoire collective ? Car c’est bien nous, collectivement, qui sommes responsables de tout cela. Nous n’avons pas à en avoir honte individuellement car nous n’en sommes pas responsables individuellement, pas plus que les Allemands de notre époque ne sont responsables des crimes des nazis. Mais collectivement, nous appartenons à l’histoire d’un peuple et à ce titre, nous sommes les seuls à pouvoir nous en expliquer ou à pouvoir présenter des excuses. Cela a été, je trouve, l’erreur des présidents jusqu’à Jacques Chirac que de ne pas prendre la mesure de cela.  chirac

De par le récit que nous avons fait de l’histoire (celle de notre scolarité notamment), nous affirmons haut et fort que la colonisation est un tort et que les Harkis étaient du mauvais côté. Pourtant, les Harkis ont autant une place dans notre mémoire collective que d’autres, non pas parce qu’ils ont été du bon ou du mauvais côté mais parce que notre communauté était leur communauté, que la France était le pays qu’ils avaient choisis et la France a accepté ce choix, qu’ils se sont battus pour elle, parfois au péril de leur vie. A ce titre, et quand bien même l’histoire de la colonisation nous pose problème, quand bien même nous crachons sur la France colonialiste, la France colonialiste est aussi la France, et nous devons la reconnaissance aux Harkis. Ce n’est pas parce que nous avons eu tort que nous devons arrêter de vivre ou accuser d’autres personnes. Nous portons cette responsabilité collective du traitement de notre histoire et c’est ce qu’a su reconnaître, à juste titre, Mr Jacques Chirac dans son discours du 25 Septembre 2001. Les Harkis ne sont pas plus responsables que nous de ce qui s’est passé et mérite d’être traités comme tous les autres Français. Voir à ce propos la vidéo de l’INA en lien ci-dessous.

La honte, le déni et la culpabilité qui nous empêchent de défendre nos intérêts

Si vous avez suivi mon raisonnement jusqu’ici, vous comprendrez sans doute où je veux en venir. L’exemple des Harkis nous renseigne sur notre rapport à notre pays et à son histoire. Nous avons honte d’être ce que nous sommes, nous sentons coupable de notre histoire, et c’est je pense la raison pour laquelle les Français préfèrent reconnaître la suprématie de l’anglais et des États-Unis, car leur histoire est celle d’un succès idéologique. On n’a pas forcément envie de s’identifier à une histoire d’un perdant. Je pense que c’est pourquoi aujourd’hui, les élites françaises ont du mal à défendre les intérêts de la France. Ils ont peur d’être taxés de nationalistes, d’arrogants ou de je ne sais quel autre qualificatif et n’ont pas à faire le travail des historiens et des politiques d’ailleurs.

Seulement, il ne faut pas s’attendre à avoir l’approbation de personnes qui n’ont pas les mêmes intérêts que nous. L’idéologie des États-Unis a triomphé et ils ont été les vainqueurs objectifs de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide. Tant mieux pour eux. Mais il doit y avoir une place pour tous dans le monde, dans un monde multipolaire, et pas seulement une place pour le plus fort qui impose ses intérêts au détriment des autres.

Se réconcilier avec l’histoire pour défendre le français

Ainsi, il me paraît difficile de défendre le français et la francophonie si nous ne nous réconcilions pas avec notre histoire. Je pense que c’est la raison pour laquelle les Québecois, les Suisses, les Belges et les Africains n’ont pas de scrupules à défendre la langue française car ils n’ont pas cette histoire qui pèse sur leur démarche et ils ne peuvent être taxés de colonialistes de par leur histoire (sauf pour les Belges). Pour autant, il faudra bien un jour que l’on fasse la part des choses, que l’on se réconcilie avec nous-mêmes et que l’on n’ait pas honte de servir nos propres intérêts. Non pas parce que nous sommes dans le vrai et que nous avons LA vérité, mais parce que nos intérêts sont légitimes pour la simple raison qu’ils sont NOS intérêts et que nous avons tout autant notre place que d’autres dans le monde, ou dans le concert des nations comme on dit. Non pas supérieur ou inférieur, mais à valeur égale, tout simplement. Ce n’est pas en se reniant et en servant l’intérêt des puissants que l’on bâtit un monde plus juste et la francophonie n’est que l’expression d’une communauté de gens qui ont le français en partage et qui peuvent vivre leur histoire sans s’aligner sur un modèle qui n’est pas le leur. Chacun est légitime dans la défense de ses intérêts dans la mesure où il est ouvert au respect des autres, c’est ce que j’ai voulu illustrer par l’exemple des Harkis. L’ostracisation des Harkis est du même ressort que le reniement des intérêts français par nos élites et par nous-mêmes. Pour que les Français n’aient pas honte de défendre leur langue, il me semble judicieux qu’ils n’aient pas honte de leur histoire, qu’ils l’assument et en prennent la responsabilité mais sans se flageller. Peut-être verra-t-on ainsi nos élites commencer à redéfendre nos intérêts. Comment peut-on souhaiter que des gens aient envie de s’intégrer à notre communauté française, à notre histoire, si l’on a honte de celle-ci. Comment demander aux autres ce que l’on ne fait pas soi-même ?

Si l’on a honte d’être qui nous sommes, si nous ne savons pas regarder notre histoire en face, il devient dévalorisant et même handicapant d’appartenir à notre communauté ou d’en prendre la défense. L’utilisation de la langue française est un des attributs, une des caractéristiques de base de notre communauté.  Si l’on a honte d’appartenir à notre communauté, il ne faut donc pas s’étonner que l’on ne souhaite plus défendre le français en France et que l’on laisse certains promouvoir la langue du présumé plus fort, l’anglais.

http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/guerre-d-algerie/video/1822662001027/hommage-officiel-de-jacques-chirac-aux-harkis.fr.html

retrouver ce média sur www.ina.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  Il y a 1 commentaire sur le forum.