Guerre des langues en Suisse alémanique

Nous avons souvent évoqué sur ce blogue la guerre que se livrent les langues dans différentes parties du monde. Ainsi, les Anglo-saxons saxons tentent-ils de substituer l’anglais au français en Afrique, avec succès au Rwanda et de manière de plus en plus appuyée dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Mais cette confrontation entre le français et l’anglais se joue aussi aux portes de la France, plus précisément en Suisse alémanique (germanophone). Cette situation de « tension linguistique » n’est pas nouvelle mais elle s’est réaffirmée dernièrement, dimanche 21 mai 2017, sur ce territoire helvétique à l’occasion d’un référendum organisé dans le canton de Zurich. La question posée était : faut-il continuer à enseigner deux langues autres que l’allemand dans le primaire ? Le vrai enjeu implicite était en fait : faut-il continuer à enseigner le français en primaire ou garder uniquement l’anglais ?

Pour comprendre les enjeux, un résumé de la situation de l’apprentissage des langues en Suisse s’impose.

Depuis 2004, une « paix des langues » , expression qui montre clairement que le débat a été vif dans le passé, est en vigueur en Suisse. Elle impose que tous les enfants de Suisse apprennent deux langues à l’école primaire dont une langue nationale. La grande majorité des cantons pratique le système 3/5 : la première langue étrangère est débutée en 3ième année (vers7-8 ans), la deuxième en 5ième année. La Suisse romande commence très souvent par l’allemand ; la Suisse germanophone par l’anglais, sauf pour les territoires situés à la frontière linguistique qui privilégient le français. (sources : swisssinfo.ch)

Ce compromis a été de plus en plus remis en question par les cantons germanophones ces derniers temps ; ainsi, la Thurgovie et Nidwald ont-ils supprimé le français en primaire, en le reléguant au secondaire. Enfin, début mai 2017, les députés des cantons germaniques ont voté pour que le français ne soit plus enseigné en primaire au profit de l’anglais, l’enseignement de la langue de Molière étant repoussé au secondaire.

Les résultats du référendum du 21 mai à Zurich étaient attendus avec une certaine impatience par les francophone suisses : allaient-ils invalider ou confirmer la récente position des députés alémaniques ?

Une fois n’est pas coutume, le référendum avait été initié par un syndicat enseignant, vite rejoint par un important parti politique , l’UDC – Union Démocratique pour le Centre-, parti plutôt conservateur. Deux arguments ont prévalu : la surcharge de travail pour les élèves et l’intérêt économique.

Le premier argument peut a priori se comprendre. En effet, les Suisses allemands utilisent massivement un dialecte, le suisse allemand ou Schwizerdütsch, dans la vie de tous les jours. Et, fait qui pourrait étonner les Français, loin de tomber en désuétude, le suisse allemandest de plus en plus parlé, revendiqué même notamment par les plus jeunes. J’utilise peut-être à tort le terme de dialecte. . Autrefois uniquement pratiqué à l’oral, le Schwizerdütsch est désormais de plus en plus écrit dans le quotidien (textos, méls, tweets ). Il n’a cependant pas encore, à ma connaissance, de véritable littérature. Le terme de « langue » sera peut-être plus approprié dans quelques décennies… Nonobstant cette interrogation, il n’en demeure pas moins qu’un enfant de Suisse alémanique doit apprendre une autre langue dès qu’il franchit les murs de l’école : le Hochdeutsch. Nous retrouvons ainsi, du moins en apparence, une situation que connaissent de nombreux pays africains francophones où le passage de la langue maternelle au français est délicat et demande une certaine souplesse de la part des enseignants (pour simplifier, l’introduction du français se fait progressivement et de plus en plus affirmée au cours des années )

Certains enseignants suisses allemands pensent donc qu’il faudrait déjà améliorer le niveau de Hochdeutsch, qui serait perçu par les élèves comme une langue étrangère pendant les premières années d’école. Ce dernier point est cependant là aussi sujet à débat. En effet, les élèves suisses allemands sont, avant même d’entrer à l’école, imprégnés par l’allemand standard par le biais des médias ; de plus, de nombreux linguistes estiment que le dialecte alémanique est proche du Hochdeutsch (langue qui, ne l’oublions pas, a été construite à partir des dialectes parlés sur les territoires germaniques). Mais ce n’est assurément pas l’avis des locuteurs allemands ou autrichiens non limitrophes installés dans les cantons germaniques, locuteurs qui déplorent une intercompréhension plus difficile lorsqu’un de leurs partenaires n’utilise que le schwizerdütsch…

Reprenons donc le premier argument : imposer deux langues étrangères supplémentaires, en plus du Hochdeutsch, entrainerait une surcharge de travail pour les écoliers alémaniques. Ce ne serait pas le cas de la plupart des enfants suisses francophones qui baignent déjà dans le français standard depuis leur enfance.

Même si tous les pédagogues ne partagent pas cette idée de surcharge de travail, qu’ils soulignent l’importance d’apprendre le plus tôt possible les langues étrangères et l’urgence de mieux les enseigner, il nous faut concéder que cette affirmation est recevable. Mais ce problème n’en serait peut-être pas un si la Suisse se donnait les moyens de promouvoir un enseignement de qualité des langues. La question implicite n’est pas si la Suisse peut se le permettre, ce dont personne ne doute, mais pourquoi elle ne le fait pas…

Qu’en est-il du deuxième argument : il est plus utile d’apprendre l’anglais pour communiquer avec le reste du monde ?

Si l’on fait du tourisme, probablement mais dans ce cas, un anglais basique suffit la plupart du temps car peu de personnes dans le monde non anglophone (très majoritaire par rapport au monde anglo-saxon) sont capables de soutenir une conversation en anglais.

Si l’on travaille dans une entreprise tournée vers l’international et que l’on occupe une fonction en contact avec l’étranger, maîtriser l’anglais est indispensable mais pour pénétrer un pays non anglophone – les pays limitrophes de la Suisse, par exemple la France, débouché important pour les entreprises suisses -, cela sera insuffisant…Surtout, la très grande majorité des travailleurs suisses allemands, ceux des PME, de la Fonction publique ou des services à la personne n’a au quotidien aucune utilité pratique à utiliser l’anglais. Ces travailleurs ont bien plus de chances d’être en contact régulier avec des francophones…Le deuxième argument est donc pour le moins infondé.

Le résultats du référendum du 21 mai ont montré que les Zurichois, contrairement à leurs députés, étaient farouchement attachés au maintien de l’enseignement de deux langues à l’école primaire : plus de 60% y étaient favorables, soit un résultat légèrement meilleur qu ‘en 2004 (où la même question leur avait déjà été posée!). Les députés alémaniques vont-ils dès lors devoir récrire leur copie ? Zurich occupe, par son importance démographique et économique, une place importante en Suisse. Son choix ne peut rester sans conséquences et montre, encore une fois, que les politiques, en Suisse comme en France d’ailleurs, sont souvent coupés de la vie de leurs électeurs. Ces députés suisses alémaniques ont probablement l’habitude de côtoyer une élite bourgeoise très influencée par le modèle anglo-saxon. C’est une bourgeoisie qui milite depuis longtemps pour une initiation précoce à l’anglais, d’une part pour se démarquer du « peuple » et communiquer aisément avec une élite mondiale – les autres catégories de la société ne les intéressant que très peu-, d’autre part pour des raisons économiques. Les Zurichois, s’ils comprennent la nécessité d’apprendre la langue de Shakespeare, ont surtout montré par leur vote qu’ils sont déterminés à maintenir un certain degré de cohésion nationale.

Deux questions liées entre elles et à celle, implicite, évoquée précédemment, surgissent après ce nouvel épisode de la « guerre des langues » suisse. Pourquoi les cantons alémaniques ne trouvent-ils pas « naturel » d’enseigner le français avant l’anglais ? Pourquoi prennent-ils ainsi le risque d’accentuer une fracture entre les Suisses germanophones et les Suisses francophones ?

Si j’étais belge francophone, il me semblerait normal d’apprendre le néerlandais le plus tôt et le mieux possible pour communiquer avec mes pairs. Si j’étais suisse francophone, maitriser l’allemand me semblerait normal. L’apprentissage de l’anglais est , pour le moment, indispensable mais il faut bien admettre que son utilisation dans le quotidien, pour la majorité des gens, est plutôt réduite. Un anglais basique suffit amplement dans la plupart des cas.

Vivre dans le même pays implique de partager une certain nombre de valeurs, de coutumes, et de volonté de « vivre et évoluer ensemble ». Cela me semble même primer sur les critères économiques ou sur ceux de relations internationales . Or, la cohésion sociale est rendue plus difficile dans un pays multilingue comme la Suisse si les gens ne font pas l’effort d’apprendre la langue de leurs concitoyens. Les décisions des cantons alémaniques, l’acharnement de leurs députés à repousser l’enseignement du français ne cachent-elles pas un certain « mépris », une arrogance vis-à-vis des francophones, une volonté, certes embryonnaire, d’envisager de plus en plus l’avenir « sans » les francophones ou le moins possible avec eux ?

La Suisse est un pays prospère, qui ne connaît pas le chômage et dont les habitants jouissent d’un haut niveau de vie. Les Suisses en sont conscients. Ils ne prendront donc certainement pas le risque d’une scission entre régions qui mettrait en péril leur niveau de vie. Mais la position des cantons alémaniques envoie un très mauvais signal aux francophones, risque de les humilier, même sans le vouloir ( à eux d’apprendre la langue dominante, l’allemand, le français étant présenté comme « accessoire » et de toutes façons sans intérêt car parlé par une minorité). Créer du ressentiment augure mal l’avenir…

 

Un commentaire

  1. Mais ce n’est assurément pas l’avis des locuteurs allemands ou autrichiens non limitrophes installés dans les cantons germaniques, locuteurs qui déplorent une intercompréhension plus difficile lorsqu’un de leurs partenaires n’utilise que le schwizerdütsch…

    Les Suisses alémaniques, volontiers irrités par la légèreté des Français, répondent souvent en schwizerdütsch quand on fait l’effort de leur parler en allemand. De même pour les Catalans dont certains sont réticents à nous parler en espagnol.

    Pourquoi prennent-ils ainsi le risque d’accentuer une fracture entre les Suisses germanophones et les Suisses francophones ?

    La langue anglaise est le cheval de Troie de l’oligarchie mondialisée pour faire exploser le cadre des nations.

    Les décisions des cantons alémaniques, l’acharnement de leurs députés à repousser l’enseignement du français ne cachent-elles pas un certain « mépris », une arrogance vis-à-vis des francophones, une volonté, certes embryonnaire, d’envisager de plus en plus l’avenir « sans » les francophones ou le moins possible avec eux ?

    Non, les Suisses alémaniques ont besoin des cantons francophones pour garder à la Suisse ses dimensions actuelles. Mais dans cantons francophones, c’est le mot canton qui est important. Les Suisses alémaniques veulent continuer à vivre avec tous leurs concitoyens (francophones et italophones), même si certains, parmi les premiers pourraient être enclins à considérer les seconds comme des citoyens de seconde zone.

    Les Suisses, en effet, sont dans une situation particulière à cause de la cohabitation de deux variétés de langue germanique. Cette situation est inconnue des Belges, des Canadiens francophones (qui ont opté pour l’abandon du joual) ; mais les catalans eux-mêmes peuvent utiliser ce levier : la langue catalane est parlée à la maison et dans la vie quotidienne ; en théorie, les élèves doivent apprendre l’espagnol et ensuite choisir entre le français et l’anglais (même problématique).
    En extrapolant, on peut aller jusqu’à dire que les Écossais ainsi que les Corses, s’ils deviennent indépendants , pourraient se trouver dans la même situation.

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