Une histoire… agricole de la chanson française

Voici une histoire atypique de la chanson française…! Commençons par le début…

L’âge des petits producteurs de la chanson

 

Longtemps, les semeurs de chanson française ont prospéré en France, et les différentes variétés donnaient des récoltes de qualité qui n’épuisaient pas la créativité de l’esprit humain. Au contraire, ils l’enrichissaient d’un humus invisible à l’œil nu, humus composé d’un mélange d’esprit, de jeux de mots et de références culturelles. Cet humus active l’activité du sous-sol intellectuel de nos terroirs français, et le fertilise, assurant la pérennité de cultures de qualité.

Malheureusement, à la suite de la seconde guerre mondiale, le lobby des grands champsonniers américains déverse sur la France sa surproduction à prix cassé. Les prix baissent, la production française est déstabilisée, elle manque de s’écrouler. L’industrie des champsonniers français, pour faire face à la concurrence, lance donc des espèces hybrides, comme notamment le Johnny Hallyday ou le Eddy Mitchell. Ces espèces s’appuient sur des souches d’origine françaises, très résistantes, mais le rendement est amélioré grâce à différents engrais culturels américains (C’est ainsi que l’on a conçu la banane de Dick Rivers, banane hybride franco-américaine). Aujourd’hui encore, on récolte les fruits de ces récoltes au gré des albums qui sortent de terre.

Anecdote rigolote : malgré un des plus gros rendements au monde pour le Johnny Hallyday ou le Claude François, la production a été jugée insuffisante par certains. Pour pallier à cet inconvénient, on a longtemps eu recours au clonage (en langage spécialisé, on parle de sosie).

Certaines variétés de pop-rock britanniques ont aussi été greffées sur des souches françaises avec des résultats inégaux. Le Laurent Voulzy (lui-même issu d’une variété endémique antillaise) en est un bel exemple ; on pensait qu’il faudrait que le soleil donne pour améliorer sa productivité et qu’il faudrait éviter que les scarabées bourdonnent dans ses champs de création, mais il a au final déjoué tous les pronostics et s’est merveilleusement bien adapté à la greffe britannique pour donner de superbes crus, dignes des plus grands châteaux (gothiques, dernièrement).

On a également tenté un croisement d’une souche très créative de culture, le Gainsbourg, avec différentes variétés britanniques (et même une variété jamaïcaine), mais l’hybride a dégénéré en une nouvelle espèce, le Gainsbarre, qui a donné des productions très inégales. Certains chercheurs restent néanmoins fascinés par cette production éclectique et continuent à en étudier les fruits. On dit même qu’un petit producteur du microcosme parisien, Benjamin Biolay, se serait mis à en recultiver. Ses cultures restent cependant confidentielles pour l’instant, mais les essais se poursuivent.

Fin des années 70 : la culture intensive débarque en France

A la fin des années 70, une tendance venue d’Amérique s’impose en France : c’est l’ère de la culture intensive. On passe d’une culture de petits producteurs à des cultures de type industriel. Depuis quelques temps déjà, des petits producteurs français tiraient la sonnette d’alarme face à la généralisation des cultures intensives qui entraînaient une uniformisation du goût, et qui appauvrissait notre paysage culturel, mais en vain. Fini les petites parcelles de Jean Ferrat qui faisaient que la montagne est belle, ou les lopins de Serge Reggiani et d’Alain Souchon, autant de cultures aux saveurs particulières ancrées dans des terroirs anciens, et qui ont besoin de temps pour donner une production quantitative et qualitative. Changement d’époque, maintenant, il fallait que les cultures donnent, et tout de suite !

On vit donc se mettre en place des cultures intensives de Madonna et de Mickael Jackson, promus à grand renfort d’engrais publicitaire. Ces cultures ont remporté de grosses parts de marché, sans doute parce que leurs fruits étaient bien calibrés, avec une présentation impeccable pour les consommateurs français qui, séduits, se sont jetés dessus.

Face à cette offensive sans précédent de l’uniformisation culturelle, la résistance a commencé à s’organiser. Des biologistes ont fait remarquer que les variétés américaines endommageaient la biodiversité culturelle française, contribuant à un appauvrissement de l’humus culturel de nos terroirs.

Plusieurs initiatives ont donc vu le jour à la fin des années 90. Il y avait certes toujours quelques variétés locales qui continuaient à prospérer dans leur milieu naturel (le Francis Cabrel et le Claude Nougaro dans les terres du Sud-ouest par exemple ou le Tri Yann en Bretagne), mais on assistait à une baisse massive du nombre de variétés cultivées. Certaines étaient même en voie d’extinction. Il y avait besoin que l’on fasse quelque chose.

Contre-offensive des champsonniers français

Les politiques s’emparèrent de la question. On se rendit compte que si l’on ne mettait pas de barrières douanières, les dernières espèces locales n’allaient plus être cultivées et allaient donc disparaître à cause de la baisse des prix des variétés américaines et britanniques de plus en plus accentuée. Il faut dire que la production française avait été durablement ébranlée par la Seconde Guerre Mondiale et par le dumping fiscal accompagnant l’exportation des cultures américaines. Jacques Toubon, le ministre de l’agriculture francophone, mit donc en place des quotas pour permettre à l’écosystème musical français de se régénérer. Le premier résultat visible fut une prolifération d’herbes de rap, une des premières espèces qui poussent sur les déserts culturels épuisés par la culture intensive. Ces herbes de rap permettent d’enrichir le sol rapidement et leur récolte est très lucrative.

En parallèle, des chercheurs mirent au point en laboratoire une nouvelle variété : la French Touch. C’est une variété essentiellement destinée à l’export, mais on est loin des produits du terroir : toute la production est gérée par électronique. D’aucun disent que c’est une ineptie économique, car de nombreux producteurs sont totalement dépendants du marché extérieur et renoncent aux cultures vivrières, avec tous les risques d’endettement que cela comporte. D’autres disent que les productions ont une saveur trop calibrée. Seuls quelques succès isolés marchent à l’export (variétés d’Air, de Phoenix et de Daft Punk). A défaut de débouchés extérieurs, certains groupes français sans scrupules tentent de les vendre en France en les faisant passer pour de la culture AOC américaine, avec un certain succès il faut dire.

Une autre initiative intéressante a été de croiser nos productions françaises avec des semis québécois, qui ont la particularité d’être très résistants face à leurs pendants américains (par nature assez invasifs). On a ainsi obtenu de très bonnes récoltes de Céline Dion, de Garou et de Cœur de Pirate. Ironie de l’histoire, ces semis étaient souvent d’anciennes variétés françaises dont on avait abandonné la culture en France alors qu’elles avaient fait leurs preuves. Certains dirent que les grands espaces canadiens avaient donné une vigueur inédite à ces semis, d’autres dirent que c’était nos élites qui avaient délibérément abandonné ces variétés pour des raisons économiques pas très claires.

Le retour du critère de qualité

Un débat parcourait la société française : les grosses productions, c’est bien, mais il ne faut pas que cela se fasse au détriment de la qualité ! En effet, à force de vouloir gagner des parts de marché, on avait voulu faire des fruits adaptés aux goûts culturels des consommateurs du monde entier, mais ces fruits perdaient en saveur. La culture intensive, c’est bien pour la quantité, mais il ne faut pas que cela se fasse au détriment de la qualité. Des passionnées s’attaquèrent à cette épineuse question, en partenariat avec des petits producteurs passionnés.

De nombreuses espèces furent donc remises au goût du jour, on tenta des croisements, de nouveaux mélanges, etc… Par exemple, le Bénabar est une espèce qui pousse bien sur la rive gauche de Paris. Il est issu d’une sélection de semences de la chanson française par des générations de petits consom’acteurs de la langue française, ardents défenseurs d’un terroir de qualité. Le Bénabar a l’avantage d’être très bien adapté aux champs de culture extensive, et a une production très satisfaisante d’albums, avec une qualité retrouvée. Il est tout de suite reconnaissable et sa saveur typique rappelle les fruits du Brassens (une espèce languedocienne qui avait à tort une mauvaise réputation). C’est une espèce rustique, très productive sur un terreau de culture francophone, mais qui a l’inconvénient de ne pas du tout s’adapter à des climats non francophones.

Grâce à ce travail sur la qualité, de nouvelles variétés apparaissent donc régulièrement sur le marché, comme le Cali, le Delerm, le Renan Luce, le Stanislas ou plus récemment le Christophe Maé, et de nombreux consommateurs français se réjouissent de ce que la saveur de ces variétés leur rappelle des souvenirs d’enfance.

On se remet aussi à planter des haies et des arbres car cela développe la biodiversité, comme par exemple le Zaz, qu’on appelle « l’arbre aux oiseaux », car si on tend l’oreille, on y entend des échos de Piaf.

Pour finir, j’attire votre attention sur les résultats prometteurs d’un chercheur rwando-belge qui a tenté en laboratoire un mélange original entre un plant de Brel et un plant sauvage de French Touch : le résultat a dépassé toutes les espérances de son maestro de concepteur. On disait qu’on ne pouvait exporter que des variétés américaines cultivées en France et ce chercheur vient de remettre en cause cette certitude. Déjà, les industries champsonnières françaises étudient ce succès formidable pour essayer de le reproduire. Affaire à suivre…

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