Inrocks, Rock & Folk et la francophonie

[Publié sur lefrançaisenpartage le 16-07-2012]

Les compilations des Inrocks et de Rock and Folk

 Je me suis fait une petite enquête gratuite sur la place des artistes français dans certains magazines consacrés à la musique, vous pouvez faire la même chose, il vous suffit de passer dans un kiosque et de regarder les CD qu’ils joignent au magazine, c’est très instructif. Je viens de voir les Inrockuptibles et Rock and Folk, voyons la place qu’y occupent les artistes français.

 Avec les Inrockuptibles, la jaquette du CD affiche les artistes suivants sur le numéro du 11 au 17 juillet :

– Naive New Beaters

– Regina Spektor

– Lou Doillon

– The Bewitched Hands

– Passion Pit

– Emily Loizeau

– The Hives

– Hugh Coltman

 Deux artistes francophones (Lou Doillon et Emily Loizeau, mais peut-être leurs chansons sont-elles en anglais sur cette compilation), le reste est anglophone. Petit tour à un autre numéro avec CD (celui du 3 mai 2012) pour voir si c’est la règle :

– Patti Smith

– The Dandy Warhols

– Hot Chip

– Best Coast

– T Rex

– Citizens

– Beach House

– Delta (Alt J)

 Ici, aucun artiste d’expression française. Les anciens albums ont l’air dans la même lignée : 0, 1, 2 voire 3 (numéro du 6 juin) artistes français en moyenne.

Passons au dernier numéro de Rock & Folk, dont j’ai trouvé le sommaire du CD que je vous recopie tel quel :

 

Monster CD 39 encarté avec le n° 539

01 Seeker Lover Keeper – Theme 1  
02 SSM – Country city  
03 Sheetah & The Weissmüller – Suzanne ouvre-toi  
04 The Shins – The riffle’s spiral  
05 Black Rainbows – Mother of the sun  
06 Eux Autres – Home tonight  
07 Willy Moon – I wanna be your man  
08 Pond – Fantastic explosion of time  
09 Bertrand Burgalat – Bardot’s dance  
10 Kiss Kiss Bang Bang – Love me kill me  
11 Will Straton – Tell me where do i begin  
12 Polica – Leading to death  
13 The Cult – The wolf  
14 Richard Hawley – Down in the woods  
15 Rachael Yamagata – Stick around  
16 Ben Kweller – Jealous girl  
17 Garbage – Man on a wire  
18 Gaz Coombes – Whore  
19 Veronica Falls – Right side of my hand  
20 The Hives – 100 answers  
21 Santana – Nomad  

 

Comme vous pouvez le constater, il y a zéro artiste français. Il faut remonter 2 cédés pour trouver un titre des BB Brunes, groupe parisien qui chante en français.

Qu’est-ce que cela révèle ?

Il faut d’abord reconnaître que ces magazines sont des magazines de rock, le rock étant à la base une musique urbaine britannique ou américaine. Enfin, si Rock and Folk est vraiment axé rock, les Inrockuptibles sont ouverts à plus de domaines, ce qui explique à mon avis la présence d’artistes français.

 

Style musical et langue

 

Pour moi, ces magazines montrent déjà que le rock reste une musique non française, et perçue comme telle. Je pense d’ailleurs que c’est parce que les artistes sont anglais ou américains qu’ils sont appréciés ; ce que le public veut, outre le plaisir musical, c’est un ailleurs à découvrir, d’autant plus lorsqu’il est jeune. Si les BB Brunes ont marché (l’exception qui confirme la règle), c’est non seulement parce qu’ils essaient d’avoir une attitude rock, mais aussi parce qu’ils incarnent la vie parisienne de jeunes garçons sans problème d’argent. C’est une vie qui peut faire rêver.

Pour revenir à un propos plus axé francophonie,

Ce qu’il faut voir, c’est que l’univers rock est un univers anglophone, et que les artistes français ne peuvent pas offrir ce que les artistes anglais ou américains offrent. Ceux qui tentent le rock en France, le font souvent en anglais mais ont la plupart du temps bien du mal à s’imposer, mis à part Izia (fille de Jacques Higelin) apparemment. C’est qu’un style musical est associé à un espace culturel, bien souvent : le reggae à la Jamaïque, le zouk aux Antilles françaises, le rock et le jazz aux pays anglo-saxons, la salsa à Cuba, la bossa nova au Brésil. Les compilations citées ci-dessus ne font que confirmer cette règle non écrite qui impose aux artistes qui s’essaient à un style musical d’utiliser quasi impérativement la langue qui y est associée. Cependant la règle n’est pas absolue bien sûr, certains passages se font, le rap français s’étant bien imposé, de par l’importance des textes (qui ont besoin d’être compris).

Si j’étais un chanteur français qui veut « marcher », je suivrais des styles musicaux traditionnels français qui éventuellement intégrerait des sonorités exotiques plutôt que de me baser sur un style musical importé. Ainsi, je pense que j’aurais plus de chance de percer à faire du Lavilliers (touche reggae mais base chanson française) que de faire du rock ou du métal. Bénébar, Sanseverino, par exemple : la base est aussi la chanson française traditionnelle, mais avec coloration fanfare (au début) pour Bénébar, et manouche pour Sanseverino. Si l’on veut être artiste français, il faut essayer d’écrire la prochaine page d’une tradition française, en l’adaptant à l’esthétique contemporaine, plutôt que d’essayer de percer dans un style qui n’est pas à la base le nôtre. Des artistes français qui chantaient l’Amérique en français dans les années 60 / 70, beaucoup ont percé : Dick Rivers, Eddy Mitchell, Julien Clerc… Des artistes français qui chantaient en anglais dans ces années là, j’aurais bien du mal à vous en citer.

Certaines greffes ont pourtant pris, puisque le rap français est très présent, mais il a son propre style (importance accordée aux textes davantage qu’à l’instrumental), des thèmes qui lui sont propres ; c’est une adaptation réussie. Certains artistes francophones ont également réussi l’utilisation du rythme « dance » : Kate Ryan au départ, mais maintenant bien d’autres, même si l’on trouve souvent un mélange anglais français au niveau des paroles.

Un style qui se détache, francophone mais perçu comme antillais, c’est tout ce qui est « gwadazik » : rythme et percus antillais / africain, textes majoritairement en français, musique souvent dansante, décor des tropiques. C’est Dezil, Magic System, Matt Houston, Colonel Reyel (un peu dance) mais il y a aussi des « blancs » qui s’y essaient, mais liés aux Antilles : Tom Frager, NZH, j’ai même découvert un certain Keen’V cet été dont le rythme, les thèmes et le travail sur la voix collaient tout à fait avec cela. C’est sans aucun doute une tendance d’avenir qui va aller en s’amplifiant car cela correspond à un archétype, un profil musical bien spécifique.

 

Sentir les nouvelles tendances

 

Ceci dit, on pourrait reprocher à ces magazines de tomber dans la facilité. En effet, les artistes qu’ils mettent en avant sur leurs compilations sont des artistes déjà connus dans leur pays d’origine. Autrement dit, ces magazines ne font pas émerger des artistes, ils se contentent de faire la promotion d’artistes qui existent déjà. On peut même prolonger cette réflexion en se disant que les magazines musicaux britanniques et américains font leur travail pour faire connaître les artistes de leur pays tandis que pour les magazines français, il n’y a qu’un travail de promotion sans risque d’artistes déjà relativement confirmés. Il manque donc ce côté aventureux, de découverte et de recherche. Les artistes français auront donc du mal à émerger s’ils ne s’imposent pas par un autre canal (découverte par une radio ou sur scène). Je pense que des artistes de talent existent en France et n’attendent que d’être découverts pour peu que l’on sache chercher. Ce qu’on recherche, ce n’est pas seulement un bon guitariste ou un bon chanteur, mais quelqu’un qui propose un univers, une nouvelle façon d’être à découvrir. Ce qui manque, c’est peut-être des esthètes qui sentent des nouvelles tendances, plutôt que de se contenter de se faire le relais du travail des autres. Malheureusement, ce n’est pas quelque chose qui se commande.

 

Le rock et l’histoire musicale

 

L’attitude rock et le rock ont correspondu à une période de l’histoire où après la seconde guerre mondiale, les États-Unis et l’Angleterre étaient en avance musicalement; La France était occupée à reconstruire son économie et le pays et du coup la jeunesse regardait vers des pays qui faisaient davantage rêver. Les États-Unis correspondaient à ce pays qui n’avait pas connu la guerre sur son territoire et qui était devenu le pays le plus prospère et le plus avancé tandis que la France avait pris du retard de par le fait qu’elle devait rattraper le niveau d’avant guerre avant de pouvoir avancer davantage, aussi bien économiquement que culturellement. La culture s’appuie en effet sur un réseau de distribution, sur un public, un marché, qui s’était affaibli. Mai 68 est le marqueur de la mutation de notre société tournée vers la survie à une société qui a du temps libre et qui peut se consacrer à la culture. Cette mutation a son pendant culturel au niveau musical et littéraire, et cette mutation culturelle avait déjà eu cours aux États-Unis. Il suffisait donc de reprendre les recettes de là-bas qui correspondaient à ce nouveau besoin de la jeunesse.

 On a donc été dans l’imitation pendant longtemps, mais je pense que l’on va bientôt arriver à une transition, qui d’ailleurs est sans doute déjà en cours. La crise économique mondiale est la crise d’un modèle et je pense que cela va se traduire culturellement par une évolution musicale. Déjà, la diffusion du rap est l’un des faits majeurs des 20 dernières années mais je pense que l’on va assister à une autre mutation bientôt. Je le constate déjà pour moi qui perd tout intérêt pour les musiques chantées en anglais : ça ne me parle plus ; j’ai l’impression que ça ne me concerne plus. Les Inrocks et surtout Rock and Folk me semblent être des magazines du passé, c’est mon ressenti mais c’est aussi une observation chez des plus jeunes que moi. Rendez-vous dans le futur !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  Il y a 1 commentaire sur le forum.