Journal d’un père de deux francophones défroqués

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Comment sortir du cercle infernal de la poétique des ruines ?

 

Cet article est la suite de la problématique évoquée par
Jean-Marc : http://www.lavoixfrancophone.org/forum/viewtopic.php?f=38&t=1019#p1988

Il s’agit du témoignage concret d’un militant de la francophonie confronté au réel linguistique au sein de sa propre famille.

Mon second fils a passé sa première année de l’équivalent L1 en France ; puis la seconde et la troisième année à Oxford (équivalent L2 et L3). Il parle aussi bien anglais que la reine d’Angleterre parle français. Il se rapproche peu à peu, en anglais, de sa diction royale.
Comment un père aurait-il pu refuser à son fils une telle opportunité ?
Retour en France pour le Master 1, semestre 1, avec un cursus entièrement en anglais. Lui aurais-je fait arrêter ses études, coûteuses en argent pour moi, en temps, en énergie, en ingéniosité, pour lui, sous prétexte que la loi Fioraso n’est pas respectée en l’espèce ? En tant que militant de la francophonie, vais-je aller voir le directeur de son école pour me plaindre ? Solliciter une association de défense de la langue française pour ester en justice ? Imaginez la scène.

Et la suite : M1 semestre 2, à KU Leuven (la version néerlandophone de l’université de Louvain) : cursus entièrement en anglais et sans possibilité d’y parler français, même si ladite université se trouve juste à côté la zone bilingue de la Belgique (Bruxelles).

Mon premier fils, quant à lui, a d’abord passé en France une licence LEA :  l’organisation de cours en langue anglaise est normale puisque les études de langues étrangères doivent se faire en langue(s) étrangère(s). Il vit une expérience inverse de celle du second. Il est au Québec pour y faire des études de graphisme. Il n’a pas été accepté dans les écoles de graphisme en France où règnent les petits marquis de la discipline. Comme son condisciple de Terminale qui, après avoir sollicité sans succès son admission dans les écoles d’architecture en France, est parti pour Bruxelles.

Comme moi-même aussi, professeur d’université aux États-Unis mais jamais en France où l’administration de mon pays n’a su m’offrir qu’un poste en classe de BTS.

Au Québec, tout est en français. Il y a même des cours de grammaire obligatoire.
Mais après ? Travailler à Montréal est une perspective engageante ; mais, s’il part à Hollywood, deuxième pôle nord-américain pour l’illustration, la francophonie s’éteindra dans ma descendance en moins de deux générations après moi, et encore plus rapidement, s’il y a des épouses non francophones.

Les deux filles de mon unique frère ont pris, comme par hasard, le même chemin. L’une est installée à Londres au sein d’une multinationale d’origine française, et l’autre a épousé un Américain ; le couple vit à New York. Pour la première, la transition est progressive, pour la seconde, elle est matrimoniale. Dans mon cas j’ai rencontré des Américaines que je n’ai pas épousées ; je me suis simplement marié avec une Française de New York, ultime ou inconsciente tentative de renverser la tendance.
Ainsi le remplacement d’une langue par une autre aura-t-il été, de justesse, décalé d’une génération.

Et pour ce qui est du temps présent, à une époque où on avance en âge, les parents cherchent à se rapprocher du domicile de celui de leurs enfants. Pour moi, aller m’installer dans un pays anglo-saxon est l’équivalent de partir pour Sainte-Hélène.

Je pense à Vercingétorix qui avait fait ses «études » à Rome et à tous les notables gaulois qui ont fait suivre le même chemin à leurs enfants. J’imagine Jeanne d’Arc graciée par l’évêque Cauchon et enfermée dans un monastère en Angleterre  ; Napoléon, qui, au lieu de monter à bord du Bellerophon, passe en contrebande les lignes anglaises, caché dans un tonneau de la barque d’un pécheur, pour finir ses jours gentleman farmer dans l’une des Treize colonies. De Gaulle séquestré à la Tour de Londres, ou son équivalent, par Churchill parce celui-ci, excédé, ne lui aurait pas pardonné sa tentative d’installer le siège de la France libre à Moscou. 

Voilà concrètement, au niveau d’une destinée individuelle ou familiale, une langue qui laisse la place à une autre, au fil des années. La perplexité mêlée à la lucidité me font parvenir à cette désolante constatation.

À la question Que puis-je faire, Comment rompre ce cycle infernal,  je n’ai pas de réponse. Rien n’est simple comme dirait Sempé.

2 commentaires

  1. Difficile question.

    D’un sens, vous ne pouvez pas vous sentir responsable des désirs professionnels (ou sentimentaux) de vos enfants.

    Vous vous inscrivez cependant dans une perspective plus large, en embrassant le destin de toute une famille.

    Je pense qu’il y a cependant deux questions distinctes. D’un point de vue familial, tous les enfants sont partis, avec peut-être un avenir 100% anglophone sur l’ensemble des 4 enfants que vous évoquez. La façon dont vous présentez la chose semble relever de la fatalité : « Ainsi le remplacement d’une langue par une autre aura-t-il été, de justesse, décalé d’une génération. » Comme si vous aviez juste retardé un inévitable. Peut-être était-ce tout à fait inévitable, alors pourquoi s’en inquiéter ?

    J’ai en tête toutes ces générations d’Irlandais qui ont progressivement perdu leur langue pour parler celle de leur conquérant. Je trouve que c’est d’un inconfort identitaire difficile. Après, beaucoup le vivent bien. Ce qui fait que les anciens sont des témoins d’une époque révolue. Personnellement, cela me rend triste que notre identité linguistique ne puisse être stable et que ne puisse faire perdurer notre langue à nos descendants. Je pense que vous serez d’accord : ce n’est pas tant de faire carrière à l’étranger, de parler une autre langue qui met dans l’inconfort. C’est celui de savoir qu’une sorte d’identité intimement liée à notre langue finira par disparaître ou se dissoudre dans un autre ensemble.
    Ce qui ressort de cela, c’est que la langue est un constituant vraiment très fort de notre identité, et c’est pour cela que je suis ici aussi. Je suis sensible à la perpétuation de notre langue, comme je le suis à celui de mon corps physique, quelque part. Certaines choses sont universelles, comme les idées, d’autres sont particulières, identitaires, comme la langue. Toutes les langues ne peuvent pas rester figées, et leur équilibre non plus. Certains évoluent, certaines disparaissent. Je considère cela comme une violence inévitable.

    Vous pouvez aussi prendre cette affaire avec encore plus de recul. A votre niveau, vous êtes allé en Amérique et en êtes revenu. En tant que défenseur de la francophonie, vous avez résisté à un futur qui a pu être séduisant. Peut-être que quelque chose de plus fort en vous a pris le dessus et a dirigé votre retour en territoire francophone.
    Par ailleurs, de par votre militantisme, de par votre carrière professionnelle, vous avez été en contact avec de nombreuses personnes. Peut-être avez vous contribué à « créer » de l’appétance pour le français pour de nombreuses personnes et avez-vous compensé l’évolution familiale par ce travail, par ce parcours personnel.
    C’est un peu l’impression que j’ai avec le potentiel de la francophonie : il faudrait peu de choses pour démultiplier le nombre de francophones, car les points d’appui sont là (appétance pour le français, position officielle du français dans de nombreux pays), il suffit d’actionner les leviers. Il suffit parfois d’une décision pour faire « effet papillon », d’une conversation, d’un article sur un blogue…
    Enfin, pour terminer, vous avez vous-même passé du temps aux EUA, avant de revenir en France, « plein d’usage et de raison ». Vos enfants auront peut-être ce parcours, s’imprégnant de ce qu’il y a de meilleur dans les pays où ils sont actuellement avant de revenir poursuivre leur carrière en France.
    Quant à votre second fils, s’il veut faire une carrière dans l’animation, la France manque de main d’oeuvre et a le vent en poupe, il aura donc le choix. https://culturebox.francetvinfo.fr/cinema/animation-les-studios-francais-a-la-conquete-du-monde-260139

    • Je suis né franco-français un peu par hasard.
      Mon existence aurait pu être remplacée par celle d’un autre, quelqu’un qui n’aurait pas été moi, mais qui aurait été franco-américain.
      Je suis en effet originaire de Picardie, région de France où les Américains ont stationné leurs troupes. Déjà en 1917 et aussi en 1944-45, pour beaucoup dans le département de l’Aisne : cette contrée était à l’arrière du front, en particulier celui de la bataille des Ardennes. Ce qui a prolongé leur temps de stationnement, et donc de leur fréquentation des autochtones. Ma mère, 21 ans en 1945, le bel âge aux yeux d’un potentiel mari à cette époque, était courtisée par les G.I. et nombre de ses anciennes amies et connaissances sont parties en Amérique. Elle a longtemps correspondu avec elles mais comme leur niveau d’éducation, donc de résistance culturelle, était faible, elles ont été, elles et leur descendance, comme on disait à l’époque, « américanisées ».
      Bizarrement, ce mot n’est plus autant utilisé aujourd’hui, sans doute parce que les objets, les comportements, le sont de plus en plus.
      Quant à moi, j’ai épousé une presque franco-américaine rencontrée à New York et beaucoup de mes descendants collatéraux vivent dans des pays anglo-saxons. Les filles de mon frère ainsi que les cousins et cousines de mon épouse.
      Ses deux parents sont auvergnats ; son père fait partie d’une fratrie de trois qui, certes, sont tous demeurés Français. Un frère et une sœur sont restés au pays des Arvernes : ils n’ont donc pas profité de l’ascenseur social des Trente Glorieuses. Le troisième est monté à Paris dès l’âge de seize ans. C’est mon beau-père.
      Mais en ce qui concerne ma belle-mère, sur une fratrie de neuf frères et sœurs, quatre se sont établis aux États-Unis ou au Canada, avec la descendance assortie ; un est mort en Indochine : il a, hélas, pris le chemin de l’Histoire à l’envers. Le Viet-Nam fait partie à la fois de l’histoire française et de l’histoire américaine.
      Aujourd’hui, le parrain de mon premier fils est établi à Montréal, et la marraine de mon second est à New York. Je ne sais pas si le premier reviendra un jour en France (il a un permis de travail valable cinq ans), mais le second s’établira à Londres.
      Ce modeste commentaire sera-t-il le préambule à mon futur exil ?

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