Jusqu’où peut-on introduire des mots étrangers en français ?

[Article publié originellement sur le Forum dans la catégorie Débats et Réflexions le 30 Mars 2013]

Si on considère le texte suivant, inspiré par l’actualité vaticane : Le Nouveau Pape François est apparu à la loggia de la Basilique donnant sur la piazza du même nom alors que toute la cité du Vatican était éclairée a giorno. Le pape lui-même était entouré de Monsignore, dont certains, parmi les cardinaux, était la veille encore des papabile qui échangeaient entre eux mezzo voce. Sur les marches de Saint-Pierre, les gardes suisses, les carabinieri et tutti quanti montaient la garde.
On peut utiliser tous ces mots qui sont dans la langue française depuis la Renaissance et qui sont certes traduisibles mais qui perdraient beaucoup à être traduits. Ils apportent en effet une atmosphère, un esprit d’un peuple extérieur aux frontières linguistiques de la France.
Autre exemple :
Une journée « off » et une journée de farniente ne sont pas des journées identiques. La première est une journée de repos en référence avec des journées normales qui sont des journées de travail, en provenance d’un pays où la tradition n’est pas de donner aux travailleurs de longs congés payés. La seconde journée est prise par elle-même dans la beauté de son inactivité. Ne rien faire est une activité naturelle pour l’esprit italien, une activité seconde pour l’esprit américain. Le locuteur de langue française choisira selon sa psychologie, son sens de la vie, sa philosophie même et son orientation politique, l’une ou l’autre de ces expressions pour signifier qu’il va s’arrêter de travailler pendant une journée.

Naturellement, par rapport à l’anglais, les puristes, les amoureux de la langue française, ceux qui ont à cœur de respecter à la lettre la loi Toubon, sont extrêmement méfiants par rapport à l’introduction de mots d’origine anglaise ; simplement ici parce que l’anglais est perçu comme une menace.
Si je prends par exemple le mot décennie, qui en anglais, se dit decade : les Français peu avertis et, il faut le dire, intoxiqués par l’usage intensif que font les journalistes de ce terme (orthographié décade), auraient tendance à l’utiliser inconsciemment. Alors que décade en bon français signifie « dix jours ». Nous sommes alors en présence du syndrome de la tapisserie : en tirant sur un fil, aussi petit soit-il, tout le tapis risque d’y passer.
Maintenant si ce mot décade était tiré d’une langue dont peu de mots ont été introduits en français, comme par exemple le portugais, ou le hongrois, personne n’y trouverait à redire.

À l’opposé de l’introduction de termes étrangers dans une langue, correspond la création de langues artificielles comme, par exemple, l’espéranto qui est un composé de langues européennes. L’espéranto n’a pas pris l’essor escompté par son créateur en partie parce que les locuteurs préfèrent garder l’esprit, la saveur, le parfum de chacune des langues européennes qui sont à l’origine de l’espéranto ; mais surtout parce que les Européens ont préféré garder l’usage particulier de chacune des langues européennes en étant attachés à leurs racines, et en particulier, à leur langue maternelle : c’est la langue qui les a constitués, comme un arbre qui s’enracine dans un paysage et sur un terrain particulier. On peut évidemment arracher un chêne et le planter dans les nuages. Est-ce que ce sera toujours un chêne ? Il aura toujours la majesté, l’équilibre de ses formes, la symétrie, mais il sera complètement coupé de son environnement.
La solution n’est donc pas de déraciner les langues pour faire de nouvelles langues, mais bien d’intégrer toujours plus de mots venant de langues extérieures. Par exemple, le mikado, après avoir bu son saké, a pratiqué le judo à Tokyo.
La véritable question est donc la suivante : « Jusqu’où une langue peut-elle assimiler d’autres ajouts, aussi bien lexicaux que syntaxiques ? »
Lorsque la langue n’est pas perçue comme menaçante, on admet certes ces ajouts. Un exemple des plus anciens est évidemment celui des citations latines (alea jacta est) ou simplement des locutions latines (sine die). Le latin est une langue dite morte, donc, par définition, non menaçante. Les juristes, par exemple, utilisent beaucoup d’expressions latines. Personne ne crie au scandale.
En poussant l’interrogation plus loin, surgit la question suivante : « Jusqu’à quel point les grandes langues peuvent-elles assimiler certains mots de toutes les autres langues ? » Deux réponses possibles, et opposées, sous forme de proverbe. Un proverbe américain : « The limit is the sky », et un proverbe chinois : « Les arbres ne montent pas jusqu’au ciel ». Je penche pour la seconde interprétation.
En effet, ce processus d’enregistrement perpétuel d’une langue au contact des autres langues atteint ses limites qui sont celles de la capacité du cerveau humain. Des gens sont certes capables de parler dix, même vingt langues, mais ils sont peu nombreux. Nouvelle question : « Quelle est alors la limite pour laquelle l’esprit humain pourrait assimiler l’apport de centaines de langues ? »

Lorsqu’il y a ajouts de termes étrangers dans une langue donnée, ils rentrent en concurrence avec les mots de cette même langue.
Si le français disparaît au profit de l’anglais, on pourra dire, au XXIIe siècle qu’il y aura, dans la langue anglaise, outre les mots anglais d’origine française qui remontent au Moyen Âge, des mots français originaires du XXe siècle qui sont passés dans la langue anglaise. C’est ce qui s’est passé avec l’espagnol et la langue des Aztèques.
Les Aztèques ont transmis aux Espagnols les mots chocolat, tomate mais le nahuatl, langue du peuple mexica, a disparu. L’espagnol colonial l’a assimilé en ne conservant de ci de là que quelques mots et à rejeté tout ce qui lui semblait inutile, et donc a exterminé une deuxième fois cette civilisation précolombienne.
Conclusion : rester vigilant par rapport aux tentations d’une assimilation linguistique du français par l’anglais. Cette assimilation, avec à terme, la disparition, est toutefois peu probable. Pour de multiples raisons déjà évoquées sur ce forum. J’en rappelle une de plus : le développement des logiciels de traduction automatique en langage aussi naturel que possible. La recherche est en plein essor dans ce secteur, avec en particulier les terminaux de poche et autres téléphones intelligents (ou smartphones) capables de faire communiquer en temps réel deux correspondants ne parlant pas la même langue.
Ah si Moctezuma avait eu un iPhone ( version 2020) pour parler en téléconférence avec la cour d’Espagne…

Michel
Michel

Les derniers articles par Michel (tout voir)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  Il y a 1 commentaire sur le forum.