La francophonie en France dans une société duale

[Article publié originellement sur le Forum dans la catégorie Débats et réflexions le 26 Février 2013]

Pour reprendre le texte sur mon hypothèse basse (dans ce même forum ici ), j’imagine, dans le futur, la situation de politique-fiction suivante : si le français comme langue persiste en France, nous serons, dans le pire des cas, car ce n’est pas bien entendu ce que je souhaite, en présence d’une société duale : entre ceux qui maîtriseront la langue et ceux qui la maîtrisont de moins en moins. À ce sujet est paru, il y a déjà quelque temps, en Décembre 2012, dans Marianne, un article très intéressant sur le « parler banlieue » qui constitue précisément un handicap pour ceux qui veulent quitter la banlieue :
Le langage des cités, un facteur d’exclusion.
Voir aussi dans le même Marianne, un article plus ancien, de 2009 : Ces enfants et ces jeunes gavés de «globish»

Deux catégories de population : ceux qui parleront à la fois très bien le français et l’anglais, et facultativement le globish, tout en étant capables de citer des grands auteurs classiques français ; ils auront effectué une partie de leurs études dans les grandes universités américaines, en suivant l’exemple de leurs ancêtres gaulois qui envoyaient leurs rejetons à Rome pour y apprendre la langue et les coutumes des vainqueurs ; et ceux qui parleront à la fois globish et un français dégradé, sans jamais vraiment maîtriser l’anglais.
Je me risque ici à une analogie. Dans les années 50 à 60, les gens cultivés pouvaient citer des phrases latines, voire des phrases grecques, dans des discours, des dîners mondains. Aujourd’hui, si on dit à la télévision : « O tempora O mores » (« Quelle époque ! », en provenance de Cicéron, repris dans « Astérix en Corse »), ça ne passe pas. À la télévision certains participants, quand ils osent pourtant utiliser des citations latines, vont jusqu’à s’en excuser. Ne parlons pas de « Gnothi seauton », la maxime de Socrate (« Connais toi toi-même ») connue pourtant de tous les lycéens de ces mêmes années 50 à 60. Le grec ancien est tellement disparu de nos référents culturels que la transcription des citations grecques dans les ouvrages érudits d’aujourd’hui se fait en caractères latins.

Aussi aujourd’hui pouvons-nous constater un phénomène de translation qui va du grec ancien (ou du latin) au français des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles. Les références au siècle de Périclès disparaissent au profit de celle du siècle de Louis XIV et des siècles suivants. Un gamin de banlieue qui se fait éconduire par une jeunette des cités ne pourra pas lui dire : « Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais » (Baudelaire) ; là encore, ça ne passe pas. Ce langage sera réservé manifestement à une élite.

La poésie du XIXe siècle va passer à la trappe, sauf pour certains lettrés qui ont suivi un cursus scolaire pour lesquelles les professeurs, qui les ont encadrés, ont manifestement dépassé les exigences devenues minimalistes des programmes en la matière.
Je m’inspire ici de certains commentaires très intéressants qui font suite à l’article d’Antoine Prost, signalé par Marc ici même (viewtopic.php?f=4&t=127) paru dans Le Monde.
Le français des siècles passés va, une fois de plus, au XXIe siècle, servir de critère de distinction entre les classes sociales. C’est ce à quoi on assiste par exemple dans les lycées français de l’étranger qui apprennent encore, contrairement à ce qui se passe en métropole, des tirades entières de Corneille, Racine ou Molière.

Ce phénomène de différenciation sociale existait déjà à la fin du XIXe siècle, époque de la généralisation de l’alphabétisation, l’objectif étant de donner à chaque français la possibilité d’écrire et de lire dans la langue française. Les petits paysans français, s’ils savaient certes, réciter Le corbeau et le renard ne maîtrisaient pas tous, loin s’en faut, les grands auteurs classiques. Devenu adulte, un agriculteur qui a besoin d’exprimer à son voisin la banale idée selon laquelle le temps passe, ne récitera pas Lamartine : « O temps suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendaient votre cours . »

Michel
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