L’anglais dans l’enseignement supérieur : l’exemple des Pays-Bas

     En 2013, l’un des articles les plus controversés de la rénovation de l’enseignement supérieur en France impulsée par Mme Fioraso portait sur l’introduction des langues étrangères comme langue d’enseignement dans les universités françaises. En fait, tout le monde comprenait qu’il s’agissait de l’introduction de l’anglais purement et simplement. Avec une mauvaise foi outrancière sur une supposée faible attractivité de notre pays – un mensonge, comme cela sera montré ci-dessous -,  Mme Fioraso justifiait ainsi cette anglicisation :

«  Sans cours d’anglais, nous nous retrouverons à cinq à discuter de Proust autour d’une table ».

Malgré une mobilisation importante, cet article fut adopté. Remarquons au passage le mépris de cette dame pour les sciences littéraires, mépris à l’égard de Proust au moins aussi significatif que celui de M. Sarkozy envers Mme de Lafayette et de sa fameuse Princesse de Clèves. Notons aussi – mais curieusement, cela n’était pas mentionné en 2013 lors des débats – , qu’en 2012, la France se classait au troisième rang mondial pour le nombre d’étudiants étrangers accueillis dans l’enseignement supérieur  : 289 000, en augmentation de 49% sur cinq ans (Source : http://cache.media.education.gouv.fr/file/2013/48/7/DEPP-RERS-2013-etudiants_266487.pdf ), derrière les États-Unis ( 709 000 ) et le Royaume-Uni ( 419 000 ). Rapporté à la taille de la population, notre pays attirait donc plus d’étudiants que les États – Unis ! Et cela, malgré un climat peu propice à l’attractivité du pays : ainsi depuis 2009, les ministres de l’Intérieur, M. Brice Hortefeux puis M. Claude Guéant, défendaient une politique farouchement anti-immigrés, avec des délivrances de visas très restrictives, des refoulements aux frontières claironnés haut et fort, même à l’étranger et en particulier dans les pays francophones.

Il est trop tôt pour tirer le bilan de la nouvelle orientation linguistique de notre enseignement supérieur. Dans 10 ans peut-être ? Cependant, d’autres pays nous ont précédés dans cette direction et notamment les Pays – Bas dès le début des années 90. Le recul de 20 ans permet de faire, pour ce pays, les premiers constats.

L’introduction de l’anglais dans les universités néerlandaises suscita en son temps ( 1989 ) de vives réactions dans le pays, à tel point que le Parlement dut faire adopter une loi faisant du néerlandais la langue officielle. Mais, cette loi admit de telles dérogations qu’elle fut vite vidée de sa substance.

Aujourd’hui, l’anglais est limité au niveau des licences et des mastères. Pour les points positifs, l’anglais a permis au Pays- Bas de se proclamer premier en Europe non anglophone pour les formations en anglais …L’attractivité du pays pour les étudiants étrangers s’est aussi améliorée : la part des Pays – Bas est passée entre 2000 et 2009 de 0,8 à 1,2 % du total mondial. Le jeu en valait-il vraiment la chandelle  pour de tels résultats ? Les partisans de la marchandisation de l’enseignement supérieur répondront certainement par l’affirmative . Car, ne nous y trompons pas, ces mesures visent à attirer en priorité des étudiants solvables, ceux qui par exemple ont déjà pu de nombreuses fois voyager dans des pays anglophones.

Examinons maintenant les aspects négatifs. Pour les défenseurs de l’anglais, l’argument majeur reposait sur l’internationalisation des échanges étudiants. Cette volonté d’angliciser l’enseignement supérieur, aux Pays- Bas comme dans d’autres pays en Europe, reflète, il est vrai, l’intention d’instaurer, sur le modèle étasunien, un marché de l’université. C’est pourquoi les langues nationales sont ressenties comme autant d’obstacles, obstacles levés – a priori – si l’anglais prime partout…

Où en sont aujourd’hui les Pays – Bas au niveau de l’internationalisation des étudiants ? Les statistiques notent que 38% des étudiants étrangers sont allemands, avec un taux de 75% à Maastricht, ville située près de la Belgique et de l’Allemagne. En fait d’internationalisation, on devrait plutôt parler d’inter-régionalisation. Dans ce cas, on pourrait suggérer aux responsables universitaires néerlandais de proposer aussi des cours en langue allemande. Et ceci d’autant plus que le néerlandais, qui a beaucoup d’affinités avec l’anglais, en a encore plus avec l’allemand, que ce soit au niveau du vocabulaire et surtout de la construction des phrases, comme j’ai pu le constater en apprenant les bases de cette langue. Dès lors, les professeurs néerlandais et les étudiants pourraient plus facilement converser. Mais il faut croire que l’allemand ne fait pas aussi chic que l’anglais pour des élites néerlandaises aveugles face à de telles évidences…

Continuons l’examen critique. Des observateurs anglophones ont remarqué que les cours étaient souvent ennuyeux, fades, qu’ils manquaient de digressions et de propos spontanés pour retenir l’attention. L’anglais utilisé était acceptable mais plutôt approximatif ( nous évoquons ici pourtant un pays, les Pays – Bas, fortement américanisés et imprégnés de culture anglo-saxonne, beaucoup plus que la France de Mme Fioraso…). En outre, les études ont montré que les étudiants sont amenés à porter surtout leur attention sur la compréhension littérale des cours en anglais, ce qui se fait au détriment de l’esprit critique. Dès lors, l’ efficacité de la recherche, à terme, risque  d’en pâtir, d’où une domination encore plus nette des Anglo-saxons. Un comble pour une réforme qui visait le contraire !

Les universitaires non-anglophones, malgré ces cours en anglais , ne maîtriseront donc jamais totalement l’anglais comme les anglophones. Ils seront  condamnés, dans beaucoup de cas, à n’être que des suiveurs plutôt que des leaders dans les rencontres internationales, d’excellents communicateurs singeant leurs homologues américains ou australiens  plutôt que de bons chercheurs.

Derniers constats enfin : les effets sur les autres langues.

Comme les professeurs obligent les étudiants à communiquer en anglais, les règles de l’orthographe ou d’usage du néerlandais passent souvent à la trappe, d’où une dégradation de son utilisation. De nombreux mots scientifiques ne sont plus traduits, d’où la perte progressive du domaine de la science pour la langue néerlandaise. Qui sait si, à terme, le néerlandais ne deviendra plus qu’un idiome de cuisine ?   Ce dernier point ne m’apparaît pas menaçant cependant pour le moment car j’ai pu constater que les Néerlandais tenaient à leur langue, notamment en voyant leur intérêt quand je parlais, avec mon accent français certes, mais avec succès, leur langue.

L’étude des autres langues étrangères est en revanche plus inquiétante. Comme le dit un professeur , « la connaissance d’autres langues que l’anglais est devenue tellement minime qu’on ne peut plus demander à des étudiants de lire un article en français ou en allemand »… L’anglicisation forcenée signifie donc fermeture sur les autres cultures, ou pour le moins, intérêt moindre. Plutôt fâcheux pour une zone comme l’Europe qui devrait chercher à développer une inter-compréhension des peuples …

La situation de l’anglais aux Pays-Bas n’est en fait qu’un miroir grossissant de la politique linguistique de l’Europe en matière d’apprentissage des langues. Derrière les belles paroles de multilinguisme proclamées par les eurocrates, se cache la volonté de rendre hégémonique l’usage de l’anglais dans les rapports internes à l’Europe. J’ignore si les Français – ou les Allemands – auront un jour l’énergie de contester cette dictature linguistique au sein des institutions européennes. Mais, il est à craindre que cette utilisation de l’anglais dans nos universités perdure car elle correspond à une idéologie fortement ancrée dans un certain milieu universitaire. Même si l’efficacité reste à démontrer ou demeure incertaine, l’entêtement pour ne pas dire l’aveuglement de quelques personnalités influentes dans nos facultés n’incitera pas à la remise en cause de cet enseignement .

Que les scientifiques soient amenés à communiquer plus souvent en anglais que dans d’autres langues montre que la science est, elle aussi, un secteur dominé par les Anglo-saxons, les Étasuniens en tête, qu’elle est  régie par des rapports de force, loin des clichés d’une science humaniste, œuvrant pour le bien de l’humanité, neutre et au-dessus des rivalités entre nations.Sinon, pourquoi n’ encourage -t- on pas l’emploi d’interprètes, au moins pour deux ou trois langues?

En attendant, puisqu’il faut bien faire avec l’anglais , est-on obligé de suivre l’exemple néerlandais ? D’après le journaliste scientifique, M. Gil Stauffer, il suffit d’un millier de mots courants pour manier un vocabulaire spécialisé, le technical english. Rien de plus ! Pourquoi alors continuer à dépenser tant d’énergie dans un enseignement massif en anglais alors que des cours ciblés et intensifs de langue, à côté des cours en langue nationale, seraient probablement plus efficaces ?

Pourquoi ne critique -t-on pas avec plus de vigueur l’avantage considérable qu’ont les Anglophones « au départ » par leur maîtrise de la langue alors que les autres chercheurs doivent passer et perdre une partie de leur temps à l’apprentissage de l’anglais, au dépens de leur temps de recherche ? La réponse est peut-être tout simplement que nos sociétés sont tellement fascinées et assujetties intellectuellement et économiquement aux États- Unis qu’elles en perdent tout sens critique . Du temps risque donc de s ‘écouler avant qu’ elles ne perçoivent tous les aspects négatifs de l’anglicisation de leur enseignement supérieur…

La plupart des chiffres ou citation livrés ici sont tirés des numéros du Monde Diplomatique suivants : juillet 2013, juillet et août 2014

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