Langues régionales et coquetteries identitaires

[Article publié initialement sur le forum le 31 Janvier 2014]

Je poursuis la réflexion amorcée ici à l’occasion de la ratification de la charte des langues régionales.

Attention texte iconoclaste, âmes trop sensibles aux particularismes linguistiques, s’abstenir.

J’effectue ici, vous me pardonnerez l’expression, mon coming out linguistique, ma « sortie du placard », comme on dit à Montréal.

Je précise mes origines ethnolinguistiques. J’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence en Picardie. Mes grands-parents, du côté paternel, sont d’origine picarde ; mes deux grands-parents, du côté maternel, ont eu un destin différent. Mon grand-père, ancien de 14-18, d’origine picarde lui aussi, blessé dans les tranchées, évacué à l’arrière, en convalescence à l’hôpital militaire de Saint-Malo, a rencontré ma grand-mère sur les remparts de cette même ville.
J’ai donc un rapport très personnel avec le gallo ainsi qu’avec le dialecte picard.

Ma grand-mère maternelle était certes une virtuose du latin d’Église mnémotechnique (comme je le rapporte ici)  mais, ayant vécu toute sa vie d’adulte en Picardie, elle ne m’a pratiquement transmis aucun mot en gallo ; étant enfant, je le confondais d’ailleurs avec le breton, et je ne savais même pas qu’il y avait plusieurs bretons, sans compter le néo-breton , langue artificielle composite.
Autant dire que je n’éprouve aucune nostalgie particulière pour ce patois. Lorsque je vais en Bretagne, je me sens évidemment un peu chez moi, mais je n’éprouve nullement le besoin de relier ce sentiment d’appartenance à quelques mots et tournures de gallo que je connais.

Il y a, selon moi, dans le souci de retrouver ses racines, et lorsque ce souci dépasse une certaine intensité, une part de démarche régressive, au sens psychanalytique. Démarche régressive dont j’ai eu pleinement conscience lorsque je suis allé dans deux villes-phares du premier empire colonial français, j’ai nommé Pondichéry et Québec.

Je me permets donc un détour par les Indes Françaises et la Nouvelle-France pour expliquer mon rapport particulier aux langues régionales. Parce que le rapport aux langues régionales est un rapport de nostalgie, exactement comme le rapport que tout un chacun peut avoir avec tout ce que furent les deux empires coloniaux français. Et je ne parle pas des Empires de Charlemagne et de Napoléon, car il existe aussi des nostalgiques de ces époques.

Les langues régionales, en dehors des quatre que j’ai citées dans cet article  mettent en branle un moteur puissant qui est celui de la nostalgie, abondamment décrit par les psychanalystes.
Il faut se tourner vers le passé, retrouver ses racines, selon la métaphore bien connu de l’arbre ; mais le passé, et la nostalgie, qui est ce sentiment fort qui recrée et se délecte du passé, a sa part de négatif. Voyez le proverbe indien : « Si tu regardes le passé, tu perds un oeil ; si tu refuses de regarder le passé, tu perds les deux ».
J’ai donc l’intention de vous montrer que, dans mon itinéraire linguistique personnel, j’ai évité bien sûr, et ô combien, grâce à ma passion pour l’Histoire, d’être aveugle (perte des deux yeux), tout en essayant de ne perdre que la moitié d’un oeil, puisque le passé, en partie, nous aveugle.
Un autre dicton éclairera mon propos. L’homme ne peut pas reprendre le chemin de son origine, retourner là d’où, organiquement, il vient ; c’est ce qui explique la prohibition universelle de l’inceste dans l’espèce humaine. L’homme doit être un homme. Il doit faire ce que lui dit son père qui lui « Va » et écouter plus distraitement sa mère qui lui dit « Viens ».

Ceci étant posé, passons aux Indes françaises.
Lorsque je suis arrivé dans l’État de Pondichéry, j’ai été littéralement giflé par une violente nostalgie ; j’étais, à l’époque, un routard confirmé après deux mois de crapahutage à travers le sous-continent indien ; je n’utilisais qu’une seule langue de communication, à savoir un anglais rudimentaire, avec de nombreuses difficultés dues aux accents différents selon les régions, et donc souvent difficilement compréhensible.
Même à Goa (Panjim), premier point de contact entre l’Orient et l’Occident du temps de Vasco de Gama, je n’avais, nulle part, entendu un seul mot de portugais, et avais continué à m’exprimer en anglais.
Le premier choc est donc arrivé lorsque le train, en quittant le territoire de l’État de Madras (Chenai), s’est arrêté en pleine campagne au milieu d’une rizière.
Une femme en sari m’a interpellé, à travers la fenêtre de mon compartiment des Indian Railways, en français ; et ce, le plus naturellement du monde ; mon accoutrement, mon regard, ma manière d’être, faisaient de moi un francophone qu’elle avait naturellement reconnu au premier coup d’œil. S’en est suivie ma déambulation dans le quartier français, la visite au monument aux morts (plus français tu meurs), au milieu d’un décor tropical. Me revenaient en boucle les images de Dupleix, des guerres contre les Anglais, de l’incurie de Louis XV et de ses conseillers. Les Indes auraient pu être françaises et par la suite, faire partie de l’univers de la francophonie.
Mais je savais que l’histoire avait tourné, qu’il fallait que je retourne dans le grand chaudron indien, avec ses rickshaws, ses embouteillages, sa saleté, ses odeurs, ses bruits et ses publicités en caractères tamouls ; je devais quitter cette sous-préfecture endormie avec des restes d’allure française. Donc retourner au principe de réalité.
Je devais accepter ce fait : La statue de Gandhi, imposante, au milieu d’un parc entretenu comme un gazon anglais, faisait face à la mer et avait remplacé celle de Dupleix, relégué désormais au fond d’un square déglingué et poussiéreux, après avoir trouvé refuge dans les jardins du Consulat Général, dans les premières années du retour à la mère patrie, tout un programme.

Pondichéry, comptoir français de l’Inde, était le premier territoire anciennement sous juridiction française que je visitais.
Et c’est sans doute à partir de ce jour-là que j’ai décidé de ne jamais mettre les pieds en Afrique : je ne voulais pas éprouver à grande échelle l’état schizophrénique que j’avais vécu à Pondichéry. L’Afrique du Nord, l’Afrique Occidentale Française, l’Afrique Équatoriale Française et Madagascar avaient été françaises, mais ne l’étaient plus ; j’étais un Français de France, mais l’Afrique appartenait aux Africains ; j’étais féru d’histoire, mais en même temps j’étais anticolonialiste, en tant qu’étudiant arrivé en ligne droite de la faculté de Nanterre.
Je n’ai pas voulu me trouver dans la situation de François Hollande, qui a dit « C’est le plus beau jour de ma vie [politique] », lorsqu’il s’est rendu au Mali. Qu’en ont pensé ses amis socialistes, grands pourfendeurs de la Françafrique ?

Je suis donc sorti de cette contradiction qui consistait à concilier la fascination pour les empires coloniaux du passé et mes opinions politiques du moment, en allant voir du côté des Portugais ou des Espagnols, mais en m’abstenant au maximum d’aller du côté des territoires anciennement français.
C’est ainsi que j’ai pu visiter Goa qui m’a un peu déçu au chapitre de la nostalgie, et Macao qui m’a comblé au niveau de l’entre choc des civilisations ; mais j’ai renoncé, et non sans regrets, à me rendre à Timor, à cause de la distance par rapport à Jakarta et du trop grand nombre d’accidents d’avion dans la mer de Java. Les marins de Magellan étaient passés par Timor…

Au Mexique, par contre, j’ai pu abondamment me pénétrer du passé colonial espagnol et en parler sans gêne aux habitants d’aujourd’hui, que sont les Mexicains, qui ne sont ni tout à fait espagnols, ni tout à fait indiens. Et sans la culpabilité que peuvent éprouver certains Espagnols ; j’étais français, donc innocent à leurs yeux.

Ma conquête personnelle de l’Amérique a commencé par le Mexique à l’occasion de mes obligations militaires. Puis je suis remonté vers les États-Unis. Non pas les États-Unis de la Nouvelle-Angleterre, des Yankees, du puritanisme, de Wall Street, et des peintures de Norman Rockwell,  mais les États-Unis de la Californie qui était pour moi, à l’époque, le comble de la modernité, parce qu’elle était tournée vers le Pacifique, ce nouveau grand lac qui devait remplacer l’Atlantique. J’étais devenu anglophone, un anglophone de la côte ouest, peace and love, étudiant à Berkeley,  familier de Telegraph Avenue, La Mecque de la contre-culture ; je ne voulais pas revenir en France ; et naturellement, je ne voulais absolument pas aller visiter la ville de Québec, la seule ville fortifiée d’Amérique du Nord qui me faisait trop penser aux châteaux forts ou aux murailles de Carcassonne. Et puis, je ne voulais pas revivre, une fois encore, comme à Pondichéry, les échecs du Royaume de France ou, si je m’étais avisé d’aller en Afrique, le colonialisme de la République Française.

Revenons maintenant au picard. J’explique ici pourquoi je n’ai aucune fierté, non pas à parler, mais à comprendre le picard. Tous les natifs de Picardie, même s’ils n’ont pas la compétence linguistique pour parler le picard, prononcent pourtant certains mots à la picarde. Le picard, c’est d’abord un accent, dont j’ai eu du mal à me défaire. Par exemple, les « o » ont tendance à se prononcer « a » : on a tendance à dire une « chase » pour une chose. Et les « a » se transforment en « o » : pour dire là-bas on dit là-bo. On confond le « ai » avec le « é » : « je chantais » se prononce « je chanté ». Cette prononciation particulière est autant un marqueur régional qu’un marqueur social. À Paris, où j’ai fait l’essentiel de mes études, m’exprimer à l’oral, faisait office de signature. J’ai éprouvé naturellement le choc des cultures à la faculté de Nanterre, qui accueillait à la fois des étudiants de province qui ne pouvaient accéder à la Sorbonne à cause de la sectorisation, et des étudiants issus des arrondissements de l’Ouest parisien et de sa couronne associée. Heureusement quelques étudiantes au parler NAP (Neuilly-Auteuil-Passy) m’ont aidé à sortir de l’ornière et peu à peu j’ai pu accéder à la prononciation d’un français standard.
Autant dire que faire revivre la langue picarde n’est pas ma tasse de thé. Cela me rappelle trop de déconvenues et de vexations diverses.

Je considère donc les tentatives de renaissance de certaines langues régionales (en dehors des quatre déjà citées) comme une véritable gageure, une coquetterie linguistique et identitaire dans tous les sens de ce mot de même origine, celui de « coquette ». Ça peut être joli, touchant, attrayant, excitant et spirituel, mais l’ensemble est un peu vain. Et dans vain il y a vanité.

Je pense au breton (il y a des bretons), à l’alsacien (il y a la concurrence de l’allemand) et à l’occitan.
Le « volem viure al pais » (je veux vivre au pays) n’est pas un slogan économiquement efficace. Parler occitan n’a jamais permis d’obtenir un emploi.

Pour finir, j’ai résolu mon conflit oedipien picard en faisant étudier à des élèves de BEP « Les Pinderlots de la Castafiore » (Les Bijoux de la Castafiore) en patois picard tournaisien. Le picard écrit étant facilement compréhensible pour un francophone, qui peut éventuellement s’aider d’un lexique basique, mes élèves ont pu se livrer aux joies de la traduction en en ayant éprouvé toutes les difficultés, mais sans passer par l’apprentissage d’une langue étrangère. Ces élèves étaient normands, donc insensibles par définition, à la nostalgie.
Nostalgie quand tu nous tiens…

Compléments

J’avais déjà écrit un article sur mon blogue en 2011 à propos des contradictions d’un francophone :
http://michel.zevillage.org/news/les-contradictions-d-un-francophone

Pour les curieux à l’âme géograhique, vous pourrez suivre ma ballade à travers les empires ici :
D’abord l’Empire de Charlemagne, puis celui de Napoléon, puis l’Empire soviétique, ces deux derniers, associés, coïncidant avec les contours de l’Europe actuelle.
Ces trois Empires sont inscrits dans un triangle Cap Nord – Gibraltar – Istanbul.
Ensuite l’Empire d’Alexandre, les Empires britanniques et néerlandais.
Et enfin, la Nouvelle Espagne, le premier Empire colonial français et l’Empire américain.
Continents ignorés : Amérique du Sud, Afrique et Océanie.
http://www.michel-chevallier.fr/monde.html

Pour les curieux à l’âme linguistique, vous pourrez constater mon complet basculement vers la langue anglaise à une certaine époque de ma vie.
1/ Traduction du français vers l’anglais de Camille de Roquefeuil : Voyage autour du Monde. La langue source est ma langue maternelle mais la langue cible ne l’est pas. Ici :
http://kintamani.pagesperso-orange.fr/index.html Cliquer sur Littérature à gauche (ce sont des cadres)
2/ Ma carte de visite universitaire américaine (My teaching philosophy ; texte bilingue) :
http://kintamani.pagesperso-orange.fr/cadres/cadrenseign.html
Le texte original est en anglais ; ce qui explique le caractère un peu ampoulé du texte français. En Amérique, en effet, il faut savoir se vendre : Publish or perish.
Cliquer en bas à droite : Mes orientations pédagogiques.

Pour les amateurs de textes sur la francophonie, des textes antérieurement écrits à la création de ce blogue :
1/ Sur les langues européennes :
Le latin langue de l’Europe ? : http://michel.zevillage.org/news/le-latin-langue-de-l-europe
Quelles langues pour l’Europe ? : http://michel.zevillage.org/news/quelle-s-langue-s-pour-l-europe
2/ Sur la télévision française : http://michel.zevillage.org/news/la-francophonie-sur-france-2
3/ Sur l’anglomanie : http://michel.zevillage.org/news/l-anglomanie-en-france-une-menace-pour-la-francophonie
4/ Pour une typologie des anglophones avertis : http://michel.zevillage.org/news/typolo … es-avertis

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