Le « en même temps » de M. Macron face à la francophonie

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M. Macron est-il le pire défenseur de la langue française ou son plus fervent promoteur ? Les deux à la fois, mais par stratégie. Explications.

Le prix d’infamie

En tant qu’adhérent d’ALF (association Avenir de la Langue Française), je reçois des bulletins bien écrits et dont les idées sont développées avec mesure et érudition. Dans le bulletin d’avril, on apprend que le prix de la « Carpette anglaise 2017 » a été attribué à Mme Anne Hidalgo. Je ne m’y m’attarde pas, ce n’est pas notre sujet du jour. On y apprend aussi que M. Emmanuel Macron a été pressenti. Surpris ? Le bulletin rappelle ces allocutions en anglais, notamment à l’université Humboldt de Berlin, l’affichage public « One Planet Summit » lors de la conférence. On peut rajouter les « helpers » lors de la campagne présidentielle, le site « Make our Planet great again » ; on trouve d’autres anglicismes en cherchant sur la toile (ou en lisant le bulletin) que je vous épargnerais.

Tapis rouge

Mais, comme le fait remarquer le bulletin, « en même temps », M. Macron a été proposé pour l’attribution du « Tapis Rouge ». Il compte faire financer la restauration du château de Villers-Cotterêts et en faire une sorte de Villa Médicis de la francophonie, une résidence de sommités de la francophonie d’après ce que le projet laisse entrevoir. Il a également prononcé plusieurs discours très forts, et qui suscitent l’enthousiasme ou au moins une certaine curiosité, même pour des défenseurs de la langue française habitués aux déceptions depuis bien longtemps. Doublement du nombre de personnes fréquentant les alliances françaises (350 000 actuellement), forte augmentation des heures de français pour les immigrés, ouverture plus large des bibliothèques, notamment le dimanche, soutien à la traduction, doubler le nombre d’étudiants étrangers en France venant des pays émergents et fort accent mis sur l’importance des professeurs de français. Je m’étais fait l’écho de ces bonnes nouvelles, de ces signaux positifs, dans la revue de presse depuis quelques temps.

Reconnaître la primauté de l’anglais, c’est être crédible

Je vais tenter de vous donner plusieurs clés de compréhension. Emmanuel Macron, en fin psychologue, sait bien que, pour un président de la République, nier la réalité de la suprématie de l’anglais et refuser de l’utiliser serait contre-productif. Pour un observateur de la vie politique, pour le grand public, cela attirerait surtout l’attention sur l’amertume et la négativité. Ce serait un peu comme être mauvais perdant. Pour une personne lambda, sans parti pris, comment faire confiance à quelqu’un qui tente de tordre la réalité pour la faire se plier à ses envies secrètes ? C’est prendre le risque de décrédibiliser sa parole et que le reste du message ne soit plus audible ou qu’il éveille la suspicion.

En reconnaissant la primauté de l’anglais, en s’en emparant pour parler à « l’international », il évite de froisser nos amis anglophones. Ce n’est donc plus une bataille français contre anglais qui se joue. A notre époque, les batailles assumées, voulues, ne peuvent plus être acceptées, car elles donnent une image agressive de leurs initiateurs, et notre époque ne peut plus l’accepter. Difficile d’accepter cette position quand on sait tout ce qu’ont essayé de faire les gouvernements britanniques et américains pour évincer le français. Il faudrait revoir le vocabulaire. Ce n’est plus un combat pour la francophonie et la langue française qu’Emmanuel Macron mène, cela fait partie de « l’ancien monde ». Ce serait désigner un ennemi, ce serait obliger les gens à prendre partie pour l’un des deux camps, et pas nécessairement le sien. Non, c’est une opération séduction et affermissement interne. Qui pourrait le reprocher ?

Ne pas s’interdire d’utiliser l’anglais, c’est aussi affirmer que l’on ne se sent pas menacé par cette langue. C’est donc un message fort et qui démontre une confiance en soi, à condition que cela ne s’accompagne pas d’un reniement de sa propre langue, bien sûr.

Privilégier le lien, avant de discuter

Sa « diplomatie des embrassades » constitue une autre illustration éclairante de sa philosophie. On privilégie le lien, on est toujours prêt à une discussion cordiale entre amis. Ce qui n’empêche pas de dire ce que l’on pense. Après avoir rencontré Donald Trump et avoir été reçu avec toutes les considérations (premier président étranger à avoir été reçu à la Maison Blanche par Donald Trump, et en grande pompe), M. Macron n’a pas manqué d’égratigner la politique de M. Trump devant les étudiants américains. Mais pas avec amertume et avec agressivité. Non, avec fermeté et conviction, ce qui rend le message non offensant. M. Macron démontre par là sa maîtrise des codes politiques.

Un message ne peut pas passer si l’interlocuteur n’est pas prêt à l’entendre et est en de mauvaises dispositions. C’est cette simple évidence qu’Emmanuel Macron applique dans les liens qu’il tisse à l’international. Cela n’empêche pas ensuite d’exprimer des convictions ou des souhaits qui sont d’autant mieux entendus.

Reconnaître la primauté présente de l’anglais n’empêche pas d’avoir une ambition pour le français !

Son ambition devient séduction dans ce cadre cordial. M. Macron l’a démontré en Chine en racontant :

« Vous m’avez tout à l’heure confié, M. le Président, que la deuxième langue étrangère de votre fille était le français, je rêve que la première langue étrangère de vos petits-enfants soit le français. » En l’affirmant, Emmanuel Macron informe également ses interlocuteurs que cet objectif est possible et réalisable. Quelque part, il rend d’autant plus possible cette réalité qu’il affirme qu’elle est possible. Cela ne peut manquer de susciter la curiosité, et je pense que de nombreuses personnes iront s’informer et se mettre à jour sur la situation et la vitalité actuelle du français. Pour ceux qui n’ont rien entendu de positif sur le français depuis 50 ans, il faut avouer que certaines affirmations peuvent « décaper » et faire prendre conscience de l’importance grandissante du français. Par un cercle vertueux, cela permet d’amplifier la demande de français, comme on le constate déjà.

M. Macron expliqua en Chine :

« Je veux le dire aux étudiants francophones présents dans cette salle : vous avez fait le bon choix, a poursuivi Emmanuel Macron. Le français est un atout pour l’avenir. C’est aujourd’hui la cinquième langue la plus parlée au monde, la quatrième langue d’Internet, la troisième langue des affaires, la deuxième langue la plus apprise dans le monde qui sera parlée par plus de 700 millions de personnes au milieu du siècle, dont 85% en Afrique. »

Est-ce de la méthode Couet ? Non. D’après FranceTVinfo, « En 2014, il y avait 142 universités chinoises enseignant le français, contre 32 en 1999. » et aujourd’hui, 120 000 étudiants chinois apprennent le français. La dynamique est là, forte. Il faut le faire savoir.

La critique de l’anglais, une attitude risquée

Je suis parfois mal à l’aise avec le fait de critiquer et dénoncer la position dominante de l’anglais, alors que je suis un fervent promoteur de la langue française. Le problème que je perçois, c’est que l’on prend le risque que l’on retienne surtout l’information martelée (et que l’on dénonce) : « l’anglais est en position dominante », ce qui conforte cette assertion, et que le ton dénonciateur soit mal perçu. La critique de la prédominance de l’anglais en France est une lutte qui me paraît nécessaire, mais difficile. Nécessaire face à la mauvaise volonté, difficile car on fait le deuil du travail de conviction. Elle ne peut pas s’adresser au grand public à mon avis (les évidences et la doxa plaident jusqu’à présent contre notre combat), mais qu’à des personnes déjà convaincues et informées, ou qui souhaitent l’être, pour les mobiliser dans un combat. Saluons à ce propos les combats ingrats menés devant les tribunaux par nos amis de l’AFRAV. Ingrats car difficiles, longs, contre une mauvaise foi évidente des camps adverses et qui devraient être menés par notre gouvernement, et non pas par de simples citoyens sur leur temps libre et avec de maigres ressources. Une victoire vient cependant enfin d’être remportée alors que la mauvaise foi faisait loi dans les combats judiciaires précédents.

Revenons à M. Macron. Il ne dénonce pas, il promeut. Il ne critique pas, il propose. Il ne s’oppose et ne dénigre pas, il crée du lien. Il ne se désole pas des mauvaises nouvelles, il détaille les bonnes nouvelles, comme quelqu’un qui souffle sur les braises pour faire prendre de la vigueur au feu. Ces propos rapportés par le Figaro (je ne retrouve plus le passage dans la vidéo du discours de Ouagadougou) nous l’illustrent :

Le chef de l’État le promet: «Le français sera la première langue d’Afrique», et hésite-t-il, «peut-être du monde».

Une promesse idéale, mais non pas idéaliste. Ainsi que nous le confiait Imma Tor, conseillère langue française et diversité linguistique au cabinet de Michaëlle Jean : « Plus de la moitié des locuteurs quotidien du français vivent aujourd’hui en Afrique». Et selon certaines conjectures, le français devrait devenir à l’horizon 2050 la première langue du monde… Réponse dans 33 ans.

Le discours est « tout bon » ! (reste à voir les actes, bien sûr). Si nous voulons promouvoir le français, il nous faut aussi intégrer que l’on s’adresse aux anglophones et anglophiles et que nous voulons également les convaincre. Il l’a fait également en se rendant au Ghana promouvoir le français, où la demande pour notre langue est très forte et peine à être satisfaite faute de professeurs.

Quelle attitude face aux anglicismes ?

Concernant les anglicismes, si je défends l’utilisation de mots français lorsque l’équivalent de termes anglais existent en français, il ne faut pas perdre toute son énergie dans ce combat, aussi louable soit-il. Songeons à la langue anglaise : c’est une langue germanique et pourtant environ 60 % de son lexique est d’origine latine et / ou française. C’est un fait, cela fait partie de l’histoire de cette langue. Des écrivains au XVIe siècle se sont battus pour promouvoir les équivalents germaniques des mots français… avec peu de succès. Pourtant, aujourd’hui, les termes français ne passent plus en anglais, car ils en sont arrivés à un point où ils n’ont plus besoin de notre langue. C’est comme cela. Cela ne veut pas dire que ça ne peut pas rechanger. Mais je ne crois pas que ce soit l’aigreur et l’agressivité qui redonneront du prestige à notre langue. Développons ce que nous avons, faisons fructifier nos avantages, et ne nous occupons pas du reste, telle pourrait être la philosophie explicitée de M. Macron et applicable aux anglicismes. Ce qui n’empêche pas de continuer à proposer des termes équivalents, beaucoup sont adoptés sans que nous le sachions car ils concernent des domaines techniques. Mais ne nous focalisons pas sur quelques mots qui pourraient être synonymes d’échec. Ce seront surtout les nouveaux mots que nous inventerons qui feront évoluer notre langue, et non pas ceux rentrés dans la langue courante comme week-end et que nous voudrions remplacer. Le combat pour l’affichage en français me semble cependant être nécessaire et rentrer dans un autre cadre.

Conclusion

M. Macron a pour lui la jeunesse. Son objectif, lorsqu’il s’adresse à un auditoire, est de respecter ses interlocuteurs tout en leur faisant miroiter les avantages de la langue française. C’est un discours résolument porté vers l’optimisme, mais qui n’agresse personne, qui respecte et cherche à convaincre, y compris ceux parfois désignés comme les ennemis de la langue française, les anglophones. Pour faire une boutade, ce ne sont pas des ennemis de notre langue, ce sont juste de futurs locuteurs du français !

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