Le français impeccable comme marqueur social

[Article publié initialement le 5 Décembre 2013 sur le forum dans la catégorie Débat et Réflexion]

La maîtrise impeccable du français est un marqueur social, ce qui explique naturellement toutes les résistances à sa simplification. A l’opposé, la maîtrise de la langue anglaise dans l’espace francophone n’est pas tellement un marqueur social : c’est une compétence pour accéder à des responsabilités qui permettent d’être en prise directe avec les grands courants de la mondialisation. A l’intérieur de l’espace francophone, un membre de l’élite qui ne maîtriserait pas parfaitement la complexité de la syntaxe française ou de sa prononciation serait disqualifié aux yeux de ses pairs même s’il maîtrise bien la langue de Shakespeare.
Côté France d’en bas, une petite anecdote pour préciser ce point. Il y a quelques années je faisais la queue dans une agence de l’American Express à Paris rue Scribe. Dans cette queue, une femme dont je n’ai pas pu déterminer la nationalité. Virevoltant autour de cette queue, un employé français s’activait autour des clients pour les diriger vers des guichets disponibles. Cette femme commence par lui expliquer qu’elle avait oublié sa carte « à la maisson ». L’occasion était trop belle pour ce subalterne de se gausser de cette faute de prononciation qui trahissait l’origine étrangère de la dame. Et lui de répéter à voix haute : « Bien sûr, Madame, quand vous retournerez à la maisson »… Au lieu de prononcer « à la maison », ce qui aurait permis à cette étrangère de ne plus faire la faute la prochaine fois.
Côté France d’en haut, la prédominance de la compétence langagière en français sur la compétence langagière en anglais est flagrante, même à l’extérieur de la France et notamment dans les organisations internationales. Un Français à l’anglophonie défaillante pourra quand même être promu à la tête d’une grande organisation. C’est ce que disait Christopher Soames (Homme d’Etat britannique conservateur et gendre de Winston Churchill, ancien vice-Président de la Commission européenne, ambassadeur du Royaume Uni en France, dernier gouverneur de la Rhodésie du Sud): « Dans une organisation internationale, il faut toujours mettre un Français à la tête, car les Français sont les seuls à ne jamais y défendre les intérêts de leur pays. ».
Au Moyen-âge en ses débuts, le grec et le latin n’étaient pas tellement des marqueurs sociaux. C’était simplement l’apanage, au sens propre, des clercs. Le seigneur était illettré, mais il avait le droit de porter l’épée et, bien sûr de s’en servir. L’épée était le marqueur social qui distinguait la noblesse à la fois du peuple et des clercs.
A partir de la Renaissance et jusqu’à la fin des années 50, avec l’étude du grec ancien incluse dans la formation des enfants des classes dominantes, bien maîtriser la langue était beaucoup plus important que d’avoir un bagage scientifique substantiel. L’origine et la racine des mots : voilà l’essence des choses. Les professeurs de lettres étaient tous des hellénistes et des latinistes. Même après l’introduction de la nouvelle discipline « lettres modernes », l’initiation au latin était tout de même obligatoire. Nous étions ainsi en présence d’une vision aristotélicienne des choses puisqu’il suffisait de les décrire, avec les mots adéquats, pour que l’on puisse les comprendre. La vision galiléenne qui s’y oppose selon laquelle « Le grand livre de la nature s’écrit en caractères mathématiques » a mis plusieurs siècles pour s’imposer. Preuve en est qu’à peine deux siècles après lui, les élites faisaient peu de cas des savants ; comme par exemple, les révolutionnaires qui ont laissé décapiter Lavoisier. Le juge qui l’a envoyé à la guillotine a dit : « La république n’a pas besoin de savants ».
Aujourd’hui, en concomitance avec l’importance grandissante de la technologie, donc de la science, le latin et le grec ont disparu quasiment des filières d’excellence, remplacés, comme l’aurait souhaité Galilée, par la sélection mathématique à outrance.
Et l’institution a suivi docilement : le Capes de lettres classiques n’existe plus ; il est remplacé par un Capes de lettres, option lettres classiques.
Je cite ici (http://www.sauv.net/fx130513.php) un communiqué de presse du 13 Mai 2013 sur le site Sauver les lettres : « L’étude de la langue et de la pensée grecques au collège ou au lycée offre la possibilité aux élèves d’avoir accès à toute l’étymologie du langage savant international, aux fondements de la réflexion philosophique, politique et scientifique, aux textes fondateurs de l’épopée, de la tragédie, de l’histoire. En outre, alors que les Romains eux-mêmes ont reconnu l’apport qu’a constitué pour eux la rencontre avec la langue et la culture grecques, les professeurs formés aux deux langues anciennes seront réduits à une proportion minuscule, ce qui est un non-sens total sur les plans historique, archéologique, linguistique et littéraire. »
Je rajouterai ce point sur le plan linguistique : cela permettrait aux élèves de comprendre la subtilité de la grammaire française, en se rendant compte qu’il existe, par exemple, d’autres systèmes, des déclinaisons (pour ceux qui ne connaissent pas l’allemand), des moyens de désigner le nombre autrement que par le singulier et le pluriel (le duel), d’exprimer la condition autrement que par le conditionnel (l’optatif), etc.

En conclusion, que les décideurs de la francophonie décident ou non de la simplification du français, je propose d’aller à l’encontre de la tendance du jour : que tous les élèves de France, au moins à partir du lycée, aient l’obligation de faire deux années de grec ancien. .
Deux années de grec, à la place de deux années en moins d’une langue vivante II n’est pas cher payé pour accéder à une maîtrise que l’on pourra considérer comme totale du français d’aujourd’hui. Il est bien plus important de maîtriser pleinement la langue de son pays pour accéder à une carrière professionnelle digne de ce nom que d’acquérir imparfaitement, avec les résultats que l’on sait, la maîtrise de deux ou trois autres langues étrangères. Même s’il s’agit de sacrifier les activités d’éveil, d’ouverture sur la vie. J’assume sereinement cette position que d’aucuns trouveront platement réactionnaire.

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Michel
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