Le français contre l’anglais ?

(publié le 09-03-2010 sur lefrançaisenpartage)

Ci-dessous, j’essaie de résumer l’enjeu du combat pour la langue française sous forme de question / réponse

Le combat pour la langue française, un combat contre les mots anglais ?

Oui et non.

Non car…
Les mots week-end, parking, cool sont dans la langue française, ça y est, on ne va pas s’amuser à les changer, seul contre tous et à dire « fin de semaine », « parc de stationnement » et je ne sais quoi d’autre. Ils sont là, ça a correspondu à un moment où l’on a pris des mots de la langue anglaise dont on avait besoin, de même qu’on a pris des mots italiens pour parler de musique (soprano, piano…), hollandais pour parler de navigation (bâbord, tribord) et que le français est un mélange de mots d’origine grecque, latine, franc, avec des apports de plein de langues. Il n’y a aucun problème et je ne vois pas pourquoi je devrais me battre seul contre tous à utiliser ou fabriquer des mots français alors que le poids de l’habitude est là et que c’est très bien comme ça.

Oui parce que…
Ce n’est pas un combat contre la langue anglaise en soi mais contre le fait qu’une langue est un outil qui sert à décrire la vie, le monde… Le problème, lorsque l’on prend des mots étrangers, c’est qu’ils ne nous parlent pas directement car ils ne sont pas transparents. Un chat pour désigner un salon de discussion n’est pas forcément transparent pour quelqu’un qui ne connaissait pas ce mot avant et qui pensera plutôt à un animal (on ne voit donc pas trop le lien, à part peut-être avec la souris d’ordinateur…). Écris « tchat » à la rigueur, on reconnaît le mot tchatche, qui lui est déjà français, c’est donc plus facile à apprendre et retenir ! De même courriel : on reconnaît courrier, avec -el comme dans logiciel. Alors du coup, sans avoir jamais rencontré le mot auparavant, on devine ce que peut être un graticiel (logiciel ou programme gratuit), un pourriel (à vous de deviner…), une célibattante, cybervoleur, etc…

Quels sont les enjeux du combat pour la langue française ?

En fait, pour moi, l’enjeu se résume en peu de chose : trouver des mots précis et clairs pour décrire ce qui nous entoure. Je vis et parle en français, et j’ai besoin de mots que je comprends pour décrire la réalité.

Pourquoi y a-t-il plein de mots anglais en français ?

Si on regarde la langue anglaise, on se rendra compte qu’elle comporte plein de mots qui viennent du latin via le français ou du français directement. Pourquoi ? Pour deux raisons, l’une historique, est que Guillaume Le Conquérant, lorsqu’il a envahi l’Angleterre, s’est installé avec ses copains qui parlaient tous français, ou plus exactement le français qu’on parlait en Normandie. La deuxième, et c’est ce qui se passe pour nous, c’est que le français possédait des mots qui désignaient des choses que l’anglais ne faisait pas. Il est donc plus simple de prendre un mot déjà fait. Donc, dans la langue anglaise, qui est une langue d’origine germanique, on trouve plein de mots d’origine française ou latine relatifs aux institutions : institution d’ailleurs, révolution, administration, law (loi), order (ordre), etc…
Les mots sont venus remplir un vide.
De même, les grands navigateurs à la Renaissance, ceux qui ont fait de grandes innovations, étaient hollandais. Quand on découvre quelque chose, on lui donne un nom pour pouvoir le désigner, en parler. On le fait avec sa langue, c’est ce qu’il y a de plus facile. « backboord » nous a donné bâbord (si j’ai bien retenu l’orthographe hollandaise). De même, pour les arts, ceux qui ont fait des découvertes étaient italiens, notamment en musique, d’où opera dell’arte, piano, cello, etc…
Mon père m’a expliqué que lorsqu’il était coopérant en Madagascar, il avait remarqué que les gens utilisaient en malgache des mots français pour parler de bricolage. Et oui, les malgaches, lorsqu’ils ont utilisé des outils n’avaient pas de mots pour les désigner, il était donc plus simple de prendre le mot qu’utilisaient les français qui leur donnaient ces outils plutôt que chacun réfléchisse à un nouveau mot lorsqu’il reçoit tel ou tel objet. Il aurait fallu une coordination et une volonté de tous les malgaches pour qu’ils s’inventent des mots pour les nommer et qu’en plus ils les utilisent.

Que s’est-il passé avec les mots anglais et le français ?

Je vois deux phénomènes :

d’abord, la plupart des innovations liées à l’informatique ont été faites et popularisées dans des pays anglophones, en l’occurrence les États-Unis. Si notre minitel avait marché (l’ancêtre d’internet), nul doute que l’on utiliserait des mots français pour parler d’informatique, mais ça n’a pas été le cas. Donc on dit PC (personal computer), chat, freeware, etc… Ce n’est donc pas surprenant que ce soit surtout les informaticiens (ceux qui sont le plus en contact avec les innovations) qui utilisent des mots anglais. Par contre, pour les mots qui existaient déjà en français, ou certains autres traduits directement, on utilise le français : écran, tour, lecteur CD (mais CD est anglais (compact disc)), clavier, souris, disque dur, mémoire vive, etc…
Un autre domaine où l’on a massivement emprunté à l’anglais est celui du marketing. Le mot, déjà, est anglais. Cross-merchandising, marketing, etc…
Mais on se rend compte que naturellement, au bout d’un moment, et quand le concept se répand, des équivalents français les remplacent parfois, surtout lorsque le sens du mot est obscur.

On le voit, le français n’est pas si envahi.

D’autre part, il y a des effets de mode. On aura plus tendance à emprunter des mots à un pays et à sa culture si celui-ci est vu positivement ou si l’on est souvent exposé à certains des mots de sa langue. Il est « cool », c’est un « winner », « lol ». A une époque, on empruntait au latin pour paraître savant, aujourd’hui, on utilise parfois l’anglais pour montrer que l’on réussit dans la vie, car le pays le plus riche, c’est les États-Unis. En empruntant sa langue, on a peut-être envie de partager son succès d’une certaine façon. Cela révèle aussi l’accès à une culture importante, ce qui est un gage d’ouverture d’esprit.

Ajoutons qu’avant la fascination pour les États-Unis qui est assez récente, tout au plus 80, voire 100 ans, il existe une
anglophilie de longue date : ainsi Jack Lang ne s’appelle pas Jacques Lang car ses parents aimaient le Royaume-Uni et sa culture. De même, des mots ont pu être empruntés à cette époque.

Alors… faut-il défendre la langue française ?

Lorsque l’on part sur une mauvaise question, on ne peut que donner de mauvaises réponses, il s’agit donc de bien préciser la question.
Au fond, qu’est-ce qui est gênant pour la langue française ?
Il faut bien différencier la langue proprement dite (les mots que l’on utilise, la grammaire) de sa situation dans le monde, ce qui constitue un autre débat.
Le problème n’est pas qu’il y ait des mots d’origine anglaise (ou d’une autre langue d’ailleurs) en français, la langue n’est pas une sorte d’idole pure qu’il faudrait défendre contre une autre langue impure, non, ce n’est pas ça. La langue est un OUTIL, c’est un concept très important, et c’est dans ce cadre que se pose le débat. Un bricoleur qui a un outil mal adapté fera un travail moins bon ou plus lentement. C’est un peu la même chose avec une langue. Plus la langue est claire, compréhensible, logique et précise, mieux c’est. Moins on a d’effort à faire pour l’utiliser, mieux c’est. Ce qui ne doit pas se faire au détriment de la précision, attention ! Cependant, comme je le disais plus haut, il est plus facile de retenir le sens de graticiel que de celui de freeware, car, comme on dit pour le port salut, c’est marqué dessus !
La problématique du combat pour la langue française est donc assez simple : trouver des mots suffisamment clairs et précis pour désigner les nouveaux objets et concepts que l’on rencontre.
Seulement, ce n’est pas à chacun de trouver ces mots-là, ce serait beaucoup trop fastidieux, et ce n’est pas notre responsabilité. On pourrait dire que c’est notre responsabilité d’utilisateur de la langue française, mais je ne suis pas d’accord que cela se place au niveau individuel. Pour moi, cela doit se faire au niveau collectif. Ainsi lorsque l’on dit : j’en ai marre de lutter contre la langue anglaise en disant courriel alors que tout le monde dit mail, je suis d’accord ! Forcément ! Et quand bien même tout le monde utiliserait ce mot que cela ne résoudrait pas le problème car d’autres découvertes seront faites dans d’autres pays et ces découvertes viendront avec des mots obscurs pour les nommer, mots qu’il nous faudra apprendre avant de les comprendre.
Alors que faire ? La réponse est toute simple : désigner des représentants chargés d’élaborer ou de recueillir des mots pour l’usage français à la place de ceux que l’on importe.

Comment agir ?

Actuellement : les mots arrivent en France par quelques personnes savantes dans un domaine et ou en contact avec des nouveaux concepts / objets, qui le répandent et le vulgarisent par des magazines, par discussion, etc… jusqu’à ce que ce mot s’impose à un grand nombre de personnes.

La méthode pour changer : savoir par qui les mots arrivent (je ne parle pas de personne en particulier mais de personne susceptible de le faire, par exemple dans quelles professions, quelles institutions), s’adresser à ces personnes ou à des représentants de ces personnes pour qu’ils trouvent un équivalent et mettent en ligne la définition de ce mot (accessibilité au sens pour ceux qui rencontrent ce mot sans le connaître pour pouvoir en vérifier le sens) ; (cela pourrait être sur le wiktionnaire avec un accord, ou sur d’autres programmes en ligne, ainsi que sur des dictionnaires papier également), l’utiliser dans les revues spécialisées, l’intégrer dans les correcteurs d’orthographe des logiciels comme Word, etc…

Il faudrait certainement une incitation à utiliser ces mots, une fois ceux-ci élaborés, par exemple que des personnes soient chargées de relire certains magazines, journaux et de leur signaler lorsqu’un mot français équivalent existe pour qu’ils popularisent ce mot. Des pénalités pourraient être prévus pour les mauvaises volontés, ceux qui s’obstineraient en connaissance de cause. Attention, je ne parle pas ici de surveiller chaque mot de chaque parution, ce serait l’horreur ! Le but n’est pas de créer une police tatillonne, mais de veiller aux abus sur quelques grandes chaînes nationales et journaux à grande diffusion afin que la langue française soit claire, notamment lorsque l’on aborde des sujets pointus (informatique notamment, concepts financiers et économiques aussi).

Un exemple

Un exemple vaut mieux qu’un long discours. Ainsi dans le domaine informatique, les nouveaux mots se répandent souvent par ceux qui sont confrontés aux innovations informatiques. On pourrait donc imaginer de réunir des professeurs d’école informatiques pour proposer des équivalents français simples et précis pour remplacer des mots anglais incompréhensibles par des non-informaticiens. Ces professeurs pourraient même demander à leurs élèves de donner leurs propositions de mots.
Cercle vertueux, une fois cela fait, les journalistes, par exemple, qui auront besoin de comprendre quelque chose sur l’informatique auront leur explication par des spécialistes avec des équivalents français et eux même populariseront ces mots, etc…
Il s’agit juste de cibler les canaux par lesquels des mots étrangers rentrent dans la langue française et de court-circuiter ces canaux. En effet, il est plus facile et utile d’agir en amont, lorsque le mot est utilisé par une dizaine de personnes, que lorsque celui-ci est utilisé par tout le monde.

Pour poursuivre la réflexion, découvrez un article plus récent traitant du même thème ici :

Idées reçues sur la défense du français et de la francophonie

Rajout du 11 mars 2012 :

Les choses évoluent et des outils se sont mis en place pour trouver les équivalents des mots anglais en français. Rendez-vous sur mon article qui en parle.

5 commentaires

  1. Stephane /

    je pense que l’anglais est moins compliqué que le français.
    I think that English is less difficult than French.

  2. Article très intéressant et je souscris. Mais il est temps d’aborder le problème au niveau des langues qui subissent le même fléau , à commencer par celles de l’Europe. Donc il faut militer pour un rassemblement d’intérêts entre les pays d’Europe, pour qu’ils recherchent des partenariats linguistiques préservant chacun sa langue, etc… Belle affaire !

    • Marc /

      Je réponds avec du retard. Oui, pourquoi pas, le Brexit ouvre sans doute des possibilités de rééquilibrage linguistique au sein de l’Europe, et visiblement M. Macron veut relancer l’apprentissage de l’allemand. Avez-vous des idées autour desquelles articuler ces partenariats linguistiques dont vous parlez ?
      Joli site que vous avez là sinon …! 😉

  3. Je découvre ce soir votre réponse du 11 juin. J’ai vu votre article sur la campagne dans les aéroports et justement j’en parle dans mon blogue ouileslangues. Je crois qu’on voit les choses un peu de la même façon. Je me défoule un peu sur ce blogue, que je trouve un peu fouillis dispersé, mais ça me fait du bien. Quant à une harmonisation européenne de défense des langues, on pourrait dire que les institutions suffisent, Erasmus, etc… Mais la tentation de passer par-dessus tout ça en utilisant l’anglais est trop forte et pire qu’une passivité il y a chez les Européens comme un zèle à vouloir de l’anglais et un complexe de rester dans sa langue. Et je pense vraiment que l’exemple doit venir d’en haut… Bref je suis trop long. Bonsoir !

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