Le français langue pure ou créole ?

Publié le 20-04-2011 sur lefrançaisenpartage

Parfois, les tenants de la défense du français défendent sa pureté contre l’invasion de mots anglais. Qu’en est-il réellement ? Est-ce à juste titre ? C’est de cela dont j’aimerais discuter aujourd’hui.

Les origines du français : le français, un latin qui a évolué

Tout d’abord, on peut regarder ce problème d’un point de vue historico-linguistique.  Le français, de par ses origines, est en fait un latin qui a évolué sous le coup d’influences diverses. Si au début, il y avait le latin en France, l’arrivée de la peuplade des Francs (notamment) a changé la donne : les francs se sont mélangés avec les populations latino-gauloises (gallo-romaines) et ce qu’on appelle le français doit donc une part de son vocabulaire à l’apport de ces tribus germaniques. Ceci dit, le latin était et demeurait la langue des élites, aussi bien en France, en Italie et en Espagne que dans d’autres pays d’Europe, y compris plus tard (au Moyen-Âge) dans des pays qui correspondent aujourd’hui à l’Allemagne et à l’Europe de l’Est. Il restait donc une forme du latin de l’époque romaine comme figé dans le temps, qui ne subissait aucune évolution. C’est le latin que l’on a pu apprendre nous-même lors de notre scolarité, le latin des auteurs latins.

Parallèlement à cela, la langue parlée par le peuple évoluait petit à petit, par l’apport de nouveau vocabulaire d’autres familles linguistiques : le franc, langue germanique, le gaulois, langue celtique. Mais cela n’est qu’un facteur. Pour les linguistes, une langue se caractérise par son lexique (le vocabulaire), sa prononciation (la phonétique), sa syntaxe, sa grammaire. Ainsi, des gens qui parlaient la même langue en Bretagne ou en Provence ne s’étaient pas approprié le latin de la même façon, certains avaient des particularismes, de même qu’en Irlande, on a gardé ou transposé des expressions du gaélique en anglais. Par exemple : « I’m after eating » qui ne veut pas dire grand chose en anglais britannique et qui est pourtant perçu comme anglais par les irlandais (qui signifie « je viens de manger / j’ai mangé »). Moi-même, vivant en Normandie, je n’ai appris qu’en lisant un livre d’Henriette Walter que « passer la toile (ou l’emballage) » étaient des expressions répandues sur quelques départements mais pas dans toute la France. « Faire un mi », vous connaissez ?

Je clos cette digression dont le but était de montrer que des gens pouvaient avoir l’impression de parler le latin quand bien même ils parlaient déjà une langue un peu éloignée. Un évènement (linguistique!) éclaire cela en 842, exemple que je tire du livre très instructif « La guerre des langues » de Louis-Jean Calvet : à cette époque, les rois Charles le Chauve et Louis le Germanique prononcent leurs serments dans la langue du pays de leur frère : le roman (ancêtre du français) et le tudesque (ancêtre de l’allemand). Dans le livre, l’auteur cite la version de l’époque, le texte en français moderne correspondant, et le texte en latin classique correspondant. Stupeur si l’on peut dire ! Le texte ressemble un peu aux deux langues mais est trop différent pour être considéré comme du latin ou du français. C’est un peu comme l’un des chaînons manquants sauf qu’il s’agit ici de linguistique et non pas d’évolution humaine… Ainsi on voit que certains adjectifs n’occupent plus la place qu’ils occupaient en latin, mais qu’ils gardent du lexique que l’on reconnaît avec plus de peine aujourd’hui, etc…

Cela montre une chose : c’est qu’une langue est en constante évolution quand bien même on a l’impression que c’est toujours la même, un peu comme une barque dont on changerait chaque planche une par une et qui au final n’aurait plus aucune planche d’origine : serait-ce encore la même barque ? Je cite à nouveau Louis-Jean Calvet : « le français ou l’espagnol sont du latin, mais du latin déformé par quinze siècles d’usage populaire, prononcé par des gosiers habitués à d’autres sons et adaptés à d’autres habitudes syntaxiques. Un latin bâtard, dialectisé, truffé d’emprunts à d’autres langues, rendu donc méconnaissable certes, mais un latin quand même » (Op. cité p. 138)

Nous-même, lorsque l’on voit la différence d’expression qu’il peut y avoir entre nous et la langue que parlent nos parents / grands-parents… etc, cela donne une idée de l’évolution de la langue, qu’il faut multiplier par le nombre de générations qui se sont succédées. Un buzz, un portable, la positive attitude, un kebab, du lait bio, du tofu

L’influence de l’anglais et du français l’un sur l’autre

Aujourd’hui, on assiste aux conséquences du basculement entamé il y a déjà plus de 100 ans entre le français qui était la langue internationale jusqu’à grosso modo la Première Guerre Mondiale, et l’anglais. Cela se traduit par l’appropriation massive du vocabulaire anglais par les locuteurs du français. Smartphone, le web, un mail. A nouveau, un petit détour par l’histoire est instructif. L’anglais est une langue totalement bâtarde dans le sens que c’est une langue issue du germanique parlé dans une zone en Allemagne au sud du Danemark mais rendue méconnaissable par l’apport du français et du latin et par sa simplification grammaticale. Ainsi, si le haut anglais a encore des déclinaisons, on n’en trouve plus que des traces aujourd’hui : le -s à la troisième personne du singulier ; le féminin, le masculin et le neutre se sont fondus en un seul genre et pas mal de temps ont disparu, un peu comme le passé simple tend à disparaître au profit de l’imparfait en français. L’apport du français a été massif car depuis Guillaume le Conquérant, les nobles « anglais » parlaient le français (celui de Normandie) pour la simple raison qu’ils étaient français ; ils avaient conquis l’Angleterre et quand ils s’installaient, ils venaient avec leur langue. Ainsi, les nobles disaient « beef » pour parler de la viande de bœuf quand les fermiers disaient « ox » pour parler des bœufs. Autre exemple dont j’ai pris connaissance récemment : le fameux roi anglais Richard Cœur de Lion ne parlait quasiment pas anglais car il passait l’essentiel de son temps à Rouen (vrai capitale politique de l’époque) et non pas en Angleterre. Ainsi si l’on devait refaire le film Robin des Bois de façon authentique, Sean Connery serait plus près de la réalité s’il parlait en français. Il faut dire qu’à l’époque, les rois « anglais » possédaient des domaines très importants en France, dont la population était plus grande qu’en Angleterre, et que ce n’est qu’à la perte de toutes ces terres que les rois anglais ont dû apprendre la langue de leurs sujets anglais, langue qui avait déjà bien évolué sous l’influence du français normand et de l’apport du latin par les érudits. Ainsi, mon professeur irlandais de linguistique nous expliquait avec malice que l’anglais n’était qu’un français mal prononcé.

Aussi, il n’est pas étonnant de voir que l’anglais a gardé la trace de vieux mots français tombés en oubli chez nous. Ainsi un « mail » est le descendant de notre « malle-poste », « sir » est plus proche de la prononciation de notre ancien « sieur » que ne l’est notre « monsieur », même s’ils ont depuis importé « mister ». « Flirt » ? L’adaptation de « compter fleurette ». On voit ainsi qu’un certain nombre de mots anglais ne sont qu’un retour de mots français prononcés différemment. Il existe également d’autres mots (smartphone, cool) qui sont partiellement ou pas du tout d’origines latine ou grecque, ou certaines façons d’arranger les mots qui nous sont étrangères : la « positive attitude » au lieu de « attitude positive ».

L’apport de mots anglais obéit à plusieurs fonctions aujourd’hui. Il peut par exemple combler un vide. La supériorité technologique (jusqu’à aujourd’hui en tout cas) des anglais nous ont fait adopter les inventions et le nom qu’ils leur ont donné (le vocabulaire informatique, certains mots du monde du spectacle et du divertissement (show-business, CD) et du monde des affaires (marketing, cash…)). Ces mots sont cependant prononcés bien souvent « à la française » et un anglais aurait du mal à comprendre ce qu’on veut lorsqu’on demande du « white spirit » ou lorsque l’on parle de « joint venture », de « junk-mail » (pourriel)…

L’utilisation de l’anglais peut aussi obéir à des situations : des slogans de pub, certains chanteurs français qui chantent en anglais…

Créole tu étais, créole tu seras

Ce que l’on peut dire en tout cas, c’est qu’actuellement, le français est en train « d’ingérer » une quantité importante de mots anglais. Qu’en restera-t-il dans 50 ans, cela reste un mystère. Toujours est-il que dans 50 ans, si l’on parle une langue qui aura massivement importé de l’anglais, une majorité de gens considèrera toujours qu’ils parlent français quand bien même notre génération aura certains problèmes pour comprendre certains mots, expressions ou tournures de phrase de nos descendants. C’est (malheureusement pour certains) le lot des langues. L’anglais a massivement importé du français et cela a provoqué de nombreuses (et souvent vaines) tentatives de résistance ;  aujourd’hui, si l’on disait à ceux qui parlaient l’ancêtre de l’anglais que leur langue deviendrait une langue internationale, ils auraient du mal à nous croire car ils seraient incapables de reconnaître cette langue qui ressemble plus à du latin prononcé à l’anglaise qu’à la langue qu’ils parlent. Actuellement, l’anglais est conquérant pour les mêmes raisons que le français l’a été auparavant, des raisons d’importance économique (États-Unis première puissance économique mondiale), démographique (nombre de locuteurs d’anglais langue maternelle important) et culturelles.

On peut écrire des scenarii de science-fiction où un créole de français mélangé à du lingala serait la langue d’une RDC démographiquement très importante et prospère économiquement et qui donnerait de nombreux mots au français d’Europe. Un autre scénario pourrait être que les français parleraient  dans 5 siècles ce qu’ils pensent être de l’anglais  (par volonté de « devenir » anglais ou américain) mais qui serait en fait uniquement l’appropriation qu’ils s’en sont fait, un anglais prononcé « à la française » qui deviendrait la norme de « l’anglais » car la France serait la championne économique… du monde anglo-saxon. L’avenir nous réserve des surprises. Une chose est sûre (de par l’histoire des langues), c’est que les langues évoluent, que le français est déjà un créole aux origines multiples (latin, grec, gaulois, germanique, anglais, avec un peu d’arabe, d’allemand, d’espagnol…) et que la pureté de la langue n’est que la connaissance que l’on a actuellement de notre langue qui nous fait croire qu’elle a toujours été comme cela. Les changements font peur, c’est certain mais ils se font lentement et rarement contre la volonté des personnes, même s’ils se font avec des résistances.

Pureté du français, norme et créole…

La pureté d’une langue est liée à l’histoire d’une norme : la langue est pure par rapport à la façon dont elle est parlée à un endroit et à un moment. Parle-t-on plus (ou moins) français aujourd’hui qu’il y a 200 ans, 400 ans ou 600 ans ? A quel moment a-t-on vraiment parlé le français dans sa forme la plus pure ? Le français parlé à Abidjan est-il moins français que le français parlé à Bruxelles, Alger, Montréal, Paris ou Marseille ? On sent intuitivement qu’il y a une histoire de norme, que celle-ci est liée à Paris et à l’image que l’on se fait de la façon dont on y parle ou parlait le français, que les apports anglais (récents) ne participent pas de cette norme. Ce qui fait la norme du vocabulaire, c’est lorsque l’on a oublié d’où celui-ci venait ou lorsqu’il n’existe pas d’autres façons de le dire. « Algèbre » est un mot arabe pourtant on le considérerait comme du français « pur ». C’est que ces apports ont survenu il y a déjà longtemps, ce qui nous éclaire également sur cet aspect de la norme : plus c’est ancien, plus c’est pur. Bref, on peut se rendre compte que la norme évolue : en anglais au XVIe siècle, des auteurs se battaient pour utiliser le mot d’origine germanique à la place du mot d’origine latine ou française. Aujourd’hui, les locuteurs de langue anglaise ont digéré cet apport du français et « mail », « television », « phone », « electricity » leur paraissent aussi anglais qu’un mot puisse l’être. Peut-être viendra-t-il un moment  dans 300 ans par exemple, où l’on classera l’anglais à côté du grec et du latin comme langues qui ont formé le franglais, euh… le français moderne… Peut-être qu’à ce moment-là les gens qui liront ce texte devront-ils s’aider d’un dictionnaire pour comprendre certaines des phrases écrites ici…

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