Le rock indé, attribut de l’impérialisme culturel anglo-américain

(publié sur lefrançaisenpartage le 28-10-2013)

Cet article, je l’avais en tête depuis longtemps, et il aura fallu un courriel d’une amie pour m’obliger à le mettre en forme au niveau des idées. En effet, j’ai envoyé un courriel où je faisais part de certaines des musiques (6 ou 7) que j’écoute actuellement et que je voulais partager, mon amie m’a répondu par une sélection des siennes et par le fait que globalement elle aimait bien celles que j’avais envoyées « sauf une ou deux » (indiqué avec un petit smiley juste après).

Que faut-il écouter aujourd’hui ? La doxa moderne

J’ai donc regardé ce qu’elle m’avait envoyé. Madness de Muse, Asaf Avidan, Syd Matters, un truc de Gossip, un des Red Hot Chili Peppers et je ne sais quoi encore. Tout d’un coup, je me suis senti pris en défaut. Des goûts très sûrs. Ca m’a fait remonter des mauvais souvenirs. Quand on est jeune, on écoute ce qu’on aime parmi ce qui passe à la radio. Et un jour, il y a un ami qui vient te dire que telle ou telle musique que tu aimes, c’est commercial, c’est de la m***. Mince. Qu’est-ce qui fait que c’est nul et que je n’ai rien vu ? Bon, on peut toujours écouter les autres groupes, et il y en a plein ou ne pas en tenir compte et continuer à écouter ses musiques à l’abri de cette personne. Et puis un deuxième ami, un troisième, une personne dans une soirée, une autre… alors là on commence à douter. Je dois avoir des « goûts de chiotte ». En plus, je ne connais pas tel album de tel groupe pas connu mais qu’il faut connaître (dont j’ai oublié les noms, vous me pardonnerez), ou tel groupe « mythique » genre Nirvana, Pink Floyd, David Bowie, les Stones, ah oui telle période des Beatles c’est bien, mais celle que t’écoutes, c’est trop commercial. Au revoir Boris et ses Soirées Disco, au revoir Claude François, Nicoletta, Joe Dassin pour mon enfance, pas de Joyce Jonathan, Christophe Maé, Colonel Reyel aujourd’hui. On te mets Indochine, Benjamin Biolay (pour les français qui chantent français), Phoenix et autres Cocoon (tous les groupes français qui chantent anglais), et bonjour les Artic Monkeys, et autres groupes de rock indé. Dépêche Mode, c’est bien, Nolwenn Leroy et Pierre Bachelet, c’est pas bien. Led Zep ou The Clash, c’est le summum, Nougaro et Goldman, De Palmas et Johnny, c’est chiant ou merdique (quoique Goldman revient en grâce).

Et là, à force de recommandations et de sermons, se dessine en creux une sorte de goût qu’il faut avoir. Et j’ai commencé à comprendre, petit à petit. Il y a un modèle, une sorte d’archétype, c’est le groupe de rock indépendant britannique ou américain. Ce sont les nouveaux messies de la musique, et ils ont une bible en France : les Inrockuptibles, voire un peu Télérama. Du coup, cela explique que plein de gens différents, et qui ne se connaissent pas, écoutent la même musique. Tu as l’impression que c’est parce qu’ils ont « compris » la musique, que ce sont des esthètes ? Pas forcément, c’est parce qu’ils consultent la même revue. Du coup, ils se disent : les gens qui sont au courant, ils sont susceptibles d’écouter ça et ça, et ils achètent le CD pour pouvoir en parler, tout le monde fait de même et quand ils se rencontrent, ça les rassure sur leurs goûts.

Le goût contre le plaisir

Il m’aura fallu du temps pour oser penser ça. Il y a un moment où je me demandais dans quelle mesure ce que j’écoutais était ce que j’aimais ou ce que je pensais qu’il fallait que j’aime. J’écoutais beaucoup moins mes CD, et perdu dans mon village, loin des personnes à la page, j’ai laisser se décanter mes goûts musicaux. Et là, quand j’ai reçu le courriel de cette amie, j’ai eu un déclic. Je connais les Red Hot Chili Peppers, je connais Gossip, j’ai écouté (un peu) ces trucs-là. Mais là tout d’un coup, ça m’a paru loin de mon quotidien, et surtout… chiant. Je suis désolé, mais « madness » de Muse, je l’ai écouté, et c’est chiant. Je ne dis pas, il y a quelques autres chansons d’eux qui étaient jouissives, comme Bliss, mais ce n’est pas de ça dont je veux parler. Ce que je veux dire, c’est que ce qui circule comme musique et que de nombreuses personnes écoutent, c’est super convenu, formaté et chiant.

Plusieurs questions me sont venues à l’esprit : quand tout le monde écoute les mêmes groupes pas connus, le plaisir c’est quoi ? D’être à part, ou la musique ? Quand les revues spécialisées parlent de rock indépendant, c’est indépendant de quoi ? C’est toujours la même soupe ! Je vais faire hurler les puristes, mais les Red Hot Chili Peppers, ça va deux minutes, mais, d’autant plus pour un francophone, c’est ennuyeux et répétitif à la fin ! C’est tout le temps le même truc ! Je préfère encore écouter « Sur la Route » d’Eddy Mitchell !

Bon, en fait, l’explication est toute simple, à mon avis, le succès de cette musique, il n’est pas lié à sa qualité artistique mais au fait que c’est la musique de la classe dominante, c’est-à-dire celle qu’écoute les élites new-yorkaises et londoniennes, là où le pouvoir politique et économique se trouve (pour l’instant). C’est tout. Et les gens veulent participer de cette élite, ils veulent y appartenir et sont prêts à renier leur culture pour ça.

L’anglais et le rock indépendant, le bon goût d’aujourd’hui ou les attributs de l’impérialisme culturel anglo-américain ?

Le pire pour moi, c’est Syd Matters, des français qui chantent en anglais (des renégats pour moi) : s’ils n’ont rien à dire en français, leur langue maternelle, c’est qu’ils n’ont rien à dire du tout, que c’est juste un commerce (pour toucher une clientèle plus large, mais aussi pour montrer qu’ils maîtrisent les codes de l’élite), le public français et sa langue ne sont sans doute pas assez bien pour eux et rien que pour ça, si j’avais leur CD, je le pèterais en deux et l’enverrais directement à la poubelle (ça c’est si je suis de bon poil, sinon je réserve le livret de paroles pour utilisation spéciale dans mes toilettes quand je suis de mauvaise humeur).

Je ne sais pas si vous avez déjà vu le film avec Robin Williams, Le Cercle des Poètes Disparus.

Robin Williams y joue le rôle d’un professeur atypique. A un moment, il demande à ses élèves quelle musique ils écoutent. Il y en a un qui répond « de la musique classique », pensant peut-être faire plaisir au professeur, le film ne disait pas si c’était le cas, et Robin Williams lui répond qu’il est un faux-cul et félicite un autre élève qui dit qu’il écoute du rock. En y repensant, je me dis que ça symbolise le changement d’ère : la doxa musicale, ce qu’il fallait écouter, le summum, c’était la musique classique, et la musique « populaire », la variété était à mettre au placard, et tout ce qui faisait jeune. On rendait par là hommage à la culture greco-latine, aux humanités, à la tradition musicale soutenue par les rois ou les princes, le pouvoir de l’époque. Eh bien, je pense que ce passage illustre le passage de pouvoir : le nouveau pouvoir, c’est l’Amérique du capitalisme, avec sa musique de jeunes « rebelles » qui constituent la classe (caste) dominante, et la nouvelle musique, c’est leur musique, c’est le rock indépendant. Et Robin Williams distribue les bons points, et définit la nouvelle norme.

La musique classique, c’était le truc qu’il fallait connaître (Mozart, ah Mozart ! … Bethoven ! Vivaldi…!), mais que très peu appréciaient et écoutaient réelement. Mais c’était le bagage de « l’honnête homme », de celui qui connaissait les codes de la réussite sociale. Beaucoup de gens s’ennuyaient (voire dormaient) pendant les concerts de musique classique, mais c’était une sorte de snobisme d’aimer la musique classique. Et aujourd’hui, le rock indépendant, c’est le snobisme d’aujourd’hui, il FAUT connaître Pink Floyd, Red Hod truc, les Rolling Stones et je ne sais quoi encore. C’est le truc super convenu, c’est le marqueur de l’élite, c’est l’attribut de l’impérialisme anglo-américain. Au même titre que l’anglais est le latin d’aujourd’hui, le rock indépendant en langue anglaise (obligatoire) est la musique classique d’aujourd’hui.

En tous les cas, je pense que quand le goût prend la place du plaisir simple, c’est qu’il y a anguille sous roche. Et vous, qu’en pensez-vous ?

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