Les centres du monde, les centres d’un monde

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Je réponds ici à deux points du deuxième commentaire de l’article de Marc intitulé : Défense de la langue française, l’anomalie coupable. Ce texte est trop long pour être inséré dans le fil des commentaires de l’article précédent

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Centre du monde, centre d’un monde : Les mondes dominés par la France ou par l’Angleterre

Quand on naît dans un monde dominé par la France, on doit avoir une sorte d’orgueil, qui ne peut plus exister de la même façon que lorsque l’on naît dans un monde dominé par l’Angleterre.

S’il est vrai que l’orgueil que l’on ressent, en tant que Français, est différent de celui que peut ressentir un Britannique par rapport à son Empire, il n’en est pas moins vrai qu’il y a d’autres lieux où l’on se trouve au centre du monde.

Lorsque l’on se promène dans les rues de Londres, en arrivant de Paris, le Français voit immédiatement qu’il passe du centre de gravité d’un monde à un autre.

Parmi ces autres mondes :

La France, bien sûr et ses multiples recoins francophones d’aujourd’hui (je pense à Pondichéry, par exemple), mais aussi à d’autres nations d’aujourd’hui.

Le Portugal est le premier pays colonial de l’ère moderne, à égalité avec l’Espagne pour le continent américain, mais un peu en avance pour l’Orient. À Lisbonne, le voyageur se trouve au centre d’un monde ; mais peut-être ne peut-il plus dire aujourd’hui au centre du monde. Ces pointillés sur la carte, Macao (Chine), Nagasaki (Japon), Goa et ses dépendances (Union indienne) et Timor (extrémité orientale de l’Indonésie, c’est presque déjà l’Australie) préfigurent pour les Européens tout l’Orient et tout l’Extrême-Orient.

L’Espagne, bien sûr. L’Italie aussi, à une époque plus ancienne, avec l’Empire romain, l’Empire romain d’Orient, puis Venise et ses comptoirs dans l’Empire ottoman.

Tous ces pays incitaient les gens qui y habitaient à se croire au centre du monde. Aujourd’hui, comme pour le Portugal, ils se trouvent plutôt au centre d’un monde.

Mais ce n’est pas le cas de l’Allemagne : quand on se promène dans Berlin Mitte reconstruit, on voit bien que Berlin a été une capitale qui s’est voulu le centre du monde (le centre du monde très proche, c’est-à-dire le centre du centre, autant pour le Second que pour le Troisième Reich) il n’y a pas si longtemps.

Et puis Vienne.

Et puis, pour les nations d’autrefois, je pense à Moscou. Le monde communiste était un monde en soi. On était libre d’aller partout, mais dans le monde communiste, cela s’entend. Le monde communiste était un monde universel. Le citoyen soviétique pouvait aller visiter l’Europe (Berlin, Budapest, Prague entre autres), l’Asie (le Vietnam), l’Afrique (l’Angola, la Somalie, la Guinée, l’Algérie par exemple), ainsi que l’Amérique (Cuba). Que pouvait-il exiger de plus en venant de la patrie des travailleurs ? Une vie tout entière de voyages n’y aurait pas suffi.

Je passe sur la Chine, ainsi que sur le Japon. Avec une mention spéciale pour la Mongolie, empire immense mais éphémère, construit sur la logique du nomadisme, antinomique de celle de centre en de nombreux points.

Avant il y a eu Istanbul, et encore avant, Persepolis. Et Alexandrie d’Égypte.

Aujourd’hui, en allant à New York et à Washington, on peut se croire au centre du monde aujourd’hui.

Et pourquoi pas Jérusalem ? C’est ce qu’a dit en tout cas Jacques Attali. Mais là il s’agit plutôt d’un monde souhaité sur le mode du futur.

Tous ces pays, incarnés par leur capitale ci-dessous mentionnée, ont donc été un jour soit au centre d’un monde, soit, pour eux, au centre du monde.

Il en est de même pour des empires de taille plus modeste, mais sans contact avec des états extérieurs comparables en puissance, les Aztèques, les Mayas, les Incas.

Il faut voir que depuis le Moyen Âge, s’est, au final, organisée autour de la Manche, ce bras de mer relativement modeste, la lutte séculaire entre deux pays voisins et d’origine commune qui se sont battus pour la domination du monde, depuis Guillaume le Conquérant. Des voisins, des proches, des frères presque : on retrouve ici le le couple archétypal de Caïn et Abel.

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Le monde hispanophone

Moi, je vois surtout l’émergence du monde hispanophone dans notre imaginaire. La LV1 ou LV2 allemand a quasi disparu, et l’espagnol s’est généralisé.

Il y a des cas où les mondes se superposent, le monde hispanique, par exemple, avec les États-Unis d’Amérique d’aujourd’hui, où sa réalité est palpable autant dans la vie quotidienne que dans l’imaginaire. 

Dans notre monde européen, les Français au lycée prennent l’espagnol et délaissent l’allemand parce que la langue de Cervantès est réputée plus « facile ». Mais la langue espagnole n’appartient pas, ou appartient très peu, à l’imaginaire du Français moyen.

De même pour les élèves britanniques, qui, pourtant, se tournent de plus en plus vers l’espagnol et qui, depuis Tony Blair, sont dispensés de l’obligation d’apprendre une langue vivante étrangère. Voir cet article du Figaro étudiant repris du Times (celui-ci uniquement réservé aux abonnés).

On marche sur la tête : aux États-Unis, les Américains apprennent l’espagnol, qui devient, par la force des choses, prégnant dans leur imaginaire (d’aujourd’hui), alors qu’en Europe les élèves et étudiants apprennent l’anglais qui est une langue très minoritaire sur ce continent (même avant l’épisode du Brexit). Et cet imaginaire dont il est question n’est même pas britannique mais états-unien…

3 commentaires

  1. « S’il est vrai que l’orgueil que l’on ressent, en tant que Français, est différent de celui que peut ressentir un Britannique par rapport à son Empire »

    Dans cet extrait que vous citez, je ne parlais pas des Français d’aujourd’hui, mais dans le passé. On ne peut pas lucidement se croire au centre du monde aujourd’hui en tant que Français. C’était cependant possible lors du règne de Louis XIV lorsqu’il avait réussi à mettre la France au centre de l’échiquier européen (avec pour conséquence la signature des traités en français). Evolution dans le temps qui me permettait de faire un parallèle avec le PACS : au moment de son vote = gros remous, aujourd’hui : il est globalement accepté. Quand on naît dans un monde où le PACS est déjà voté, cela nous paraît plus facilement normal ou banal que quand on est au moment de son vote. De même pour la langue française : quand on naît aujourd’hui, cela peut paraître incongru de le promouvoir ou de le défendre si l’on n’appronfondit pas le sujet plus que ça. C’était moins incongru au XVIIe / XVIIIe siècle.

    « Dans notre monde européen, les Français au lycée prennent l’espagnol et délaissent l’allemand parce que la langue de Cervantès est réputée plus « facile ». Mais la langue espagnole n’appartient pas, ou appartient très peu, à l’imaginaire du Français moyen. »
    Ce n’est pas non plus ce que j’ai voulu dire. Déjà, les Français délaissent l’allemand dès le collège. D’année en année, les collèges qui proposent l’allemand se réduisent comme peau de chagrin. Le mien le proposait quand j’y étais élève, comme beaucoup d’autres, et c’était un moyen d’être dans une classe porteuse. Maintenant, il ne le propose plus et tous les élèves font LV2 espagnol.
    Ensuite, quand vous dîtes que la langue n’appartient pas ou très peu à l’imaginaire du français moyen, mon explication ne le prétendait pas mais s’efforçait de montrer la dynamique à l’oeuvre : qui connaissait ‘Dia de Muertos » il y a 10 ans en France ? De petits groupes de gens. Maintenant, c’est étudié au collège par toute une génération, le dessin animé hollywoodien « Coco » qui a eu un grand succès cette année en a fait son décor et sur de nombreux T-shirts, tapis de souris, objets de décorations, vous pourrez voir ces fameuses têtes de morts colorées. C’est un peu comme le phénomène d’Halloween débarqué en France il y a 20 ans ; c’est presque devenu une fête française. Sans compter toutes les chansons en espagnol, la nourriture Tex-Mex et espagnole, l’irruption de personnalités hispaniques dans la société états-unienne que l’on voit dans leurs séries, leurs chansons, dans la politique américaine, etc…

  2. Question de génération : Vous mentionnez trois types de locuteurs. Les plus anciens (dont je fais partie), les trentenaires quadragénaires, et les enfants d’aujourd’hui. Pour le coup, ceux qui naissent aujourd’hui ont peu de chances, dans un proche avenir, de se sentir au milieu du monde.
    J’ai construit mon raisonnement à partir de mes souvenirs d’enfance.
    Avant 1960, à l’école primaire, l’Empire français existait bien sur les cartes avec les pays coloriés en rose. L’enseignement de l’histoire et de la géographie étaient strictement circonscrits à la France. Et puis la France était très impliquée à l’étranger. La guerre d’Indochine venait de se terminer, la guerre d’Algérie occupait les esprits, sans oublier l’expédition de Suez.
    L’enseignement primaire était conçu de telle façon que les petits Français pouvaient raisonnablement se sentir au milieu du monde. D’autant plus que nous étions entourés d’adultes qui, dans leur majorité, avaient vécu avant 1939, à une époque où l’armée de terre française était considérée comme la première du monde.

    Même point de départ pour l’enseignement des langues. J’ai connu, quand je suis arrivé au lycée deux langues vivantes, au choix, en sixième : anglais ou allemand. Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, il n’y avait pas de professeur d’espagnol dans mon lycée. En quatrième, les anglicistes devaient prendre allemand, et les germanistes, anglais. Sauf pour les latinistes qui pouvaient prendre le grec ancien.
    La première fois que j’ai vu un professeur d’espagnol, j’étais déjà en classe de Première. Et l’image de cet enseignement n’était pas fameuse, et faisait peu sérieux à côté de l’anglais ou de l’allemand.
    Donc je puis dire que le système scolaire était tel qu’il m’était impossible de combler mon imaginaire avec des morceaux du puzzle hispanique.

    Enfin, pour les enfants Américains d’aujourd’hui, la prégnance hispanique est certainement plus forte qu’autrefois. Mais il y a une énorme différence, au niveau des adultes, entre la Nouvelle-Angleterre et la Floride ou la Californie.

  3. Oui, on développe nos idées par rapport à nos expériences et je suis d’accord avec tout ce que vous dîtes.

    Dans mon esprit, la France n’était pas au centre du monde au XXe siècle dans la mesure où ce sont les Etats-Unis qui ont apporté la contribution décisive pour la Iere guerre mondiale et une contribution importante pour la IIe guerre mondiale. A ce propos, je signale une information très intéressante dont j’ai pris connaissance dans un livre de Cyril Dion. Je cite de mémoire, ce n’est donc peut-être pas tout à fait exact, mais les tendances sont là. Il citait une étude qui posait cette question : « D’après vous, qui a apporté la contribution décisive à la victoire lors de la IIe Guerre Mondiale ? » A la sortie de la guerre, environ 80% des Français estimaient que c’était l’URSS. Aujourd’hui ils sont 90% à penser que ce sont les USA. Ceci est le fruit d’un récit (la télé, le cinéma…) A méditer. Pour revenir à notre propos, il me semble que les Français pouvaient effectivement se sentir au centre du monde à la fin du règne de Louis XIV : territoire aggrandi, armée respectée, supériorité reconnue par toutes les puissances européennes. C’était là le monde familier, connu. Je ne parle pas de la Chine, de l’Afrique ou du Japon.

    Sur l’espagnol, j’en parlais parce que dernièrement, j’ai été surpris par les nombreux indices montrant la montée en puissance du monde hispanique en France, dans notre vie. L’image de l’espagnol, comme l’a fait remarquer Michel, s’est améliorée, celui-ci s’est répandu dans l’enseignement. L’espagnol était perçu comme une langue de pays pauvres (désolé pour les hispanisants), avec des guerres civiles à n’en plus finir, et des dictatures, je trouve que c’est moins le cas. La présence hispanique (immigration notamment) aux Etats-Unis se fait ressentir jusqu’en France, de façon indirecte. Ayant pris la mesure de cette présence, la société américaine met en avant des faits culturels espagnols, des acteurs-trices espagnoles, et la France étant fortement connectée au monde états-unien, tout cela nous arrive par l’entremise des séries et chansons américaines, et modernise, réactualise, notre perception du monde hispanique. Il y a 20 ans, je n’aurais pas pu écrire cela, me semble-t-il (on avait juste Zorro…).

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