Les fenêtres du Nouveau Monde

Retour d’Amérique. Vingt ans après : Chronique n°8

Je publie ici chaque quinzaine une chronique à propos d’anecdotes vécues aux États-Unis d’Amérique à la fin des années 80 et au début des années 90. Je m’attacherai à mettre en face de chaque anecdote, un événement similaire ou apparenté que j’ai vécu en France après mon retour d’Amérique.

Quand on habite à Montréal, San Francisco, New York, on peut trouver en bas de son immeuble des journaux français, des baguettes, du Perrier. Mais ce que l’on ne trouvera jamais sur le continent, dans son appartement, ou même dans sa maison, c’est une fenêtre ; une fenêtre qui s’ouvre sur un paysage, un climat. On peut tout emmener en Amérique, bibliothèque, petite amie, femme, enfants : sauf le climat tempéré océanique, typique en particulier de la France du Grand Ouest. La configuration massive du continent américain est telle que c’est le climat continental qui domine, très chaud en été, très froid en hiver. Même la côte Est (New York, Washington, l’embouchure du Saint-Laurent) n’échappe pas à la règle, à cause de la direction des vents. Seule la côte Ouest, pour la raison inverse, présente un climat plus océanique, pour la Californie du Nord, l’Oregon et l’État de Washington ; il ne faut pas toutefois trop s’éloigner à l’intérieur des terres puis qu’on retombe très vite sur le climat continental.

Qui dit climat continental dit fenêtres fermées en hiver, et toujours fermées en été, avec l’omniprésent air conditionné. La fenêtre alors disparaît, sauf pour un temps très court, quelques semaines en Mai, et quelques jours pendant l’été indien. Dans les immeubles anciens, le système d’air conditionné, avec ses ventilateurs, forme un écran sonore et visuel qui masque l’atmosphère extérieure. Dans les immeubles modernes, les fenêtres sont hermétiquement closes. Les grands systèmes centralisés d’air conditionné et de chauffage internes ne sont pas exempts de défauts car ils véhiculent, dans leur tuyauterie complexe, des germes, des particules, dont certaines sont très agressives pour la santé. Je connais un nombre effroyable de collègues qui ont passé tellement d’années dans des bureaux fermés à New York qu’ils en sont tombés malades et sont disparus depuis.

Toujours à New York, et à cause de la cherté des surfaces, beaucoup de bureaux, de salles de classe, de pièces dans les appartements, surtout dans les immeubles anciens, à cause du gigantisme des constructions en hauteur, mais aussi en largeur, sont sans fenêtres. On peut ainsi passer, surtout en hiver, une semaine entière de travail, sans voir directement la lumière du jour, avec un éclairage électrique omniprésent et pas toujours ergonomique.

Dans ces situations, j’ai souvent pensé à cette scène de Huis Clos : les trois personnages sont en enfer dans une pièce style Second Empire, avec une fenêtre. Cette fenêtre donne sur l’extérieur, sur le monde des vivants que les personnages peuvent observer. À partir du moment où ils sont oubliés, la fenêtre devient obturée et l’intérieur de son cadre est remplacé par un hideux mur de brique.
Bref, le rapport qu’ont les Européens en bordure de l’océan, de la Galice à la Norvège (à cause du Gulf Stream), avec les fenêtres, est totalement différent de celui qu’ont les Américains, surtout dans les villes, avec cette interface posée entre le monde de la maison et celui de l’extérieur, c’est-à-dire de la nature.

Dans les grandes villes, on peut tomber, en regardant par la fenêtre, sur d’autres fenêtres, d’autres murs, avec ou sans fenêtres ; la végétation existe mais elle est rare. À Manhattan, seuls les privilégiés peuvent habiter en bordure d’un ensemble boisé : Gramercy Park, Washington Square, Battery Park, Central Park. Ou au bord de l’eau (East River et Hudson River).

Dans le Sud, c’est pire : en sus de l’écran formé par l’air conditionné, il faut rajouter la moustiquaire qui assombrit la vision et apporte une certaine opacité quand on regarde l’extérieur. Je n’ai jamais vu, dans la littérature ou le cinéma américain, la figure célèbre, le topos comme disent les sémioticiens, de « la femme à sa fenêtre ». Cette figure universelle, ce stéréotype (pensons à la Sérénade) n’a pas cours puisqu’elle ne peut pas faire partie de la quotidienneté des habitants du Nouveau Monde.

Toujours dans le Sud, si on dépasse le stade de la fenêtre et qu’on s’avance dans le monde naturel, on se retrouve sur des pelouses : là encore, on ne doit pas conserver ses réflexes de l’ancien monde. Car les pelouses, en particulier en Floride, aussi vastes, aussi belles, aussi vertes soient-elles, abritent toujours quelques serpents. Nous sommes très loin du jardin de Claude Monet à Giverny.

De la pelouse, montons jusqu’au ciel : là encore, la lumière est différente ; elle n’a pas la délicatesse des cieux de Touraine, cette alternance de cumulus et de ciel bleu pâle, caractéristique de la France et d’autres pays d’Europe. La lumière du jour en Amérique est électrique : physiquement, j’ai pu constater que sa température de couleur, pour parler le langage des photographes, est plus élevée, car elle tire vers le bleu. Sur le bord de Central Park, il y a un immeuble qui porte une grande enseigne lumineuse indiquant la situation météorologique du jour. Même quand le ciel est couvert ou semi couvert (partly cloudy, partiellement nuageux, est-il écrit en lettres géantes), je me sens concrètement sous un ciel ensoleillé.

Ainsi va le destin des Français du Nouveau Monde. Peu échappent à cette fatalité. Que ce soient les intellectuels derridiens ou bourdieusiens de la Nouvelle-Angleterre (il y a toujours un train de retard par rapport à l’Europe), les épouses d’Américains perdues au milieu des immensités du Middle-West ; les créateurs de jeux vidéo et d’effets spéciaux pour le cinéma à Los Angeles (la fameuse French touch), les ingénieurs à San Francisco (la Silicon Valley) ; les polytechniciens à Wall Street pour la finance (quand ils ne sont pas à Londres), ou à Seattle pour l’informatique ; de tous ces Grecs égarés dans l’Empire romain, aucun d’eux ne peut avoir ce plaisir pourtant simple : observer, à travers une fenêtre vraiment translucide, sans moustiquaire, sans fond sonore mécanique et lancinant, et qui s’ouvre, un paysage familier, verdoyant, encore aujourd’hui sécurisé, le tout avec une lumière apaisée sous un ciel perpétuellement changeant .

Aujourd’hui, j’écris ces lignes derrière ma fenêtre, mais sur un ordinateur fabriqué en Amérique. J’ai échappé à la maladie qui a emporté tant de mes anciens collègues et dont le taux de mortalité m’a toujours frappé ; ainsi qu’à la neurasthénie due au mal du pays. Heureux comme Dieu en France, ou Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage : derrière ma fenêtre, je suis au Paradis.

Michel
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