Les Higelin et la langue française : analyse d’un retour au français

Rate this post

Dans cet article, je veux vous montrer que « d’interdire » de chanter en anglais à des chanteurs français ou de leur mettre la pression, pour des défenseurs de la francophonie, n’est pas forcément la meilleure solution pour la chanson française, outre le problème de liberté que cela pose.

Jacques Higelin, l’interprète du renversant « Tombé du Ciel », a toujours chanté en français. Sa fille s’est lancée il y a quelques années dans la chanson mais en anglais. Nos amis de l’AFRAV étaient consternés que son père ne l’incite pas à chanter français, souvenez-vous :

Vous pouvez bien sûr écouter l’une des chansons en anglais d’Izia, comme « Let me Alone » :

Alors à l’époque ça m’avait posé un problème de conscience. Certes, je préfèrerais que les chanteurs français chantent en français, mais ce qui est tout aussi important pour moi, c’est qu’ils en aient envie. Alors qu’ils le fassent par culpabilité, parce qu’ils pensent qu’ils le doivent à leur culture est à mon avis une mauvaise raison. On finira par penser que les chanteurs français ne chantent en français que par contrainte, que par chauvinisme mal placé. C’est finalement reconnaître que l’anglais a tellement plus d’attrait que le français qu’il faut mettre des digues (peut-être le faut-il ? Je ne le crois pas. Les quotas de chansons françaises me paraissent plus intelligents : une place incompressible est réservée à ceux qui veulent chanter français, j’ai déjà parlé longuement du bien-fondé de cette loi, je pourrais y revenir). Alors certes, l’AFRAV fait aussi son travail de veille linguistique et nous alerte sur l’infiltration de l’anglais dans tous les domaines de notre vie publique, et ce travail est nécessaire. Mais doit-on avoir peur de cette mode du chanter en anglais pour les groupes francophones ? Doit-on en tirer la conclusion qu’il faut considérer les chanteurs francophones qui chantent en anglais comme des traitres à la langue française ?

Je pense que l’on peut voir le problème d’une autre façon. Nous sommes abreuvés de musiques anglo-saxonnes depuis les années 60 et les grands de la musique américaines ou britanniques sont devenus des références qui nous ont imprégné dans notre jeunesse, aux côtés de nos chanteurs et groupes francophones : Brel, Brassens, Claude François, Julien Clerc, Téléphone, Higelin, M ou bien d’autres encore. On ne peut nier l’influence américaine ou britannique, elle a existé. Et dans ce cadre-là, il me semble presque naturel que des chanteurs et groupes français cherchent à imiter leurs modèles et donc à reprendre leur langue. Quelque part, ils nous disent : « Vous aimez ces modèles ? Regardez, on sait faire aussi bien ! » Ce qui veut dire que nous entendons à la radio des groupes français chanter en anglais pour un public essentiellement francophone, mais qui demande de la chanson anglophone. La différence avec avant ? Une partie des chansons en anglais se fait par des groupes francophones : Shakaponk, Daft Punk, Izia, et d’autres dont on ignore parfois qu’ils sont français (souvenez-vous de notre Patrick Hernandez qui chantait « Born to be alive » !).

MAIS : il m’était venu à l’esprit que la suite naturelle de cela, c’est un retour vers l’intime. Autrement dit : on attire l’attention d’abord (on fait l’évènement (le buzz)), on se montre digne des modèles que l’on a eus, à leur hauteur, et une fois que l’on a l’attention, la reconnaissance, on parle davantage de ce qui nous touche, de ce qui nous est proche. Pour faire un parallèle : à la Renaissance, on a repris la culture gréco-latine, que l’on a continuée en la renouvelant. On a d’abord imité les modèles et une fois qu’on les a intégrés au point d’en être considérés comme les héritiers, les successeurs, on poursuit le chemin à partir de là (c’est d’ailleurs à ce moment-là que les langues vernaculaires ont commencé à prendre le dessus sur le latin (et le grec) et à être considérées au même niveau de prestige). Pour revenir au domaine musical, il me semblait qu’une fois la notoriété acquise, certains reviendraient au français. J’avais pensé à cela quand j’avais appris qu’on avait découvert un roman de Jack Kerouac (il avait même commencé à écrire On the Road en français) et j’avais compris qu’il l’avait écrit en français à la fin de sa vie (c’est inexact). Cela m’avait donné matière à réflexion car quel est l’intérêt de cette démarche pour quelqu’un qui vendait ses romans notamment à un public américain ? Il avait tout à y perdre en lectorat. C’est que l’intime avait pris le pas sur la notoriété, ou qu’il était suffisamment connu pour pouvoir se permettre d’attendre un effort supplémentaire de ceux qui le suivent et de les amener vers son intimité, vers sa langue maternelle. L’explication est autre, mais l’idée semble valable par ailleurs. Je m’explique.

Quelques années après l’affaire Higelin, voici que la jeune Izia (25 ans) a réalisé un album en français. Je vous laisse découvrir « La vague », un extrait de cet album. Cela confirme à mes yeux le bien-fondé de mon hypothèse. Il est certes difficile, pour des gens attachés à la langue française, de ne pas grincer des dents quand des chanteurs francophones veulent faire carrière « à l’international », mais il me semble que l’on est contraint d’accepter cela en espérant que cela change car sinon l’anglais apparaîtra comme la langue de la liberté (de chanter dans la langue que l’on veut). Le débat n’est pas simple, mais le cas Higelin (ou Kerouac) laisse espérer.  A suivre, donc… !

2 commentaires

  1. Très belle analyse, je trouve qu’il est stupide de chanter dans une autre langue suite a une pure « propagande », j’ai entendus des phrase comme « l’anglais sa fait/sonne mieux » mais pourquoi ? Car il y a une propagande active des médias pour donner une image « cool » de l’anglais. Je pense que la solution n’est pas l’interdiction comme le dit l’article mais de redonner une belle image et une fierté a notre belle langue.

    • Merci pour votre sympathique commentaire. Je partage votre façon de voir les choses : ce n’est pas en dénigrant les autres, mais plutôt en valorisant notre langue qu’on avance.

      Oui, je réfléchis aussi en terme d’efficacité et je pense que de culpabiliser les gens de chanter en anglais n’est pas efficace car l’anglais apparaîtrait comme une langue de liberté, et d’ailleurs qui sommes nous pour obliger des artistes à s’exprimer dans telle ou telle langue qui leur plaît ? MAIS, ce n’est pas pour autant qu’il faut s’empêcher de réfléchir sur le pourquoi de l’omniprésence de l’anglais en France, dans des domaines où cela ne devrait pas aller de soi (comme la chanson, donc). Les phrases comme  » l’anglais ça sonne mieux », comme vous le faîtes remarquer à juste titre, ne sortent pas de nulle part. C’est justement parce que l’anglais est omniprésent qu’on donne l’explication « ça doit être parce qu’il sonne mieux » et non pas l’inverse !
      Si ce sujet vous intéresse, je me permets de vous conseiller deux articles que j’ai écrit (car c’est un sujet de réflexion récurrent chez moi) :
      – dans le premier « Le rock indé, attribut de l’impérialisme américain« , je suis un peu moins positif mais je pense quand même avoir mis le doigt sur quelque chose d’important.
      – le deuxième devrait vous intéresser davantage « les quotas de chansons francophones : transmission et uniformisation« . J’ai essayé de trouver (en évoquant les accords Blum-Byrnes notamment, volet culturel, si l’on peut dire, du Plan Marshall) les origines très terre-à-terre de l’omniprésence de la chanson anglophone en France.

      Bonne lecture, et bienvenue sur le forum si vous venez de le découvrir !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  Il y a {*x} commentaire sur le forum.