Les néologismes et les emprunts

 Lorsque l’on s’intéresse aux anglicismes, on s’intéresse forcément un jour où l’autre à la création de nouveaux mots (néologismes), car derrière les emprunts se cache une incapacité à créer ou imposer un mot français équivalent. Pourquoi les anglicismes arrivent-ils en français si facilement, pourquoi est-on (apparemment) incapable de faire prévaloir des équivalents français ?

Pour répondre à ces deux questions, il faut s’intéresser aux facteurs qui amènent à la création de mots.

1) Le besoin

Lorsque l’on crée un mot, c’est tout d’abord pour répondre à un besoin ; c’est le facteur le plus évident. Je vois un nouvel objet et je veux en parler. Ou j’ai élaboré une nouvelle recette et je veux en parler. Plutôt que de devoir décrire l’objet par une périphrase (le plat qui a des couches d’aubergines, avec de la viande de mouton, etc…), je lui donne un nom (la moussaka), je le baptise.

2) L’isolement

Un mot, c’est une convention. Cela s’appelle « moussaka » ou « ordinateur », ça pourrait s’appeler « auberginade » ou « opérateur ». Il y a un moment où un mot s’est imposé plutôt qu’un autre car si chacun invente des mots différents, on arrive à des problèmes de communication.

On est aujourd’hui à une époque où l’on peut être relié d’un bout à l’autre du globe assez facilement, on peut communiquer avec des personnes en Papouasie ou en Argentine presqu’instannément. Ce n’était pas le cas il y a encore 200 ou 300 ans, encore moins il y a 1000 ans. Imaginons un petit groupe qui se détache de son peuple pour émigrer, comme par exemple les vikings l’ont fait pour s’installer un peu partout en Europe. A un moment, les communications entre le groupe d’origine et le groupe émigré sont tellement distendues que face à de nouveaux besoins langagiers, il faut bien créer un mot, sans se concerter avec le groupe de provenance. Les probabilités pour que deux groupes sans communication créent le même mot pour désigner la même chose sont infinitésimales car trop de facteurs (dont le hasard) entrent en jeu dans l’émergence d’un nouveau mot. Donc on imagine bien qu’avec deux groupes de locuteurs ayant la même langue de départ, mais qui se retrouvent sans communication, la langue de départ peut rester la même, mais que des mots vont s’y ajouter et petit à petit vont donner lieu à une variante de la même langue d’origine, un peu comme un arbre qui donne plusieurs branches. Sans compter que la prononciation évolue lentement mais sûrement, et de façon aléatoire (écoutons des émissions radio des années 40 pour s’en convaincre, ou comparons des amis québecois ou leurs cousins normands ou poitevins).

Dans ce cas-là, c’est donc l’isolement, couplé à un besoin langagier, qui fournit les conditions favorables à la création de nouveaux mots. Il est en effet peu probable que deux groupes séparés et faisant face au besoin de créer un mot pour désigner un nouvel objet inventent le même mot.

3) La rencontre de mots

Maintenant, imaginons ce groupe de viking exilé qui revient intégralement sur ses terres d’origine. C’est un peu la situation des 1,5 million de Grecs qui vivaient en Turquie avant les années 1920 et qui ont dû revenir en Grèce. Ils ramènent avec eux des mots qu’ils ont utilisés pendant longtemps et qu’ils ont pu acquérir par contact avec d’autres populations, comme ici les Turques. Ces mots ne vont pas forcément disparaître car le groupe est important. Les deux communautés vont fusionner et les mots vont se rajouter les uns aux autres si bien que la langue grecque va s’enrichir, du moins pendant un temps, de nouveaux apports. Il pourra même y avoir plusieurs mots pour désigner la même chose, ce qui peut en amener certains en désuétude, ou chacun peut acquérir un sens différent ultérieurement. C’est souvent le cas en anglais où il existait des mots d’origine française et d’autres d’origine germanique pour désigner le même mot. L’histoire faisant son chemin, certains mots seront utilisés plus spécifiquement dans une situation. Par exemple, mutton et sheep font à la base référence à ce que désigne le mot français « mouton » mais aujourd’hui en anglais mutton désigne la viande de mouton, et sheep l’animal. Idem pour les mots comme chase et catch qui viennent du français, tandis que hunt par exemple vient du germanique.

4) L’emprunt

C’est le procédé par lequel les anglicismes arrivent le plus massivement en français. Beaucoup d’innovations technologiques nous viennent d’outre-Atlantique, puisque les États-Unis sont le premier pays en terme d’innovation. Ces objets nous viennent avec leur appellation : i-phone, smartphone, etc… même si certains mots laisseront la place à un équivalent français : (mousesouris ; softwarelogiciel ; computer est resté tel quel dans de nombreuses langues mais en français un substitut s’est imposé : ordinateur).

En effet, dans ce cas-là, sachant qu’il existe déjà un mot, même si c’est dans une autre langue, qui prendra l’initiative d’en créer un nouveau et comment l’imposera-t-il ? L’Académie parvient parfois à ses fins mais pas toujours. Les distributeurs de produits prennent peu souvent la peine de traduire le nom du produit. Cela pourrait être une revendication pour les défenseurs de notre langue : que les produits commercialisés en France soient vendus avec un nom français ; on pourrait imaginer une commission chargée de conseiller les distributeurs, ou même une participation collaborative de futurs consommateurs qui proposeraient un nom sur le site du distributeur.

Quand bien même le mot est facile à traduire, comme par exemple en cuisine, on a des blenders (ou blendeurs, de blend, « mélange ») et des smoothies (smooth : « lisse, onctueux »). C’est toute la problématique des commissions de terminologie qui tentent d’imposer de nouveaux mots. Autant leur savoir-faire s’améliore pour cela, autant le nombre d’anglicismes augmente. C’est donc une tâche ardue. Dans ces cas-là, il n’y aura pas de traduction car personne n’est en charge à un moment de la chaîne de distribution de traduire les mots.

Le phénomène d’emprunt est amplifié par les entreprises françaises qui sortent certains de leurs produits avec des noms anglais ou qui veulent faire anglais parce qu’ils veulent profiter de l’image d’innovation que véhicule l’anglais : on avait la mode des oo qui se prononcent « ou » : wanadoo, kelkoo… on voit également des gammes de produits s’angliciser : les gammes françaises pour bébé s’appellent souvent « baby machin », la gamme de produits pour la maison Carrefour s’appelle Carrefour Home (pourquoi pas Dom ?).

A contrario, j’ai remarqué qu’il n’était pas rare d’entendre les mots tablette et télé-crochet, mots qui n’étaient pas utilisés il y a à peine deux ans. Il y a donc eu une volonté qui a abouti. Je me rappelle la première fois que j’ai entendu le mot télé-crochet à la radio pour parler de l’émission The Voice je crois, alors que l’on entendait parler de télé-réalité systématiquement auparavant, mot qui était solidement installé dans la pratique.

5) L’emprunt et l’isolement

On a beaucoup parlé de la particularité du langage des banlieues dans les années 90. Tantôt pour le dénoncer car ce n’était pas du bon français, tantôt pour s’émerveiller de cette créativité lexicale.

La particularité du stéréotype de la banlieue, c’est l’isolement social. C’est ce qu’on appelle parfois les ghettos. De nombreuses familles immigrées fraîchement arrivées se retrouvent mélangées dans un espace géographique défini. Les parents maîtrisent parfois imparfaitement le français ou ne le maîtrise pas du tout et parlent avec leurs enfants dans leur langue. Les enfants sont donc exposés dans leur vie scolaire à une langue, le français, et dans leur vie familiale, voire amicale, à une autre langue.

Imaginons des enfants qui se retrouvent ensemble pour discuter, ils viennent de familles d’origines et de langues différentes ; ils ont donc seulement en commun le français mais il leur manque des mots pour désigner des idées qu’ils connaissent pourtant dans leur langue maternelle, mais ils ne trouvent pas un équivalent qui les satisfait en français. Alors en attendant de découvrir ce mot en français (s’il existe), ils vont utiliser un mot de leur langue maternelle, équivalent qu’ils vont intégrer dans leur français avec leurs camarades. « C’est le mektoub ! » « Ce plat là, c’est des pierogi » « un kebab ». J’ai déjà entendu plusieurs fois le mot arabe qui veut dire « honte », mais je le prononce sûrement avec un accent déplorable : « c’est l’archouma ». Certains mots vont s’installer définitivement en français car ils correspondent à un vrai besoin, d’autres vont disparaître.

Le aléas de la vie sociale, professionnelle, amoureuse, vont amener tous ces gens à bouger et à se mélanger, favorisant les passerelles entre le français et leurs habitudes langagières.

6) L’oubli ou l’absence de transmission

C’est un phénomène qui est beaucoup plus proche de nous qu’on le pense. Ce n’est pas juste une affaire d’école. Imaginons un artisan qui va acheter un produit dans son magasin d’outillage. Il utilise toujours le même mot mais le vendeur l’a en vente avec une nouvelle appellation en anglais car il s’approvisionne chez un nouveau fournisseur qui distribue le produit dans plusieurs pays et, comme bien souvent, a choisi de ne mettre en avant qu’un nom, le nom anglais. Peut-être que l’artisan et le vendeur, habitués à bricoler, vont continuer à utiliser le mot français, mais ceux qui ne connaissaient pas le mot français à la base, auront davantage de (mal-)chance d’appeler le produit par le nom commercial.

C’est un phénomène que j’ai souvent remarqué. Les circuits de distribution ou les média utilisent un mot, il fait donc en quelque sorte autorité. Les gens qui utilisaient un mot x pour désigner le même objet continueront à l’utiliser, mais les nouveaux utilisateurs pencheront pour le mot « officiel ». Ainsi, on m’a raconté que quasiment tout l’outillage de pêche a des dénominations anglaises et que certains pêcheurs (français), en tirant la canne à pêche, disent « fish, fish ! ».

Au hasard, j’ai regardé un site de matériel de pêche , voici quelques noms de produits relevés : rod pod, bed chair, ensemble casting, ensemble mer stand up ou les Biwys. Franchement, si vous ne parlez pas anglais ou que vous n’avez pas d’images, savez-vous de quoi on parle ?

Je pense que les mots anglais ne supplantent pas littéralement les mots français. Ce qui se passe, c’est que les gens qui utilisent les mots français meurent un jour et que des jeunes, lorsqu’ils rencontrent l’objet pour la première fois, ne le connaissent que sous sa désignation anglaise ; c’est donc cette dernière appellation qu’ils vont utiliser, faute d’en connaître une autre. Moi-même, si je vais dans un magasin de bricolage, je découvre des objets que je vais utiliser sous le nom par lequel il est vendu. Ce n’est que si je parle avec « des anciens » que je vais apprendre qu’il y a un autre nom qui existait déjà (quand c’est le cas). Il y a donc un phénomène d’absence de transmission des mots français.

De toute façon, il y a des effets de mode, et le vocabulaire se renouvelle régulièrement pour certaines choses, mais la tendance actuelle favorise assez systématiquement les mots anglais. Peut-être que dans le futur, d’autres mots d’une autre origine (ou français, voir plus bas le cas de la bio), viendront supplanter ces derniers à leur tour.

7) Innovation : l’exemple du domaine de la bio

J’ai un livre de cuisine végétarienne de Valérie Cupillard, grande manitou de la cuisine végétarienne. C’est une grande créatrice, qui propose des menus végétariens sur de nouvelles bases. En parcourant son livre, en tant que linguiste occasionnel, j’ai été frappé de voir le mot « légumaise (de céleri-rave) » (sorte de terrine à base de céleri-rave). C’est un mot qu’elle a visiblement invité et ça a confirmé une intuition qui, somme toute, paraît logique, à savoir que la création de mots se fait dans les secteurs innovants, justement par ceux qui innovent. Le domaine de la bio est effectivement un secteur innovant où de nouvelles façons de faire, de penser son alimentation amènent des créations culinaires qui ont besoin d’être nommées et pas mal de ces créations se font en France.

En parcourant le livre, j’ai découvert deux autres néologismes : le potofu (pot-au-feu à base de tofu / tofou ; je trouve l’idée du mot géniale) et le Croque-légumes (galettes de légumes ; un peu plus classique dans la création de mot).

Si on explore un magasin bio, on découvre de nombreux produits peu communs avec de nouveaux noms. C’est la biodiversité des néologismes ! Outre les produits d’origines lointaines, souvent japonais (tamari, tempeh, ume-boshi, nigari…), on trouve régulièrement des produits avec de nouveaux noms à consonance française :

grinioc (de grain), galettes de céréales, végi-grills (galettes végétales à griller), patapoire (purée de poire à tartiner), chocolinette (pâte à tartiner au chocolat), croc tofu (pavé de tofu), topinade (caviar de topinambour à tartiner), etc…

Alors, bien sûr il existe des produits français qui adoptent des noms anglais (surtout LIMA, mais ils sont belges) ; on voit pas mal de Rice Drink dans le bio, par exemple. Mais majoritairement, les nouveaux produits ont des noms français. L’explication de ce phénomène me semble être la suivante :

  • beaucoup d’emprunts à l’anglais dans le domaine de la cuisine / de l’alimentation se font dans le bas de gamme : le fast-food, les nuggets, les burgers, etc… le choix du français renvoie donc davantage à la qualité

  • dans le bio, on recherche ce qui évoque une tradition alimentaire équilibrée (d’où le succès de certains produits japonais) : la cuisine française, avec l’image de ses terroirs, offre cela.

  • De nombreux consommateurs recherchent des produits locaux et certains veulent aussi soutenir la production française ; la proximité linguistique renvoie à la proximité géographique, la langue « locale » rassure donc les consommateurs. On imagine que les produits en allemand (produits pionniers, c’est pour cela que l’on en trouve pas mal en magasin bio) viennent d’Allemagne (ce qui n’est pas toujours le cas) et que les produits en français viennent de France. Avec le bio, on relocalise la langue !

A suivre : j’ai aussi noté l’utilisation récurrente de la forme p’tit au lieu de petit dans pas mal de produits bio, comme dans P’tit déj, P’tit Normand (biscuits), P’tit bio (petit suisse), etc… C’est donc une contraction. Cette innovation à elle seule est pour moi une petite révolution. Elle indique que certains concepteurs de produits osent « maltraiter » la langue française et adopter ses codes oraux alors que pendant longtemps on reprochait au français d’être une langue trop figée. Il faudra voir si ce genre de phénomène essaime vers d’autres mots.

Conclusion

Pour conclure, et au vu des phénomènes linguistiques évoqués, on peut affirmer qu’il y aura toujours des emprunts en raison de la mondialisation (phénomène d’homogénéisation en lien avec l’existence des bassins linguistiques). De nombreux facteurs favorisent actuellement l’emprunt de mots à l’anglais pour de nombreuses langues. Par conséquent, il faudra faire avec les emprunts qui seraient d’autant plus nombreux s’il n’y avait plus d’innovateurs en France. On peut néanmoins espérer amenuiser ou inverser la tendance. On peut imaginer un gros travail en partenariat avec les distributeurs de produits qui serait à entreprendre, ainsi qu’avec les publicitaires, mais y a-t-il une volonté pour cela ? Peut-être que le fait de justement ne pas surveiller les distributeurs (approche centralisée), de laisser la liberté d’utiliser des mots anglais amènera, de façon étonnante, à ce que certains, habitués à une certaine liberté, se réapproprient la langue française pour la faire évoluer, comme dans l’exemple des « p’tits » mots ? C’est tout le mystère de l’évolution des langues.

400 ans d’une élite anglaise qui parlait français a fait de l’anglais la langue la plus latine des langues germaniques. En ce qui nous concerne, nos élites ne parlent pas anglais à la maison, mais l’ensemble de la population est constamment soumise aux anglicismes à travers les médias notamment, à travers les produits distribués et vendus, à travers l’apprentissage obligatoire de l’anglais à l’école, etc… Peut-être verra-t-on le français de France se rapprocher de l’anglais et lui ressembler de plus en plus ?

Un commentaire

  1. « C’est un peu la situation des 1,5 million de Grecs qui vivaient en Turquie avant les années 1920 et qui ont dû revenir en Grèce (…)
    Les deux communautés vont fusionner et les mots vont se rajouter les uns aux autres si bien que la langue grecque va s’enrichir, du moins pendant un temps, de nouveaux apports. »

    Je pense au pataouète ou français des pieds noirs qui ont effectué un retour à la zone linguistique d’origine en 1962, même si tous les mots de pataouète ne sont pas tous d’origine française ; il y a en effet aussi dans ce français local des mots d’origine arabe, espagnole, italienne et maltaise, géographie oblige.
    Personne dans ma famille n’est d’origine pied-noire. Je me suis donc amusé à consulter un glossaire patatouète-français comme celui-ci :
    http://alger-roi.fr/Alger/parler_pied_noir/pdf/1_glossaire.pdf
    et j’ai trouvé tous ces mots :
    barda, baroud, besef, caïd, castagne, chkoumoune, cleb, djellaba, falzar, fourbi, guitoune, kif-kif, maboul, mektoub, nouba, pedzouille, ramdam, razzia, salamalec, scoumoune, smala, tataouine, tchao, tchatcher, toubib et zaarma.
    Qui me sont parfaitement compréhensibles. Preuve en est que les déplacements de population contribuent à l’enrichissement des langues.

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