Les quotas de chanson française sont-ils efficaces ?

Clara Luciani en 2019

La chanson française se porte bien, merci ! Il est loin le temps de la disette. Dans les années 80 / 90, les jeunes se tournaient massivement vers les groupes et chansons britanniques ou américains… Quelques groupes et chanteurs français sortaient du lot, tel Téléphone, Indochine ou encore Goldman. Mais l’actualité se passait surtout ailleurs, on se devait d’écouter les chansons en langue anglaise. Le français, c’était ringard.

Une première loi arriva en 1986, relative à la liberté de communication (article 28), et instaura des quotas minimaux de diffusion de chanson française (40% dans les radios diffusant des musiques actuelles) sur les radios pour éviter la disparition de la chanson française.

Une autre loi, le 1er février 1994 (dite « Carignon », distincte de la fameuse loi Toubon sur la langue française du 4 août, malgré ce qu’affirment certains articles de journaux de référence), réactualisa cette demande par l’amendement Pelchat. Le CSA a prévu à la suite de cette loi les modalités de son application en signant des conventions avec les radios. On se donnait enfin les moyens d’accompagner vers ce seuil de 40% et de sanctionner. Le 1er janvier 1996 entraient finalement en vigueur les quotas prévus en 1986.

C’était une forme de protectionnisme linguistique, qui s’inscrivait dans la continuité de la notion « d’exception culturelle » (i.e. la culture n’est pas un bien comme les autres). De nombreuses voix s’élevèrent pour critiquer le bien-fondé de cette loi. Certaines autres lois de protectionnisme culturel ont peut-être été peu efficaces (on moquait la francisation de certains termes, comme vacancettes pour remplacer weekend dans la loi Toubon de la même année), mais 25 ans après, on peut affirmer que l’histoire a validé cette forme de protectionnisme que sont les quotas. Essayons de comprendre ce qui s’est passé.

L’origine des quotas : comprendre la crise de la chanson française

Si on met en place des quotas minimaux pour obliger à diffuser des artistes francophones, cela veut dire que sans ces quotas, ces artistes n’auraient pas été diffusés. Déduction logique : si la chanson française était si bonne que ça, elle n’aurait pas besoin de quotas, on va donc s’obliger à écouter de la mauvaise musique.

Déduction apparemment implacable, mais qui oublie le problème des financements. Vous lancez une entreprise sur le marché français sur le même créneau qu’un mastodonte qui dispose de plusieurs milliards d’euros, votre entreprise part avec un handicap lourd. C’est bien ce qui s’est passé avec la chanson française. Le marché des locuteurs de langue maternelle et seconde anglaise est composé de plusieurs centaines de millions de personnes. L’industrie musicale anglophone, car c’est aussi une industrie, s’adresse à un public très nombreux et les sommes en jeux sont donc bien supérieures à celles du marché francophone. Une chanson anglophone qui arrive sur le marché francophone est donc déjà amortie et le public est déjà habitué à écouter des chansons en langue anglaise. Il y a donc une démultiplication du marché anglophone, avec un marché primaire et secondaire (écouteurs non natifs). Ce n’est pas (encore) trop le cas pour les chansons francophones, même si de plus en plus d’artistes français ou africains sortent de leurs frontières et resserrent les liens entre les pays ayant le français en partage.

Le danger était donc évident : que la chanson française disparaisse. Elle aurait disparu faute de financement. En effet, il faut inverser le raisonnement. Si l’on veut des chansons de langue française, il faut assurer la continuité de son financement. Il faut des sous. Par ailleurs, il faut le maintien d’un savoir-faire. Avec les émissions de télé-crochet, tout le monde sait maintenant qu’on a beau avoir du talent, on ne devient pas chanteur du jour au lendemain. Ça se travaille, encore et encore. Pour ceux qui ne sont pas payés, cela ne peut être qu’un loisir, ce qui limite le temps que l’on peut y consacrer. De plus, quand on est chanteur, il faut toucher le public. Il faut donc toute une logistique, tout un microcosme. Plus exactement, il faut avoir accès à un réseau (maison de distribution, techniciens, musiciens pour les tournées, journalistes qui repèrent les talents…), qui a également besoin de financement. Il faut également des lieux : studios d’enregistrement, festivals… autant d’éléments indispensables que je cite par souci de donner une vision d’ensemble, mais qui s’écartent du cœur de la démonstration. Enfin, le milieu de la musique, c’est aussi de la notoriété, un nom qui rassemble. En effet, une fois qu’une personne est connue, qu’elle a commencé à faire carrière, elle a un effet d’entraînement : elle fait connaître d’autres artistes (en faisant des duos, en citant ses influences…), elle peut partager son expertise patiemment acquise, autant d’éléments difficilement quantifiables mais pourtant indispensables. Essayez d’apprendre le piano ou la guitare tout seul (et sans tutos…), ou avec un bon professeur. Dans les deux cas, vous pouvez y arriver, mais dans le deuxième cas, ce sera plus rapide. C’est donc tout cet équilibre qui était en danger par le tarissement des financements.

Si les financements étaient manquants, la cause première n’était pas la mauvaise qualité des chansons françaises (argument séduisant à première vue), mais plutôt la force de frappe de l’industrie musicale anglophone et la tendance naturelle à la concentration des entreprises (monopoles). Il s’agissait donc de recréer de la sécurité financière.

Un capital culturel à préserver

Par ailleurs, un aspect qui m’est cher est l’aspect culturel et « patrimonial » si l’on peut dire. Un savoir-faire, une tradition de chanson française s’est transmis, renouvelé à chaque génération, et on allait assister à la fin de cela. La chanson / musique en langue française permet de donner une coloration différente aux mots, permet de donner des références communes, permet de rassembler sans que cela soit en dehors de notre langue. Des artistes continuent à travailler sur les mots, les sons, pour nous raconter des histoires, pour dialoguer avec nous en français et il me semble que c’est quelque chose qu’il ne faut pas perdre, sous peine d’une forme d’aliénation culturelle collective. En effet, une part de la réalité serait racontée dans une langue qui n’est pas la nôtre. Les locuteurs dont ce n’est pas la langue maternelle ont un effort supplémentaire à faire pour s’exprimer dans cette langue, et ont donc un handicap comparatif. Ils doivent d’abord apprendre une deuxième langue (il faut avoir le temps), et ensuite chanter dans cette langue, sachant qu’un chanteur français chantant en anglais aura très peu de chances de s’imposer sur le marché anglophone (à part la French Touch et Céline Dion…). On aura donc des chanteurs français chantant en anglais pour un public francophone, alors que leur langue commune est le français.

Il s’agissait donc de recréer les conditions d’une pérennité des investissements pour permettre la survie de ce microcosme qu’est la chanson française. C’est là qu’arrive la loi « Carignon » de 1994.

Les lois de 1986 et du 1er février 1994 (loi « Carignon »)

La loi de 1986 (article 28) relative à la liberté de communication a instauré les fameux quotas de 40% de chansons d’expression française. L’application de cette loi fut renforcée par celle du 1er février 1994, elle-même complétée par une loi création en 2016 (sur la diversité). Cela a permis l’envol de la musique française. Musique d’ailleurs de plus en plus souvent EN français. Les quotas tant décriés ont permis d’assurer un financement continu de l’industrie de la chanson française. Les quotas étaient décriés car naturellement les « gens » écoutaient les artistes de langue anglaise et le protectionnisme était perçu comme un moyen de payer des gens qui n’avaient pas le talent pour percer autrement.

En fait, vous l’avez donc compris, ce n’est pas cela qui était en jeu. C’est une histoire de protectionnisme : la pérennité des financements a permis une pérennité des industries culturelles, permettant à son tour d’assurer la pérennité d’un savoir-faire ; un artiste qui commence est forcément moins bon qu’un artiste plus expérimenté, mais le fait d’avoir subventionné la scène française a permis de faire émerger des artistes, des musiciens, des techniciens, etc… qui ont tiré parti de leurs erreurs, de leurs expériences et ont pu faire bénéficier de cela à d’autres.

C’est donc une montée en gamme de la production française qu’a permis ce protectionnisme.

Assurer la diversité : le problème de la surdiffusion de quelques titres

Le deuxième problème qui a surgi, c’est qu’une fois les quotas effectifs, beaucoup de radios ne voulaient pas faire de travail de prospection, à savoir chercher des artistes : il est plus facile de diffuser des artistes qui ont déjà fait leur preuve aux États-Unis. Ce qui s’est donc passé, c’est que les stations de radio ont surtout diffusé et sur-diffusé les titres de quelques artistes francophones, arguant que c’était de plus en plus dur d’en trouver (en fait, on peut imaginer que c’est par souci d’économie de temps, car il faut prendre le temps de découvrir, il faut du personnel pour cela).

Un article du Monde du 21 avril 2016 cite une étude de Yacast indiquant qu’en octobre 2013, « 74,3 % de la programmation francophone de NRJ était constituée avec dix morceaux, 67,3 % pour Skyrock et 64 % pour Fun Radio. » J’en avais également longuement parlé sur ce site dans un des articles qui me tient le plus à coeur : Les quotas de chansons francophones : transmission et uniformisation

Loi création de 2016 : une loi sur les quotas renforcée et une efficacité redoutable

Une nouvelle loi, en 2016, a donc contraint à plus de variété et a mis en place des financements. En parallèle, l’écoute en flux (équivalent français de l’anglicisme streaming) a permis a chacun de s’affranchir un peu du monopole prescriptif des radios. Le résultat, c’est une explosion du nombre d’artistes francophones, à tel point que les chansons françaises (et en français) se taillent la part du lion et mieux, s’exportent (Afrique de l’Ouest, Maghreb beaucoup, mais aussi Allemagne, Espagne, États-Unis, Mexique…). Le rap est les musiques urbaines prédominent.

Extrait du rapport du SNEP sur le streaming en 2018 (il faudra attendre encore un peu pour le premier semestre 2019) :

La vitalité de la production locale est soutenue par le crédit d’impôt à la diversité musicale : un dispositif qui fait ses preuves, qu’il s’agisse de la diversité des acteurs ou de celles des productions

Le crédit d’impôt en faveur de la diversité musicale est un investissement raisonnable pour l’État et même rentable au regard des recettes fiscales et sociales induites. En permettant de réduire la prise de risque des entreprises de production musicale, le crédit d’impôt a permis de maintenir des budgets et volumes de production significatifs, de développer la diversité des répertoires produits et de pérenniser des emplois. Un levier essentiel de promotion des nouveaux talents et de la francophonie : entre 2015 et 2017, la part des productions francophones sur l’ensemble de la production locale a gagné plus de 10 points et en représente plus d’un tiers, juste derrière l’instrumental (36%) et loin devant les nouveautés anglo-saxonnes (12%)

De son côté, le site Tous pour la musique affirme :

Une année faste pour la chanson française à la radio ! Presque tous les indicateurs sont au vert en 2018, légitimant plus que jamais l’effet positif indéniable des quotas radios sur la diversité musicale et tout particulièrement de la mesure « anti-concentration » instaurée par la loi Création en 2016.

Ou encore :
Le nombre des diffusions significatives (nouvelles entrées en playlist [NDLR : liste de lecture]) de titres francophones a bondi en un an de près de 27%, alors que les évolutions sont habituellement de 2 à 3%. Ce sont en conséquence 1 042 titres supplémentaires qui ont fait leur entrée en programmation sur les 34 stations du panel.

Dans le classement des titres les plus écoutés en flux (streaming) ou téléchargement, les titres français sont largement représentés voir majoritaires selon les semaines. Par exemple, pour la semaine écoulée (5 au 12 juillet), 12 des titres sont français.

Pour les albums de la semaine écoulée, c’est encore mieux, 14 des 20 albums les plus écoutés en flux sont en français (dont les 6 premiers). (voir classement du SNEP, le Syndicat National de l’Edition Phonographique)

Conclusion

Deux visions de la culture se sont affrontées, le laissez-faire et l’interventionnisme. Le laissez-faire, au vu des résultats, c’est surtout laisser faire les plus forts qui deviennent de plus en plus forts. L’état français, endossant le rôle d’une haute autorité à la concurrence, à réinjecté de la diversité dans l’offre et dans les langues, et a permis à l’industrie musicale française de se développer. Ce n’est pas un hasard si la chanson d’expression française est la deuxième au monde, après celle en langue anglaise. Ce ne sont pas les qualités de la langue française en elle-même qui ont joué, mais la politique volontariste qui a créé la possibilité d’un épanouissement de cette industrie pas comme les autres.

A l’avenir, d’autres facteurs vont se renforcer : le développement de l’écoute en ligne, comme évoqué précédemment, crée de nouvelles façons d’écouter moins horizontales. La facilité de partage des titres avec les amis (par réseaux sociaux par exemple, un peu plus rapide que quand on devait attendre le bon moment pour enregistrer le titre sur cassette pour ensuite le prêter à un copain…) est à mon avis un facteur qui pousse les jeunes à équilibrer le rôle prescriptif des radios, en faveur des chansons qui leur sont plus proches, celles en langue française. « Les acteurs de la filière sont d’ailleurs mobilisés actuellement pour l’élaboration d’une nouvelle loi encadrant également l’écoute en flux (il s’agira de rester vigilant sur la notion de chanson française : cette notion a été définie par le CSA en 1994 pour la limiter à la chanson d’expression française, car les stations de radio faisaient rentrer le raï et les chansons anglaises par des français dans les quotas. Mais à nouveau, en 2014, le CSA était prêt à y faire rentrer les chansons en anglais par des français.) »

Espérons que ce succès inspirera une suite aux différents volets de la loi Toubon sur la langue française de 1994, qui devront être actualisés pour faire face aux enjeux contemporains et aux habiles contournements de l’esprit de la loi (problème de l’anglicisation de l’environnement visuel (publicité, logos de magasin), anglicisation de l’enseignement supérieur). L’intuition de la loi Toubon était bonne, mais on passe facilement pour ringard quand on se bat avec quelqu’un qui a plus d’argent… jusqu’à ce que le vent tourne !

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Sources / Pour approfondir le sujet :

Sur la tendance actuelle :

Bilan du marché 1er semestre 2018, SNEP

La chanson française se porte bien selon une étude du syndicat national de l’édition phonographique, France Info, 10/08/2018

Musique à la radio en 2018 : une démonstration magistrale de l’efficacité des quotas de chanson française, Tous pour la Musique, 05/02/2019

Qui a dit que les artistes francophones ne pouvaient pas s’exporter? Slate, 17/06/19

Pour comprendre les quotas :

Comprendre les quotas de chansons francophones à la radio, Le Monde, 21 avril 2016

Expliquez-nous … les quotas de chansons françaises, FranceTV Info, 2 octobre 2015

Le quota de diffusion de chansons francophones s’applique depuis le 1er janvier. Libération, 4 janvier 1996 (explique le contexte de l’amendement du 1er février 1994 renforçant la loi de 1986 instaurant les quotas de 40%)

Les Quotas radio sont-ils toujours adaptés ? Libération, 10 mai 2019

Appliquer la loi Toubon, également sur ce site

Entrée en vigueur du quota de 40 % de chansons francophones à la radio, communiqué de presse du CSA, 19 janvier 1996

Les quotas de chansons à la radio, CSA

LES QUOTAS DE CHANSONS FRANCOPHONES SUR LES RADIOS FRANÇAISES PRIVEES : UN AMENDEMENT POUR PLUS DE DIVERSITE, IREDIC, 6 novembre 2015

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