Les quotas de chansons francophones : transmission et uniformisation

Rate this post
Fatals Picards

Le magazine FrancoFans

A l’heure où les radios réclament de pouvoir faire « sauter les quotas » de chansons francophones (40%), il est temps de faire le point sur les enjeux et le contexte culturels et économiques. En effet, « les radios musicales veulent être libres de programmer la musique de leur choix ». Je vais tenter de montrer que l’argument de la liberté ne peut pas recouvrir la totalité des enjeux, et que les radios ont une sorte de mission de service public qui requiert ces quotas. Les radios avancent également l’argument commercial, arguant que les industries en ligne ne sont pas soumises à ces quotas, d’où une concurrence déloyale. Les quotas sont-ils ringards ? Sont-ils adaptés à la situation actuelle ? Ont-ils un intérêt ?

Constat : une uniformisation poussée

Lorsque l’on écoute les radios musicales pour jeunes : Virgin, Fun Radio, Skyrock, NRJ, on ne peut s’empêcher de constater que la majorité des chansons écoutées sont assez apparentées, c’est un peu « la même soupe ». On remarque aisément aussi la part de chanson en langue anglaise, que ce soit par des groupes français ou anglophones de naissance.

Pour pouvoir réformer les choses, il me semble impératif d’analyser les causes qui créent la situation. Légiférer pour encadrer les conséquences, c’est un peu comme essayer de réguler un fleuve à son embouchure. Il vaut mieux travailler en amont, et avec la même quantité de contraintes, on arrive à beaucoup plus de résultats, et de façon durable.

Uniformisation des goûts : les causes

1) enjeux commerciaux
En l’occurrence, ce qui est en cause, c’est la tendance à l’uniformisation d’une part, et la réussite commerciale d’autre part. Les chaînes de radio argueront que ces musiques, c’est ce que veut le public (argument commercial). Si l’on s’était rangé à cet argument, il n’y aurait quasiment plus de production française au niveau musical. Car le sujet, c’est aussi les financements. La culture, c’est aussi une industrie, pas comme les autres, mais qui obéit à certaines règles, qui a besoin de financements, qui a besoin d’outils (des studios par exemple)… d’où une tendance à la concentration des industries, pour réduire les coûts. De plus, lorsqu’une chanson ou un chanteur tourne bien, pour réduire les coûts, ne pas prendre de risque, on tentera la même recette à nouveau, d’où les modes (boy’s band par exemple). A contrario, la découverte de nouveaux talents nécessite une expertise, des connaisseurs intuitifs, un suivi (un goût peut s’installer sur la durée, encore faut-il miser sur des bons chevaux).

2) recherche narcissique
Pour limiter les frais, on ressort régulièrement la même chose, et une tendance à l’uniformisation se fait autour de quelques types musicaux répondant souvent à des stéréotypes. Ainsi, pour parler de la musique brésilienne, on ne passera pas de MPB (musique populaire brésilienne), de bossa nova si ce n’est sur France Inter, mais plutôt des chansons qui correspondent au fantasme qu’entretient le Français sur le pays : rythmes endiablés du carnaval, célébration du soleil et des jolies filles (phénomènes Jennifer Lopez ou Shakira). Voilà comment on arrive à une musique stéréotypée que l’on pourrait qualifier de narcissique : on nous sert un autre fantasmé, correspondant à ce que l’on veut entendre, et non pas à ce qu’ils ont à dire dans leur diversité. Il y a donc une uniformisation musicale autour de recettes simples qui marchent, qui évitent la prise de risque financière.

3) logique industrielle et tendance monopolistique
Après la seconde guerre mondiale, les États-Unis ont assuré un débouché pour leur industrie culturelle (grâce aux accords Blum-Byrnes avec la France, dont j’ai déjà parlé), ce qui a permis de financer une production importante, d’alimenter la machine musicale américaine grâce à la diffusion importante de leur musique en Europe : ce sont des débouchés commerciaux captifs. Cette production s’écoulait à la fois sur le sol américain, et à l’étranger, ce qui rentabilisait énormément la production, et permet d’abaisser le coût des droits de diffusion pour les pays étrangers, concurrençant ainsi les productions nationales. En effet, la production américaine qui arrive en France est une production qui a déjà été amortie. Tout ce qui sera vendu à l’extérieur sera du bonus. Pour les diffuseurs européens (radio, télé), il y a donc la tentation de ne pas prendre de risques financiers en diffusant quelque chose qui a déjà fait ses preuves, au lieu de financer des productions originales et nationales. D’ailleurs, pourquoi prendre des risques pour une radio dont le but est la rentabilité voire le profit ? Une radio ne peut pas se permettre de couler en faisant des paris risqués.

Blum Byrnes

Les accords Blum-Byrnes

On assiste donc à une mise en concurrence des cultures, ou à tout le moins, de la possibilité de la diffuser. On est donc, dans les faits, largement américanisés au niveau de la musique et du cinéma. Et encore… On est américanisés autour d’œuvres grand public, parfois sans subtilité, même s’il y a également de bonnes choses. Le problème n’est pas tant l’américanisation, mais l’uniformisation, uniformisation qui évacue la finesse, la subtilité, les nuances, les particularités, pour favoriser des goûts universaux, hors sols, facilement compréhensibles, pour s’assurer un maximum de débouchés commerciaux.

Vous me direz : et après tout, pourquoi pas de la musique commerciale pour tous, des films hollywoodiens grands publics pour tous…?

Un exemple éclairant : l’industrie du livre

Tentons une comparaison : l’industrie du livre. Les grandes surfaces et les chaînes choisissent de vendre ce qui se vend le mieux, entraînant le même phénomène d’uniformisation. Pourquoi pas, après tout ? Mais je vois deux problèmes, et il suffit de se renseigner pour avoir confirmation :

  1. les libraires sont des spécialistes du livre, qui aiment lire et qui peuvent amener des œuvres qui seraient restées méconnues à l’attention des lecteurs. Ils peuvent orienter le goût vers quelque chose, qui à première vue, n’est pas attrayant. Ils peuvent nous renseigner, voir l’intérêt que l’on trouvera dans un livre, sont capables de nous guider vers ce que l’on a besoin. Ce sont des spécialistes compétents qui peuvent ensuite avoir un avis sur l’évolution de leur métier, sur les besoins culturels des gens… Avez-vous déjà essayé de vous renseigner à Leclerc ou même à leur espace culturel ? Il y a donc une création de richesse qui n’est pas rémunérée, les spécialistes du livre nous font gagner du temps, et partagent une passion. Les gens qui aiment les livres se sentent chez eux. Sans prix unique du livre, les librairies indépendantes auraient bien souvent disparu, comme au Royaume-Uni.
  2. Si l’on ne produit que ce qui est rentable et standardisable, on évacue tout ce qui est spécialisé. Si peu de gens sont susceptibles d’être intéressés par la chirurgie cardiaque ou par tel mécanisme financier complexe, la plus-value apportée par les chirurgiens du cœur ou par des courtiers avisés fait plus que rentabiliser certains coûts, et nécessite donc une littérature spécialisée, et donc un financement qui permet d’assurer la pérennité de cette littérature spécialisée. Avec l’uniformisation, on obtient des généralistes qui ne savent rien faire en particulier, et qui savent tous faire la même chose, ce qui provoque un appauvrissement incalculable de la société.

Le problème qui apparaît est donc que les industries musicales, du cinéma, du livre, de la télé, doivent assumer des impératifs commerciaux de par la concurrence à laquelle elles participent. La concurrence amène à l’uniformisation. S’il y a 6 chaines de télé appartenant à 6 groupes différents, elles vont se battre sur les mêmes créneaux, et nous servir du film policier, du divertissement musical… Quand on a deux groupes avec chacune trois chaînes, on voit une chaîne généraliste et les autres répondant à des besoins spécifiques (chaîne de cinéma, chaîné régionale, chaîne musical, des chasseurs, des sportifs, des documentaires animaliers…). Ces chaînes rapportent moins (elles ne peuvent pas intéresser tout le monde), mais sont pourtant indispensables dans la mesure où elles approfondissent un domaine de compétence au-delà des connaissances de base. Ce sont les spécialistes qui créent la richesse, mais ce sont eux qui requiert les biens les moins standardisés, d’où un dilemme : comment concilier création de richesse et uniformisation ?

Protection de l’industrie culturelle : exemples

Revenons à « l’industrie musicale ». Là où la France a bien réagi, c’est que malgré l’adversité, elle a mis en place des mécanismes de défense (et donc de financement) de sa chanson (les lois sur les quotas) et du cinéma (financement par la vente de tickets de cinéma, par les chaînes de télévision, et aujourd’hui par certains opérateurs du réseau (Google, par exemple)).

Aujourd’hui, le cinéma français est le deuxième cinéma mondial, après le cinéma américain, et la scène musicale française doit également être la deuxième ou la troisième.

Certains rétorquent, feignant de ne pas comprendre quels intérêts sont en jeu, que c’est du protectionnisme (sous-entendu que c’est de la concurrence déloyale), que ce que les gens veulent, c’est de la musique commerciale, du « blockbuster » hollywoodien. C’est en partie vrai. Mais il ne faut pas être naïf : veut-on qu’il y ait une production française ? Si oui, il faut s’en donner les moyens, et c’est là où la pure logique commerciale a ses limites quand elle provoque l’uniformisation. Il faut faire des grosses productions françaises, de la musique commerciale française, mais il faut aussi permettre des choses plus spécialisées.

Il faut donc que la France puisse financer (de façon privée ou publique) des grosses productions (blockbusters) françaises. C’est déjà un peu le cas avec Luc Besson et EuropaCorp par exemple. Encore une fois, c’est une histoire de financement. D’autres solutions existent, comme par exemple la co-production pour les films (production par plusieurs pays). En tous les cas, il ne suffit pas qu’il y ait des acteurs, des réalisateurs, des chanteurs, il faut aussi tout ce petit monde derrière, les studios d’enregistrement, les équipes techniques, etc… A suivre à ce sujet, le projet d’un Hollywood-sur-Garonne dont je m’étais fait l’écho et qui, a priori, aura lieu 40 km plus loin.

Pour l’industrie musicale, il me semble qu’un des problèmes est que on a d’un côté une scène francophone nombreuse et diverse, et de l’autre des industriels de la musique qui sont soumis à des logiques de rentabilité et qu’il n’y a pas assez de liens entre ces deux mondes.

L’uniformisation ne doit pas empêcher la transmission des savoirs

Que cela se fasse ou pas, je voulais aborder un peu les « fondements » philosophiques de la démarche de défense de la culture française. Il me semble que l’uniformisation a deux explications, une première financière, et une autre qui relève d’un choix « éducatif ». C’est un enjeu bien connu des pédagogues : est-ce que l’on doit accompagner les élèves pour qu’ils construisent leur savoir, ou est-ce que l’on doit leur transmettre ?

Si on laisse les gens aller systématiquement vers ce qui leur fait plaisir au premier abord, sans médiateurs (professeurs, critiques, législateurs, parents, amis qui parlent de ce qu’ils ont vu et aimé), que se passera-t-il ?

Si on laisse les enfants manger uniquement ce qu’ils réclament : ils iront vers ce qu’ils connaissent, et en général vers ce qui est sucré, salé et gras. Au final, on obtient une armée d’obèses dépressifs, avec de multiples problèmes de santé, et pourtant « on » les a laissé aller vers ce qui leur fait plaisir. Certains verront que ça ne va pas, et iront voir comment d’autres font pour s’en sortir, mais ce n’est pas toujours évident quand la facilité est érigée en modèle.

C’est que l’on a négligé un aspect essentiel : la transmission de ce qui a été découvert, la transmission d’une culture gastronomique qui est le fruit de l’expérience de milliers de personnes, de plusieurs générations. Alors, le problème que cela pose, c’est que ça pré-suppose une certaine forme de contrainte, de violence. On impose des modèles qui ne plaisent pas à tout le monde, ça peut avoir un côté étouffant. Pourtant, plus tard, on se rappelle avec nostalgie d’un Zola qu’on a lu quand on était au lycée, ou de Serge Reggiani que les parents écoutaient. On n’a pas gardé un bon souvenir de tout, mais on en retire deux ou trois choses qui nous guident vers une recherche de qualité et qui, sans qu’on comprenne vraiment comment, rendent le monde moins violent. Ça nous a donné un « autre » modèle, autre que celui que l’on s’est construit au hasard de notre parcours, ça nous a fait goûter à une qualité que l’on n’aurait peut-être pas soupçonnée autrement, mais surtout, c’est un modèle qui a fait ses preuves pour des gens qui nous ont précédé. C’est le fruit de leur expérience, pas toujours transposable au présent en intégralité. C’est un repère rassurant, c’est un poids fertile.

Les quotas créent des richesses, mais il faut réfléchir aux financements

Revenons donc à nos radios « commerciales » : commercial n’est pas un gros mot (on pense au plaisir), tenues par des « grand frères » (et non pas par des pères : Difool est toujours là, Doc a disparu !). En ce qui me concerne, j’aime bien les musiques commerciales (Stromae, Chrisophe Maé par exemple), mais j’aimerais qu’elles alternent avec des choses de notre patrimoine (Gilbert Bécaud, Reggiani, Renaud, Ferré, Balavoine, Boris Vian…), mises en perspectives, ou qui viennent de traditions différentes (le fado, la musique juive, gitane, Laurent Voulzy et son album moyenâgeux, Nolwenn Leroy qui reprend des classiques bretons, irlandais…). J’ai parfois l’impression qu’à chaque génération, une grande partie de notre mémoire se perd, et que ce vide laissé par l’absence de transmission se remplit par une autre culture, la culture américaine. En soi, je trouve ça bien de s’ouvrir aux autres cultures, mais pour s’ouvrir à une autre culture, encore faut-il connaître un peu la sienne. J’imagine qu’on peut donc parler d’une forme d’acculturation ou de transculturation. Mon souhait serait donc qu’il y ait une part de transmission obligatoire au programme de certaines radios, comme par exemple des rétrospectives sur des chanteurs, des mouvements, des époques, des évènements historiques.

Cette notion est déjà présente en gastronomie en France d’une certaine façon, puisque les enfants qui vont à la cantine (la majorité) ont des menus préparés en respectant certaines choses qu’on veut leur transmettre : par exemple entrée + plat + dessert ou fromage, taille des portions, intégration de fruits et légumes…

Il faudrait donc définir une sorte de mission de service public pour les radios pour assurer la pérennité de notre culture et de la scène musicale française. Cela crée de l’argent, des emplois, mais encore faut-il que tous les risques ne soient pas assumés par les radios, sinon elles continueront à demander l’abrogation des quotas. Pour cela, il faut aborder la question de la concurrence des plates-formes de musique en ligne, mais aussi le financement : les radios ne peuvent être entièrement soumises à des logiques marchandes en ayant des impératifs de service public, cela créerait un désavantage compétitif, il faut donc réfléchir à des financements innovants pour ces radios.

L’argument avancé du manque d’artistes francophones à diffuser est quant à lui totalement de mauvaise foi et sert seulement à peser pour faire sauter les quotas. Tout le monde connaît le magazine Les Inrockuptiles, ou Télérama, il serait temps de faire connaître Francofans qui présente tous les deux mois plus d’une cinquantaine d’artistes francophones professionnels. Pour se donner une idée du problème, voici les « Meilleurs disques FrancoFans 2013 » :

  1. Loïc Lantoine – J’ai Changé,
  2. Stromae – Racine Carrée
  3. La Maison Tellier – Beauté pour Tous
  4. Iaross – Renverser
  5. Vincha – Si si la famille

A part Stromae, qui est passé à la radio ?

Conclusion :

Les quotas des 40% de chansons francophones ont l’avantage d’empêcher une standardisation totale, et permettent un financement de l’industrie musicale française. Sa disparition entraînerait une perte d’emplois, de savoir-faire, de techniciens, une perte de chiffre d’affaire pour la France aussi (la diffusion de chansons américaines est l’équivalent musical d’une délocalisation).

Cette histoire de quotas se heurte à des logiques commerciales. Il s’agit donc de permettre aux radios musicales d’assurer une sorte de mission de service public mais sans en assumer tous les coûts, ou en imaginant des financements innovants. On pourrait également imaginer un enrichissement de la culture musicale des radios par des rencontres fructueuses avec des personnes de l’industrie et de la scène musicale française, car les chanteurs francophones manquent de relais, d’intercesseurs entre eux (production, culture musicale) et les radios (diffusion, logique commerciale).

Pour poursuivre la réflexion :

http://www.liberation.fr/culture/2014/01/20/les-radios-musicales-veulent-programmer-les-musiques-de-leur-choix_974230?xtor=rss-450

http://next.liberation.fr/musique/2014/02/03/premiere-hausse-en-onze-ans-du-marche-du-disque_977418?_ga=1.95907039.254429296.1390556699

Dans un entretien accordé à BFMTV le dimanche 12 janvier, Aurélie Filipetti souligne que « l’année dernière [2013], plus d’un tiers des films que vont voir les spectateurs français, qui sont des films français »

Voir l’émission à partir de 6’40 » :

http://www.youtube.com/watch?v=ZfOmOkJCXsA

Hollywood-sur-Garonne :

http://www.ladepeche.fr/article/2013/02/05/1553448-d-hollywood-sur-garonne-a-hollywwod-sur-ariege-a-pamiers.html

Sur EuropaCorp, la société de Luc Besson :

http://fr.wikipedia.org/wiki/EuropaCorp

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  Il y a 1 commentaire sur le forum.