Les raisons pour lesquelles je parle français

1/ D’abord à cause de mes racines (dans un sens linguistique).
a/ Mais quelles racines ? Ce ne sont pas mes racines régionales (je suis opposé à la ratification des langues régionales : voir ici). Ce ne sont pas non plus mes racines familiales : je ne suis pas dans une logique de clan fermé sur lui-même. Je conserve certes des expressions que j’ai récoltées à droite et à gauche et qui font partie de mon identité, mais je pourrais très bien m’en passer.
Deux exemples : J’aime de temps en temps quand je passe au feu rouge (quand il est au vert naturellement) dire « Está verde la flecha ». Ce que disent tous les Mexicains quand ils démarrent au semáforo. J’aime bien cette phrase, d’abord d’un point de vue syntaxique parce qu’il y a une inversion du verbe par rapport au sujet (ce qui est peu fréquent en français) ; il y a également l’usage du verbe estar au lieu du verbe ser (qui sont les deux formes du verbe être en espagnol ; distinction qui n’existe pas en français). Estar indique un état passager puisque le feu n’est pas toujours vert. Enfin, la flecha a un côté délicieusement désuet qui renvoie au temps des sémaphores précisément. Autrement dit, quand je prononce la phrase « Está verde la flecha », je me retrouve dans le Mexique de ma jeunesse.
Deuxième exemple : je réutilise en famille les mots qu’utilisaient mon deuxième fils avant sa maîtrise pleine et entière du langage. Par exemple gestapo pour escabeau, nounette pour lunettes etc. Je ne suis pas spécialement attaché à tous ces idiolectes et je peux dire que, s’ils correspondent effectivement à mes racines, c’est-à-dire à mon histoire personnelle ou à celle de mes descendants et ascendants, ce ne sont pas ces petites variations par rapport au français standard et le plaisir qui y est associé qui font que je tiens toujours à parler français aujourd’hui.
b/ J’aurais pu également me reconstruire à partir d’autres racines. Au Mexique, à partir de la seconde année de mon séjour (sans aucun retour en Europe pendant deux années) je devenais peu à peu mexicain, j’étais littéralement un autre. À chaque fois que je passais la frontière à El Paso, avant de sortir mon passeport, les douaniers hésitaient et me demander toujours « Tu es d’ici ? » (« ¿Eres de aquí ? »), à la fois parce que je parlais trop bien l’espagnol avec les mexicanismes associés pour ne pas être d' »ici », et parce que mon expression comprenait de légères imperfections qui pouvaient semer la confusion chez mes interlocuteurs. Plus tard, au contraire, aux États-Unis d’Amérique, après sept années de séjour, j’aurais pu devenir, une seconde fois, encore un autre. Mais cette fois-ci, cela ne passait pas. Je n’ai jamais été pris pour un véritable Américain et c’est volontairement, par un processus de saturation culturelle, que j’ai abandonné mon statut de résident qui devait mener automatiquement à celui de citoyen américain. J’ai renoncé à épouser ma fiancée mexicaine, et plus tard j’ai renoncé à la nationalité américaine. Donc je puis dire que je parle français parce que j’ai gardé mes racines et que j’ai choisi de ne pas en avoir d’autres.
c/ Si je n’avais pas été Français, est-ce que j’aurais choisi le français comme langue étrangère ? Si j’avais été un anglophone de naissance, oui ; cela paraît évident puisque le français est la seconde langue à être parlée sur les cinq continents. Pour les mêmes raisons si j’avais été hispanophone, lusophone, et italophone. La nécessité aurait été moins évidente si j’avais été chinois (j’aurais appris le japonais et l’anglais), ou japonais. 

2/ Je n’ai pas choisi de continuer à vivre en français, pour les qualités intrinsèques de cette langue : c’est ici que je réponds à la question de Julien (voir ici). Chaque langue à son génie. Si on part du principe selon lequel plus une langue est complexe, mieux elle rend compte du réel, le français est certes complexe, mais il existe d’autres complexités. Du point de vue syntaxique, d’autres langues offrent plus de possibilités. Par exemple, dans le grec ancien nous avons un mode particulier qui n’existe pas en français (c’est l’optatif )et qui offre beaucoup plus de nuances que le conditionnel français. Nous avons également trois nombres : le singulier le pluriel et le duel. En polonais, au lieu d’avoir, comme en français, deux ou trois genres (le masculin, féminin et éventuellement le neutre), nous en avons cinq. En allemand, nous avons des déclinaisons. D’un point de vue lexical, les peuples de l’Arctique ont un vocabulaire très étendu pour décrire les différentes variétés de neige, en yupik et en inupiak par exemple. La langue française n’est pas le lieu particulier d’une logique « claire et distincte » qui serait héritée de Descartes. D’autres langues, comme l’allemand ont une solide structure logique qui n’a rien à envier au français. D’ailleurs Heidegger disait que l’allemand, à la suite du grec ancien, disparu, était la seule langue qui pouvait exprimer le langage de l’Être. Et puis, les Français n’ont jamais brillé dans cette discipline particulière qui est la Logique : Russel était anglais, Wittgenstein autrichien, Frege allemand. Difficile de trouver un seul logicien d’envergure au XXe siècle chez les Français. Le français est une langue parmi d’autres qui offrent une certaine grille qu’on applique sur les choses. Ce n’est pas une bonne raison qui aurait fait que, né Français, je continue à parler français.

3/ Outre le fait que le français corresponde à mes racines et que je n’ai pas voulu en « prendre » d’autres, j’ai choisi de continuer à vivre et à m’exprimer dans cette langue, parce que le français est une langue de culture. Il y en a peu qui correspondent à un spectre aussi étendu. Le français, en termes de culture, n’a pas beaucoup de rivaux, exactement comme la cuisine française qui n’a, en fait, que deux rivales, qui sont la chinoise et l’italienne. Le français, encore aujourd’hui, est l’une des très rares langues dans laquelle on peut dire la Science. Henri Poincaré n’a rien à envier à Albert Einstein en ce qui concerne la paternité de la théorie de la relativité (restreinte). Quinze siècles de structure territoriale et étatique pratiquement sans discontinuité sont derrière moi. Je me sens, comme dirait Pascal, un nain sur des épaules de géant.

4/ La troisième raison pour laquelle je parle français peut paraître banale : j’ai choisi de continuer à parler français parce que je veux habiter en France et parce que la France a un climat particulier. Je reviens à la théorie des climats de Montesquieu. Je conçois qu’on puisse aimer d’autres climats comme le désert, la mer, la steppe, les montagnes, la banquise même ; mais j’ai grandi, et mon organisme avec, dans un climat tempéré océanique ; jamais trop chaud en été (comme à New York), jamais trop froid en hiver (comme à Québec), avec une luminosité douce typique des cieux de Touraine, très loin de la lumière solaire qui ressemble à de la lumière électrique comme à Los Angeles (et donc à Hollywood), avec des saisons qui se succèdent en transition douce (l’Afrique équatoriale n’a pas de saison), des journées où les précipitations sont modérées (en Inde, pendant la mousson, il pleut à verse tous les jours en fin d’après-midi), un taux d’humidité que je qualifierais de confortable, contrairement à Bangkok, Delhi, Canton. Bien sûr j’aurais pu trouver des climat équivalents, par exemple à Vancouver en Colombie Britannique ou à Cuernavaca dans le centre Mexique. Mais les hasards de la vie ont fait que je n’ai pas rencontré d’occasions professionnelles pour exercer dans ces contrées. En outre, l’arrière plan culturel, évoqué dans le troisième point précédent, était absent.

5/ Enfin, je parle français parce que c’est une langue qui renvoie à une histoire, et à mon histoire personnelle. Comme un québécois, auquel leurs ancêtres, après le traité de 1763, qui ont dû s’accrocher au français pour préserver leur identité ; comme un saint-pierrais, comme un pondichérien. Je suis né à Soissons, ville qui a un passé prestigieux, auquel je suis attaché et qui est encore aujourd’hui assez méconnu. Soissons a été, par deux fois, le centre et donc la capitale de cette grande région, qu’on nomme le Bassin parisien. Juste avant la conquête de César, il y avait dans la moitié nord de la France, Bretagne exceptée, un royaume qui avait des ramifications jusqu’au pays de Galles. Diviciacos régnait sur ce territoire et son successeur Galba a été vaincu par César. Sa capitale était Soissons ; le peuple qui dominait était les Suessions encadrés par les Viromanduens (Belges) au Nord, les Bellovaques à l’Ouest, et les Rémes à l’Est. Bizarrement, juste au moment de la chute de l’empire romain, le père de Syagrus, Aegydius, s’est taillé un royaume dans ce même Bassin Parisien. Sa capitale était Soissons. Et Syagrus a été vaincu sous les murailles de cette ville en 486 par Clovis. J’ai cherché une explication à cette coïncidence qui a fait de Soissons la capitale d’un vaste territoire juste avant et juste après l’Empire romain.
J’émets ici une hypothèse qui s’appuie sur la géographie. Pour relier l’Angleterre (le monde du Nord, les îles de l’étain), à Marseille (Massilia, la cité phocéenne, porte vers l’Orient), si l’on favorise la ligne droite en terrain plat, il est plus avantageux de ne pas suivre le cours des fleuves et de tracer des voies rectilignes, ce que d’ailleurs faisaient les Romains. Si on  prend la peine de tracer une ligne droite qui va de Calais au Morvan, c’est-à-dire à l’endroit où les montagnes commencent et où on rejoint la ligne verticale qui, à travers la vallée de la Saône et le sillon rhodanien, mène jusqu’à Marseille, cette ligne passe par Soissons, sur l’Aisne. Elle aurait pu passer par Noyon sur l’Oise (Hughes Capet, fondateur de la dynastie des Capétiens a été sacré à Noyon alors que Pépin le Bref, fondateur de la dynastie des carolingiens a été sacré à Soissons), à Reims sur la Vesle (affluent de l’Aisne), là où étaient sacrés les rois de France, ou à Château-Thierry sur la Marne.

En conclusion, je peux dire que j’attribue au français des qualités particulières qui ne sont pas celles auxquelles on pense habituellement, la clarté et la précision (pour faire simple). Mais pour des raisons d’enracinement, de culture, de climat et d’histoire.

Michel
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