L’humeur du jour : l’anglicisation vécue comme une injustice

(publié le 04-04-2012 sur lefrançaisenpartage)

Je vous propose ci-dessous une relecture de l’histoire très personnelle à l’aune des évènements qui ont participé à l’histoire (et la géographie) de la langue française, et pas du tout exhaustive. Ça explique quand même pas mal de choses, je trouve !

La France révolutionnaire face à l’Europe

Comme beaucoup d’écoliers, je me suis passionné tout petit pour l’histoire de France, celle de l’Empire Romain aussi. L’histoire des conquêtes, les cartes colorées aux couleurs de la France. Je me rappelle du plaisir que j’ai eu à apprendre l’histoire de la Révolution : celle-ci s’opposait au Roi et se faisait au nom du peuple. Ensuite, j’appris que la quasi totalité des royaumes d’Europe se sont abattus sur la France qui était déjà en guerre civile. L’Angleterre jouait constamment contre la France et soulevait des coalitions. Malgré l’adversité, les armées révolutionnaires ont repoussé les envahisseurs et ont même conquis la majorité de l’Europe. Grand moment pour un enfant d’apprendre que son pays a connu une telle grandeur. Ensuite, on apprend que tout n’est pas aussi simple que cela, qu’il y a eu des pillages, on réalise qu’il y a eu des abus mais il reste quand même le plaisir d’avoir triomphé du fatalisme et d’avoir « exporté » notre révolution puisque l’Europe n’a plus été la même après cela.

Guillaume le Conquérant, la Guerre de Cent Ans

Cela, c’est pour les grands moments d’histoire. En lisant l’histoire de France, je suis peut être naïf, mais j’ai l’impression que l’on est un pays d’idéalistes et d’honneur (et c’est très bien). Lorsque l’on s’intéresse à son histoire et à sa splendeur, je tombais toujours sur l’Angleterre. Déjà, la guerre de cent ans. En tant que Normand, je pourrais être fier que ce soit Guillaume le Conquérant qui ai conquis l’Angleterre mais bon, ça a été l’une des grosses causes de la guerre de Cent Ans, ce vassal du Roi de France qui était lui même roi dans un autre pays même s’il parlait français. Les Anglais ont d’ailleurs failli s’emparer de toute la France s’il n’y avait eu l’élan impulsé par Jeanne d’Arc, puisque le roi de France était prêt à abdiquer en faveur du Roi d’Angleterre. Vu qu’à l’époque, les nobles anglais parlaient français et que nombre d’entre eux étaient plus à Rouen qu’en Angleterre, l’Angleterre serait peut être maintenant un pays de langue française si cela était arrivé. D’ailleurs Richard Coeur de Lion ne parlait même pas anglais. La perte des territoires « continentaux » (en France) a obligé les nobles anglo-normands à apprendre la langue de leurs sujets.

L’Angleterre, petit pays qui s’affirme

L’Angleterre devint ensuite un pays de marchands avec l’essor du textile au XVIe / XVIIe siècle. Pays encore peu important face à « l’Espagne » (qui comprenait aussi une partie de l’Allemagne, des Pays Bas et de l’Italie actuelle quand même, sans compter l’empire sud-américain) de Charles Quint. La France pendant ce temps était d’ailleurs coincée par l’empire de Charles Quint de tout côté, mais ça l’a à peine empêché de sombrer dans les guerres de religion. Déjà, à l’époque, Charles Quint et de nombreux nobles européens parlaient le français. A l’époque, la France était un géant démographique (environ 20 millions d’habitants au XVI / XVIIe siècle, tandis qu’il devait y en avoir 6 ou 7 millions en Angleterre, c’était le troisième pays le plus peuplé après la Chine et l’Inde (si tant est que l’Inde était un pays) je crois).

L’Angleterre commençait à s’affirmer maritimement, mais n’était pas encore une des puissances prééminentes en Europe. De par le rétablissement de l’anglicanisme et la perte de contrôle des Provinces-Unies (Pays-Bas), l’Espagne envoya en 1588 l’Invincible Armada qui aurait dû faire un sort à la marine anglaise. Manque de pot, un concours de circonstances fit s’échouer de nombreux navires sur les côtes irlandaises de l’Ouest après des péripéties pas possibles.

Du côté de l’Amérique du Nord

A partir du XVIIe siècle, les tentatives pour aller chez nos amis les rosbifs se sont arrêtées, et les conflits se sont déplacés souvent hors d’Europe. Ainsi, les Anglais, pour se débarasser de leur surplus de population et de fanatiques religieux, ont proposé à tout ce monde d’aller s’établir sur la côte Est des actuels Etats-Unis. La France, pendant ce temps-là, se préoccupait moyennement de ces territoires lointains : Louis XIV était plus occupé sur le continent à faire la guerre à toute l’Europe (conquête de l’Alsace-Lorraine) et à épuiser les caisses de l’état. Il y a bien eu des colonies le long du Saint Laurent et du Mississipi, mais ce n’étaient pas vraiment des colonies de peuplement, la France n’ayant pas à l’époque un surplus de population, et d’ailleurs notre population se trouvait très bien en France (hé oui, il pleut pas autant que chez nos amis d’outre-Manche!). C’est l’une des grandes constantes de l’histoire de France depuis la Renaissance : une grosse population à la base, mais une natalité pépère, si bien que la France a connu une progression de population de 20 à 40 millions d’habitants entre le XVIe siècle et 1914 tandis que l’Angleterre passait d’environ 4 fois moins à autant d’habitants pendant la même période historique. Idem pour l’Allemagne. Bilan : on avait un pays centralisé, un rayonnement culturel puissant, une grande armée, mais on s’occupait surtout de notre voisinage immédiat. Ainsi, on trouvait 4 millions de colons britanniques à la veille de l’indépendance américaine tandis qu’on en trouvait qu’environ 200 000 du côté des colonies d’Amérique du Nord francophones.

Carte Nouvelle France

Et en Inde…

Dans la série pas de chance, tout le 300px-Inde-Francaise.jpgmonde connaît maintenant le fameux Dupleix, qui avait réussi à faire passer sous contrôle français la moitié de l’Inde et dont toute l’entreprise fut sabotée par l’incompétence française. On peut aussi penser aux guerres en Amérique du Nord, qui marqua la perte de tout l’empire français à la faveur de la Couronne Britannique, à l’abandon des colons français d’Amérique du Nord, à la vente aux Etats-Unis de la Louisiane pour une bouchée de pain.

Pourtant, on n’a pas à rougir de l’histoire de l’Amérique Française

Pendant ce temps-là, de nombreux indiens étaient passés sous protection française, et il existait beaucoup de mariages mixtes à tel point que la quasi totalité des Canadiens francophones actuels ont des ancêtres amérindiens. Du côté américain, les Amérindiens avaient aidé les premiers colons à passer l’hiver en leur fournissant de la nourriture, ce qui n’a pas empêché les Américains au XVIIIe et XIXe siècle de repousser les Indiens, de les massacrer, de les parquer. Je pense à l’histoire des Cherokees qui, malgré les traités, ont été décimés et déplacés par deux fois (dont l’épisode de la fameuse Piste des Larmes). Prime donnée aux plus forts : les colons américains ont réussi à s’accaparer l’ensemble du territoire actuel et à parquer les indiens qu’il reste dans des réserves (désert, montagne…). Et oui, territoire fertile : on chasse les indiens. Ils sont dans un territoire aride… ah il y a de l’or… dégagez !

Bref, comparés aux Britanniques et aux Espagnols qui ont fait des massacres de grande ampleur, les Français s’intéressaient seulement au commerce et ne faisaient pas de colonie de peuplement. Résultat, les pays de langues anglaise et espagnole occupent aujourd’hui les deux tiers de l’Amérique. Je le vis comme une prime au plus cruel et calculateur. Bon au moins, on peut se consoler en se disant que l’on n’a pas perdu notre âme là-bas (c’est une autre histoire dans les Antilles)

Quand on sait également que les futurs États-Unis auraient été à une voix de choisir le français comme langue officielle au lendemain de l’indépendance (source : Claude Hagège), on mesure encore l’ironie de l’histoire.

Deuxième empire et comparaison avec les États-Unis

Petit bond dans le temps : deuxième empire colonial. Ce coup-ci, les Français ont bien appris de l’histoire, on trouve des prétextes bidons pour planter le drapeau de la France un peu partout. Il paraît que les autres pays européens ont laissé faire parce que ça permettait à la France de ne pas trop repenser à la défaite humiliante de 1870, guerre préparée par le charmant Bismarck qui était une sacrée raclure aussi. Donc, là, on décide d’apporter les lumières de la France, de protéger les intérêts commerciaux français, etc… ça y est, on a trouvé la recette pour se tailler un empire (je pense surtout à l’Algérie et Madagascar).

Ça me fait bizarre de me dire que ceux qui parlent français maintenant, c’est par le fruit de la volonté politique, du calcul, des guerres et des intérêts commerciaux, que plus l’on est dur et fort, plus ça marche, et que quand on est relativement juste ou en tout cas pas trop belliqueux, ça se retourne contre nous. En plus, on nous en veut (à juste titre, sans doute) pour la colonisation (et maintenant on est néo-colonial apparemment) tandis qu’aux États-Unis, il n’y a plus personne pour leur en vouloir, puisqu’ils ont tous été massacrés et tués. Du coup, les États-Unis c’est cool tandis que la France c’est un méchant pays néocolonial.

Les Américains n’ont pas ce problème à parler anglais et a être le fruit de l’histoire d’une spoliation de territoire et d’un mini-génocide. Il faut croire qu’il faut savoir oublier son histoire. Et bien nous, il faut croire que l’on est un peuple trop égalitaire, on l’est tellement que le général de Gaulle a donné l’indépendance à l’Algérie qui la réclamait, avec l’assentiment de la population française (c’est tout à notre honneur), mais aussi aux colonies d’Afrique Noire. Non seulement on a fait ça, mais l’histoire a été comme réécrite : les Français ont été de méchants colonisateurs, tandis que tout est rose dans les anciennes colonies anglaises (forcément pour les États-Unis, il ne reste plus que des descendants d’Européens, ça aide pour réécrire l’histoire). États-Unis, pays de la liberté, le rêve américain, la réussite économique. L’Australie : un pays d’anciens bagnards, l’Afrique du Sud : une colonie piquée aux Hollandais et Boers que l’on a mis dans les premiers camps de concentration (40 ans avant la seconde guerre mondiale) et dans lequel l’apartheid existait encore il y a 20 ans. Ironie de l’histoire. La France avait aboli l’esclavage une première fois à la Révolution, une deuxième fois en 1848 (et oui, Napoléon l’avait rétabli) tandis que les états du Sud des États-Unis s’enrichissaient sur le dos de l’esclavage. Même la guerre de sécession n’était pas tant pour la libération des esclaves qu’une guerre économique entre deux modèles de société (capitaliste au Nord, féodal-esclavagiste au Sud). Enfin si cela a permis l’abolition de l’esclavage, c’est tant mieux mais bon, je trouve qu’il y a une injustice vis-à-vis de la France. Prime aux cyniques ?

Barack Obama montrerait que les États-Unis sont moins racistes que la France

Les États-Unis passent pour un pays plus ouvert que la France depuis que Barack Obama a été élu président de la République. Il faudrait se rappeler qu’il y a des noirs aux États-Unis depuis la traite négrière (XVIIIe siècle disons) alors qu’en métropole, ce n’est que depuis les années 60. Donc 300 ans pour avoir un président métis, ce n’est pas un exploit je trouve. Nous, l’immigration extra-européenne, c’est depuis 50 ans. Si on regarde le nombre de mariages mixtes en France, il est énorme par rapport aux États-Unis (source : Le destin des immigrés, Emmanuel Todd) qui voient les noirs se mélanger très faiblement aux blancs (moins de 10%). Nous, on a Marine Le Pen qui est « un peu » crispée sur l’immigration, aux États-Unis, c’est quasiment toute la droite qui partage ses idées. Tout cela pour dire que je trouve que la France subit un mauvais procès constamment. Enfin, je trouve cela normal pour la France, mais bizarre que cela épargne les pays anglo-saxons. C’est comme si l’on avait toujours droit au mauvais rôle depuis la seconde guerre mondiale.

La culture américaine

Dans la série « on s’anglicise sans l’avoir demandé », rappelons-nous aussi le volet culturel du plan Marshall (voir les accords Blum-Byrnes). Grâce à cela, la France et les pays qui ont bénéficié de ce plan ont dû, contre une réduction de leurs dettes, ouvrir leurs salles de cinéma aux films américains. Forcément, il y a des trucs bien, mais cela n’a pas aidé notre industrie cinématographique qui avait du mal à se relever de la seconde guerre mondiale. Quand je pense qu’ils nous vendaient aussi des films de cow-boy (ou comment les gentils américains se défendaient contre les très méchants indiens, encore une belle interprétation de l’histoire), c’est le comble de la propagande. Un pays qui ne se raconte plus, c’est une perte d’identité. Enfin, on pourra penser que l’on avait qu’à ne pas avoir fait la seconde guerre mondiale, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Et oui, quand on ne fait plus de films, on regarde ceux des autres. L’injustice, c’est que ceux qui font les films racontent leur histoire qu’ils nous transmettent mais nous ne participons pas à l’élaboration de cette histoire d’où notre envie de participer au rêve américain nous aussi, puisque c’est là que ça se passe, c’est là que l’on existe… (si t’es français, on ne parle pas de toi… si t’es allemand ou russe, t’as le droit à un rôle de méchant dans un James Bond).

La construction européenne

Dernière grosse ironie de l’histoire : la construction européenne. On la construit avec l’Allemagne, l’Italie et le Benelux et on était presque prêt à faire du français la langue de la construction. Inutile, les textes sont majoritairement en français de toute façon. Puis on laisse rentrer l’Angleterre. Le général de Gaulle était farouchement opposé à son entrée, considérant que les anglais ne joueraient pas le jeu de l’Europe (vu qu’ils ne sont pas sur le continent, il faut qu’ils divisent pour éviter d’être face à un trop gros bloc d’intérêts). Ils ont bien accepté d’envoyer des fonctionnaires parlant le français en échange mais on a ensuite laissé rentrer les pays scandinaves, puis ceux d’Europe de l’Est fraîchement convertis au marché. Et là, rien ne les oblige à causer français, donc si la moitié des textes étaient produits en français au niveau de l’Europe il y a 20 ans, il n’y en a plus que 10% aujourd’hui. Même les français s’y mettent. Les anglais nous auront pourri l’histoire pendant des siècles et en plus on accepte avec le sourire de capituler. Drôle d’histoire !!!  Heureusement les textes produits par l’Europe ne font pas la langue parlée par les citoyens mais symboliquement, c’est un peu fort quand même !

Bilan !

J’ai parfois l’impression que, nous, Français, on n’est pas du tout calculateurs, mais alors pas du tout. Les anglais ont saboté notre pays pendant des siècles, leurs cousins américains nous envoient leurs séries et leur système économique capitégoïste alors que nous avons fait la déclaration des droits de l’homme, nous sommes battus pour l’égalité, contre le racisme et l’esclavagisme, que l’on a fait la révolution pour l’égalité et la fraternité en 1789, 1848, la Commune en 1870, l’affaire Dreyfus, que l’on a dit non à la guerre en Irak, que nous avons été à l’initiative de l’Europe et d’autres jolies choses encore, que nos citoyens ont voté massivement pour l’indépendance de l’Algérie en prenant toute la responsabilité de tout ça sur nos épaules, mais pas rancunier pour un sou, on ne trouve quasiment que des groupes à connotation anglo-saxonne dans nos festivals de musique, on redemande des séries américaines, on anglicise nos écoles de commerce, Chatel veut nous mettre l’apprentissage de l’anglais dès la maternelle… on n’est quand même pas rancunier !

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