NdL 3 – Uniformisation culturelle et défense du français

Suite de mes commentaires et notes sur l’excellent livre d’Yves Montenay et Damien Soupart : La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation. Aujourd’hui, nous verrons que l’uniformisation culturelle est loin d’être inéluctable, que la défense de la langue française n’est pas une contrainte mais une liberté et que critiquer le français en France, c’est bien (il faut être critique et exigeant avec soi-même), mais qu’à l’ère de la mondialisation, les discours sont repris tels quels à l’étranger, parfois contre la France.

 

L’uniformisation culturelle ?

Le phénomène mis en évidence dans l’ouvrage est qu’un média qui ouvre dans un pays le fait avec des productions préexistantes. Les États-Unis ont été le premier pays à avoir une telle massification de l’usage de la télé et ils ont inondé le monde avec leurs films et aujourd’hui leurs séries déjà amorties sur le marché américain, car les autres pays n’avaient rien à proposer et le risque financier est faible.

Mais lorsque le marché atteint une certaine masse, le public attend des contenus qui lui ressemblent, ce qui stimule la production locale.

« L’Inde et le Nigeria produisent en langue anglaise mais aussi dans les grandes langues locales (50 à 500 millions de locuteurs chacune) tandis que la Chine tourne en mandarin (plus de 1,4 milliard de locuteurs). Et cette production est à son tour exportée (et doublée), ce qui fait que l’offre télévisuelle mondiale est plus internationale et moins américaine qu’auparavant. » p. 67

Il y a donc une prime de succès au premier producteur mais qui se réduit avec le temps. Aujourd’hui, CNN a des versions dans de nombreuses langues et la BBC propose entre autres une version française pour l’Afrique. Les médias s’adaptent à leur public.

« Il y a 22 versions de CNN dont une en turc et deux en allemand. Même la version en anglais s’est « désaméricanisée » avec seulement 8% des images venant des États-Unis. » p. 68

Des acteurs locaux émergent également.

« Ainsi la Turquie musulmane, plus développée et moins dogmatique religieusement, alimente en séries le monde arabe. Les téléspectateurs, et surtout les téléspectatrices, peuvent y voir des musulmans décomplexés, avec des mœurs modernes, dans un décor méditerranéen familier. » p. 67

Voici donc les étapes de la mondialisation culturelle :

1) Création d’un nouveau type de média dans un pays (ex : États-Unis)

2) Le nouveau type de média (télé, internet…) entraîne une création de contenus (séries télé, pages internet…)

3) D’autres pays accèdent au nouveau type de média. Aucun contenu n’existe dans sa langue dans un premier temps ; on reprend donc les contenus du pays d’où vient l’innovation. C’est donc un retour financier conséquent pour le pays innovateur. C’est la phase que l’on décrit comme celle de l’uniformisation culturelle.

4) chaque peuple, pays, où le niveau de vie, le niveau de développement des industries culturelles le permettent, commencent à créer ses propres contenus, plus proches de leurs repères et aspirations. Ainsi, l’abaissement du prix des caméras a-t-elle permis l’émergence du cinéma Nouvelle Vague en France. Si toutes les pages internet étaient en anglais au début, ce qui amenait à penser que la langue de l’internet était l’anglais (alors qu’internet est un média, non un contenu), aujourd’hui, la part des langues sur la toile ressemble davantage à leur place dans le monde.

Défendre le français est-il contraire à la liberté ?

L’angle d’attaque de cette question est crucial. Si l’on considère que les « gens » ont envie de parler anglais ou d’utiliser des anglicismes et que les lois sont là pour leur en empêcher, alors le combat est présenté comme perdu d’avance. C’est d’ailleurs ce qui avait été fait lors du passage de la loi dite « Toubon » en 1994. Des journalistes se moquaient : « il faudra que je dise vacancettes au lieu de week-end, quel ridicule ! ». L’enjeu de la loi Toubon et de la défense de la langue française n’est pas de policer l’usage individuel mais de permettre la vie en français en France, notamment dans les entreprises (c’était d’ailleurs une loi portée par la gauche et reprise par Jacques Toubon après la défaite électorale de la gauche en 1994).

« Sur le plan pratique, certains groupes de pression présentent ces lois linguistiques de manière caricaturale ; en fait, elles ne réglementent pas la façon de parler mais doivent permettre la vie normale de chacun dans la langue officielle (qui, en France, est dans 95% des cas la langue familiale, et à 99% bien connue). Cela nous mène à une première justification de principe : la liberté des uns s’arrêtant où commence celle des autres, il n’est pas choquant de demander que la compréhension quotidienne et le déroulement des carrières professionnelles (…) ne soient pas perturbés par l’obligation de fait de passer par une langue étrangère. Cela va des questions les plus basiques (désignation des produits, mode d’emploi) aux plus nobles (raisonnement scientifique, juridique, activité artistique…). Par ailleurs, la loi demande seulement qu’une traduction soit jointe, comme on le voit sur certaines publicités ; cette très légère restriction de la liberté des uns pour leurs discours publics se justifie donc par le respect des autres, tout comme l’atteinte à la liberté de circuler face à un feu rouge. » pp. 88-89

Attention à l’image du français !

Je souligne souvent l’importance de surveiller ce que l’on dit. Parfois, pour faire passer son message auprès des petits Français à qui on voudrait faire apprendre l’anglais, certains sont tentés de porter au pinacle l’usage de l’anglais et de dénigrer le français qui ne sert à rien : « sans l’anglais, vous n’arriverez à rien dans votre vie professionnelle. » Ce discours peut fonctionner en France sans trop de dégâts pour le français (on l’apprendra de toute façon) mais est dangereux pour ceux dont le français n’est pas la langue maternelle. Car lorsque l’on se tourne vers des forums africains, certains reprennent les discours français pour dire que le français ne sert à rien et qu’il faut se tourner vers l’anglais, ce qui signifierait un abandon du français comme langue d’usage. J’ai déjà longuement traité ce problème sur le blogue.

De même, on a souvent entendu des Français condamner le colonialisme en disant que c’était horrible, que tout était à jeter, alors qu’ils savent que ce n’est pas tout à fait vrai. Pourquoi faisaient-ils ça ? Il y a deux façons extrêmes de voir la colonisation :

1) les pays européens ont civilisé des pays peu développés et leur ont apporté nos progrès.

2) la colonisation s’est faite par la force et a été un pillage et une exploitation de ces territoires.

Ce sont des visions peu nuancées, caricaturales, qui appuient sur les points faibles de leurs contradicteurs pour imposer leur point de vue. Sauf que ces arguments peuvent être repris de bonne foi, comme objectifs, alors qu’ils étaient utilisés dans un débat idéologique à la base.

J’ai ainsi souvent lu que les pays ont pris leur indépendance, que la décolonisation s’est très mal passée pour les pays colonisés par la France (et que c’était bien fait pour la France), en citant, par exemple (au hasard), l’Algérie. C’est totalement faux dans la majorité des cas : c’est De Gaulle qui a proposé l’indépendance aux pays d’Afrique Noire, et ils l’ont tous refusée sauf la Guinée, mais il la leur a quand même donné. Il y a cependant bien eu deux prises d’indépendance qui se sont mal passées : l’Indochine et l’Algérie. On cite systématiquement l’Algérie. D’ailleurs, si cela s’est mal passé en Algérie, c’est parce que c’était une colonie un peu particulière : c’était la seule colonie de peuplement et les Français n’ont pas su gérer l’accès à l’égalité assez rapidement. Si on regarde en Afrique du Sud, les Européens sont restés en imposant l’apartheid jusque très tard et le pays n’est pas un modèle d’égalité encore aujourd’hui. Est-ce cela que l’on aurait souhaité pour l’Algérie ? Soyons donc objectifs dans ce que l’on dit, car nos arguments de mauvaise foi peuvent être repris de bonne foi, notamment dans les pays d’Afrique Noire où une majorité de la population n’était pas hostile à l’association avec la France, comme l’a montré le vote. Leurs enfants ou petits-enfants n’ont cependant pas vécu ces évènements et peuvent reprendre ces arguments aux dépens de la vérité historique. Je ne dis pas ça pour dire que la colonisation était formidable, il serait d’ailleurs anachronique de porter un jugement, mais pour dire que les discours d’aujourd’hui sur cette époque ont une influence sur l’image de notre langue.

Revenons aujourd’hui à nos discours sur la supériorité supposée de l’anglais avec les arguments d’Yves Montenay :

« Afficher que l’anglais est une langue plus moderne et plus utile que le français peut logiquement les [les personnes ayant le français comme langue d’usage ou officielle] faire changer de cap, détruisant un avantage très important en faveur des entreprises françaises, avantage ignoré parce que non chiffré. A été chiffrée par contre la montagne de milliards de dollars que Bruxelles apporte à l’économie britannique par le simple usage préférentiel de l’anglais [Rapport Grin, 2005], alors que l’Angleterre a toujours veillé à avoir le bénéfice de la participation à l’UE, tout en étant dispensée de ses inconvénients, comme l’illustre une fois de plus leur écart de la « crise de l’euro ». p. 99

Sommaire des articles disponibles :

NdL 1 – La Louisiane / La Nouvelle-France et la fuite des élites
NdL 2 – le français au XIXe siècle et au XXe siècle
NdL 3 – Uniformisation culturelle et défense du français
NdL 4 – organiser la passage à l’anglais
NdL 5 – L’anglais en entreprise
NdL 6 – Le français comme langue africaine

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