NdL 4 – Organiser le passage à l’anglais

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Quatrième volet de mes notes de lecture sur La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation. Aujourd’hui, je m’attaque à l’idée que certains peuvent avoir que le basculement à l’anglais des pays ayant le français comme langue officielle est souhaitable. Un cas d’école est celui de Madagascar, mais on aurait pu parler de l’Algérie également, qui a tout fait pour éliminer le français sous la pression des « identitaires » pendant que les élites plaçaient leurs enfants dans les écoles françaises. Les lecteurs fidèles de ce blogue sont familiers de ce genre d’argument, mais ils y trouveront néanmoins des arguments inédits.

 

La difficulté de passer à l’anglais

« Ce serait un gigantesque chantier, et les pays qui se sont lancés dans un changement de langue savent que ça prend trois générations, le temps que tous les formateurs, parents compris, parlent correctement la nouvelle langue. » Et encore, ce serait faisable avec une contrainte très forte, comme en Bretagne où l’on a tenté de le chasser de façon violente : il était exclu des cours de récréation et en classe sous peine de châtiment. On a du mal à imaginer qu’à notre époque, des Français accepteraient que leurs enfants se fassent taper sur les doigts ou humiliés parce qu’ils ne parlent pas anglais dans la cour de récréation ; s’il y a un snobisme à utiliser des anglicismes, il n’y a pas de pression sociale à le parler quotidiennement. L’anglais reste une langue que l’on souhaite apprendre dans le cadre scolaire, pas pour le parler chez soi et remplacer le français.

« Et si l’on garde un système mixte et peu contraignant le temps que la transition se fasse, il y en a pour des siècles, et il est même possible que l’on y renonce entre-temps, comme l’administration mauricienne renonce peu à peu à l’anglais, langue officielle non contraignante depuis deux siècles, cela au bénéfice du français, qui était la langue de l’île au XVIIIe siècle et s’est maintenue depuis. 

Cette constatation historique nous mène à la question suivante : qui nous dit que, dans quelques générations, l’anglais sera aussi utile qu’aujourd’hui ? Les États-Unis font moins de 5% de la population mondiale, une partie importante de leur force de travail n’est pas particulièrement qualifiée, et ce n’est donc pas les injurier que de prévoir que leur poids mondial va continuer à fortement diminuer. Les péripéties irakiennes, afghanes, syriennes, et, de manière différente, israéliennes, montrent une impuissance croissante de ce pays, qu’illustrent également les réactions de moins en moins déférentes des autorités de divers États (de la Russie à l’Équateur) aux demandes américaines. »

Un cas d’école : Madagascar

Je ne connaissais pas bien l’histoire linguistique de Madagascar, vous trouverez dans le livre quelques passages éclairants. Je vous en cite une sélection.

« Autre coup dur pour la francophonie, le gouvernement socialiste (1975-1993) de Madagascar a entrepris de socialiser l’économie (et donc de pousser à l’exil l’élite francophone) et de malgachiser l’enseignement jusqu’alors bilingue ; il s’en est suivi une catastrophe économique et intellectuelle qui n’est toujours pas réparée aujourd’hui. Ensuite, un président anglophone (minuscule minorité) a décrété le malgache, le français et l’anglais langues officielles, ce qui n’a rien changé en pratique. Le gouvernement actuel est revenu à un bilinguisme franco-malgache, a fait disparaître l’anglais des textes, mais n’arrive pas à retrouver le niveau antérieur de formation, tandis que la fuite de l’élite pèse sur le développement économique et sur la diffusion du français. » p. 196

« Le régime [du président Tsiranana] s’est révélé rétrospectivement un des meilleurs du passé. Il fut balayé par la révolution marxiste du président Ratsiraka. L’économie s’écroula, les élites francophones se réfugièrent en France (il y eut davantage de médecins malgaches en Île-de-France que dans la Grande Île), et le français disparut largement de l’enseignement. Pour sortir de la catastrophe, et l’air du temps ayant changé, le président Ratsiraka devient tardivement « libéral » et refit appel à la coopération française. (…) Le français a donc été réintroduit comme langue d’enseignement en 1992 » p. 211

« L’échec de la malgachisation a enlevé beaucoup d’arguments aux adversaires du français. La population a pu constater que le malgache n’en avait pas pour autant été consolidé et que, comme au Maghreb, on avait « produit des analphabètes dans les deux langues ». » p. 212

On peut avoir l’impression que le rapport aux langues de la colonisation suit une sorte de chemin identique pour tous les pays qui réunissent les mêmes conditions : le français reste au départ sur sa lancée, puis est mis à l’épreuve du sentiment national. Ce rapport « dialectique » entre deux pôles fait émerger une sorte de synthèse : rapport dialectique qui passe par l’écartement de ce qui est « trop » français (pression extérieure rejetée, qu’elle ait le nom d’impérialisme, de colonisation, de modernité…, avec toutes ses formes de violences : acculturation…), puis par l’affirmation de l’identité nationale (retour aux traditions, au local, aux racines, recherche d’autres modèles (socialiste, américain)… avec éventuellement crispation identitaire, fanatisme religieux…). Ce dialogue / cette confrontation entre ces deux contraires finit par aboutir à une synthèse plus apaisée et équilibrée : dans certains pays, le français devient une langue du pays, dans d’autres il devient une langue privilégiée mais circonscrite à certains domaines.

Sommaire des articles :

NdL 1 – La Louisiane / La Nouvelle-France et la fuite des élites
NdL 2 – le français au XIXe siècle et au XXe siècle
NdL 3 – Uniformisation culturelle et défense du français
NdL 4 – organiser la passage à l’anglais
NdL 5 – L’anglais en entreprise
NdL 6 – Le français comme langue africaine

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