NdL 5 – L’anglais en entreprise

Suite de mes commentaires et notes de lecture (NdL) sur l’excellent livre d’Yves Montenay et Damien Soupart : La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation. Aujourd’hui, nous réfléchirons sur la place des langues dans les entreprises et son usage parfois contre-productif. Quelles sont les raisons qui expliquent la progression de l’anglais en leur sein, parfois au détriment du bon sens au vu des coûts ? En effet, afin de maîtriser les coûts de la formation en anglais, il faut définir des objectifs précis en se posant les questions : l’anglais pour quoi faire ? pour qui ? quel niveau est requis ? plutôt que de se contenter d’un trop général « il faut parler anglais » qui est une source de stress et d’infériorisation des salariés français.

 

L’usage de l’anglais en entreprise

L’usage de l’anglais se répand dans le monde de l’entreprise et de l’enseignement en France et en Europe. Une dynamique est à l’oeuvre, c’est certain, mais est-elle efficace ? Pourrait-on faire autrement et mieux ?

L’enjeu final n’est pas de parler anglais mais de se faire comprendre. Utiliser une autre langue que la sienne peut être « dangereux » en affaires, car elle nous handicape par rapport à un locuteur natif et elle nous limite dans notre expression. Les vrais bilingues sont ultra rares, ce sont ceux qui jonglent tous les jours entre une langue à la maison et une langue différente dans leur environnement quotidien. C’est une des raisons du complexe des français en langues, ils imaginent que les étrangers (Allemands, Suédois…) sont réellement bilingues parce qu’ils les entendent parler anglais alors qu’ils sont eux aussi plus limités dans l’usage de l’anglais que dans celui de leur propre langue. Pour les gens que l’on considère souvent comme bilingues, on devrait bien souvent dire qu’ils parlent couramment une langue. Car leur connaissance est bien souvent limitée aux aspects les plus courants de la vie, et c’est normal. Pour l’anglais en entreprise, il faudrait donc réfléchir à un usage rationnel. Celui-ci sert à communiquer à l’extérieur avec des interlocuteurs anglophones (souvent aussi avec des Européens dont ce n’est pas la langue mais qui ne parlent pas non plus français) : il faut donc surtout former ces personnes et laisser les autres se perfectionner dans leur domaine de compétence plutôt qu’en anglais. L’investissement en temps pour apprendre une langue est très important, et j’en sais quelque chose en tant que professeur d’anglais. J’ai d’ailleurs remarqué à trois reprises que les professeurs d’anglais font très attention à l’utilisation des anglicismes en français, sans doute parce qu’il n’y a pour nous aucun snobisme à parler anglais car on ne se compare pas aux autres Français mais aux anglophones. En effet, quel intérêt y a-t-il à montrer sa maîtrise forcément moins poussée de l’anglais à un anglophone natif ? Je pense que l’on est aussi plus conscient des frontières entre les langues. Beaucoup de Français ne savent pas que certains mots français sont en fait de l’anglais et l’utilisent donc comme un mot naturel. Quand on sait que « hoax » est la traduction de « canular » ou que « trendy » veut dire « à la mode », utiliser le mot anglais apparaît comme une bizarrerie. Mais lorsque l’on ne connaît pas la traduction exacte, on préfère continuer à utiliser l’anglicisme de peur de perdre une partie du sens avec le français.

L’utilisation de l’anglais en entreprise peut apparaître comme une traduction de ce phénomène. La langue du pays le plus puissant économiquement et de ses entreprises est l’anglais, alors peut-être va-t-on profiter de cette puissance par un mécanisme un peu magique (on s’approprie les qualités de quelqu’un en l’imitant) en se mettant à parler tous anglais ? Peut-être aura-t-on un meilleur sens des affaires en parlant anglais ? On en rigolerait presque en le présentant comme cela, mais l’expression courante « l’anglais est la langue des affaires » ne traduit-elle pas cette croyance ?

La meilleure langue est la langue du client et l’usage généralisé de l’anglais de façon poussée est inutile. Des bases pour tous (car c’est la langue la plus courante actuellement), et pour cela le niveau bac suffit, et une spécialisation pour les personnes aux postes d’interface avec des entreprises anglophones.

Voici quelques extraits du livre La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation qui illustrent ces propos :

« Je retrouve l’impression que j’ai eue dans de nombreux colloques bilingues français-anglais, explique Yves Montenay : la discussion est bien plus terne et limitée quand l’un des deux interlocuteurs n’utilise pas sa langue maternelle.

Revenons à l’Allemagne. Pourquoi les séances en allemand disparaissent-elles alors qu’elles sont préférées ? Parce que ce sentiment n’est pas avoué de peur de perdre en crédibilité professionnelle. » pp 104-105

« Selon l’Observatoire de la formation, de l’emploi et des métiers (OFEM) de la chambre de commerce et d’industrie de Paris (CCIP), 51% des sociétés exportatrices considèrent la pratique de l’anglais comme un avantage concurrentiel fort, contre 9% seulement pour le français. Et la moitié de ces entreprises estiment que la mondialisation les pousse à adopter ce nouvel espéranto comme langue unique. C’est là que le patron dérape ! Exiger qu’un salarié travaillant à l’international ait une connaissance de l’anglais est une chose ; le prendre pour langue de travail en est une autre. Que cette langue de travail soit unique (et descende parfois jusqu’à l’ouvrier dans le cas d’Airbus) devient surréaliste. » pp 114-115

« L’anglais, comme l’informatique, n’est pas une « baguette magique », mais un outil qui ne doit pas être utilisé n’importe comment.

Les chefs d’entreprise sont en principe rationnels et font de sévères évaluations avant un nouvel investissement technique ou humain, qu’il s’agisse d’une activité nouvelle ou d’une réorganisation. Là, rien de tel. Le patron non anglophone et complexé veut « faire moderne », ou ayant (enfin) maîtrisé l’anglais sur le tard, tient à le faire savoir (souvent en surévaluant son niveau). S’il est poussé dans ses retranchements, il dit vouloir « économiser les coûts de traduction ».

Tout cela n’est pas sérieux !

Car dans les réunions en anglais, il est fréquent de voir les meilleurs ingénieurs ou les meilleurs créatifs se taire par crainte du ridicule, ou s’exprimer maladroitement, et donc de voir la conclusion s’établir sans l’apport de leurs compétences. C’est un formidable gâchis de talents et de créativité, qualités qui ne s’expriment vraiment que dans la langue maternelle. Mon expérience de chef d’entreprise ayant travaillé dans douze pays, dont les États-Unis, me l’a particulièrement fait remarqué.

« Ils n’ont qu’à apprendre l’anglais », dira-t-on ! C’est faire bon marché du temps et de l’argent qui seraient probablement mieux employés à perfectionner leurs compétences, d’autant qu’en général le résultat linguistique est décevant. » pp. 115-116

 La CGT explique que « demander à des salariés de s’exprimer dans une langue qu’ils maîtrisent mal les place dans une situation d’infériorité qu’ils n’osent souvent pas dévoiler. » p. 123

« La vente d’un produit à l’étranger est souvent la résultante d’une identification culturelle et nationale claire. Pourquoi l’industrie française de luxe n’a-t-elle pas connu la crise ? C’est parce que dans l’esprit des étrangers, ces produits sont indiscutablement liés aux caractères spécifiques et originaux de la France. » Steve Gentili, président du Forum francophone des affaires (FFA), cité p. 126

Sommaire des articles :

NdL 1 – La Louisiane / La Nouvelle-France et la fuite des élites
NdL 2 – le français au XIXe siècle et au XXe siècle
NdL 3 – Uniformisation culturelle et défense du français
NdL 4 – organiser la passage à l’anglais
NdL 5 – L’anglais en entreprise
NdL 6 – Le français comme langue africaine

2 commentaires

  1. Alainprou /

    La meilleure façon de devenir bilingue a été pour moi de partir étudier aux USA

    • Torsade de Pointes /

      Absolument ! Apprendre l’anglais devrait être le grand but dans la vie de chaque citoyen, l’unique objectif à poursuivre. Tout le reste est sans importance.

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