NdL 2 – le français au XIXe siècle et au XXe siècle

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Suite de ma sélection d’extraits et de mes notes de lecture (NdL) avec mes commentaires sur l’ouvrage d’Yves Montenay et Damien Soupart : La langue française : une arme d’équilibre face à la mondialisation. Aujourd’hui, la situation du français au XIXe et XXe siècle : nous verrons quels bouleversements mondiaux méconnus ont secoué l’hégémonie de la langue française.

Au XIXe siècle

 « Les Prussiens, fiers de leur armée « modèle », se levèrent à l’appel de leur reine contre Napoléon. Rapidement et sévèrement battus (Iéna et Auerstedt, 1806), leur territoire occupé par un ennemi à l’opposé de leurs traditions, ils furent profondément humiliés. A Leipzig, en 1813, ce début de sentiment national allemand et antifrançais fait basculer du côté austro-prussien les Saxons et les Wurtembergeois qui abandonnent Napoléon en pleine bataille. » (p. 43) Napoléon n’a pas su prendre la mesure du changement d’époque, il était resté dans le modèle du XVIIIe siècle où les états ne correspondaient pas à des nations (ce qui est toujours le cas au XIXe) mais où cela commence à poser sérieusement problème : en Espagne et en Prusse notamment. Au XVIIIe siècle, des rois pouvaient payer des armées de mercenaires d’autres pays, l’identité nationale n’était pas encore centrale. Il faudra attendre le XXe siècle pour aller jusqu’au bout de cette logique avec le remodelage de l’Europe sur le modèle d’une Europe des nations. Fin de l’Autriche-Hongrie, empire multiculturel anachronique, génocide des juifs, peuple dispersé sur plusieurs pays sans en avoir vraiment aucun à eux, etc… La révolution française aura fait naître le sentiment national dans de nombreux pays, par exportation de la révolution ou par réaction (rassemblement autour d’une identité face à l’envahisseur). Cela aura néanmoins contribué au prestige de la langue française, associée aux droits de l’homme et aux combats contre les puissants. En s’appuyant sur ce même sentiment patriotique naissant, Napoléon aurait d’ailleurs pu favoriser l’émergence d’un vrai état polonais, qui aurait été un allié aux intérêts communs (menace russe, démantèlement par les Russes, la Prusse et l’Autriche-Hongrie) ; l’Irlande aurait également pu être un allié de poids, l’Angleterre, menacée, s’est empressée de signer un acte d’union (1801) suite à deux essais d’invasion / libération par la France et des Irlandais.

 « Et dans les pays musulmans, l’ouverture vers l’extérieur, la Nahda (« renaissance »), se fit en français ». p. 45

 En Egypte, « les intellectuels « démontraient » que le français était une langue égyptienne, jusqu’à la réaction nationaliste de Nasser, qui exila ou fit taire ces « occidentalisés » en 1956. » pp. 45-46

« En Syrie, qui comprenait alors le futur Liban, les établissements français d’enseignement étaient déjà installés. Ils prirent une grande ampleur dans la seconde partie du XIXe siècle où la majorité des chrétiens devint francophone, bientôt rejointe par l’élite sunnite et druze, les chiites restant moins scolarisés et à l’écart. Un phénomène analogue eut lieu en Turquie et en Iran. Le français devint la deuxième langue de fait dans ces deux pays. » p 46

L’influence de la France dans les pays arabes est ancienne et durable. Déjà, elle était devenue la protectrice des peuples chrétiens d’Orient sous François Ier lorsque celui-ci avait négocié une alliance avec le sultan.

Sur le fait que les colonies anglaises se débrouillent mieux que les françaises : « Quant aux Anglais, ils mirent la main sur toute la partie peuplée et relativement prospère de l’Afrique, à l’est. » (p 49) : si certains des pays les plus pauvres du monde ont pour langue officielle le français, ce qui serait la raison de leur pauvreté (je l’ai vraiment lu sur certains sites…), précisons que ces pays sont sahéliens et que leur géographie est assez hostile. Si l’on prend des pays colonisés par la France ailleurs, ils s’en sortent aussi bien que leurs voisins : Côte d’Ivoire, Gabon, Cameroun, Bénin, et même les pays du Maghreb, si l’on tient à cette logique. Si l’on compare le Maroc et le Malawi (le premier colonisé par la France, dont la réussite économique ne se dément pas, le deuxième par l’Angleterre), ce n’est pas la même chose que si l’on compare l’Afrique du Sud (c’est le pays cité à chaque fois, d’abord colonisé par les Hollandais) et le Niger (l’un des pays les plus pauvres du monde). Actuellement, le niveau de croissance des pays francophones en classe 6 ou 7 parmi les 10 premiers pays au monde. Ce n’est pas pour autant significatif car certains partent de très bas, d’autres se débrouillent bien, et la Côte d’Ivoire rattrape ses années de guerre civile (mais ça aurait pu durer !). Méfions-nous donc des conclusions hâtives, dans un sens comme dans l’autre.

Autre point intéressant, là où les Anglais se sont installés se trouvaient souvent des territoires avec des langues véhiculaires ou de grande diffusion. La France, quant à elle, s’est installée dans des endroits linguistiquement morcelés, ce qui est plus propice à l’adoption d’une langue véhiculaire, puisqu’il n’y en existe pas précédemment. Bien plus que le franc CFA, c’est plutôt la langue française qui permettra de favoriser la richesse de cet ensemble territorial immense, de par le fait qu’elle facilite l’intercompréhension et donc le commerce et la diffusion de l’information et des connaissances.

Le XXe siècle

 « Les deux guerres mondiales décapitent la francophonie européenne et provoquent l’émergence politique, puis la prééminence mondiale, des États-Unis. Au Sud, par contre, des progrès rapides ont lieu en Afrique noire et au Maghreb. Le poids humain de ces pays augmente très vite ; leurs poids économique de façon plus… variable. »

 Yves Montenay explique aussi le recul du français en Europe (Russie compris) non par le passage à l’anglais, mais par la « décapitation » de l’élite noble ou bourgeoise européenne, élite qui était francophone. « Les communistes éliminent ce qui en restait en Russie à partir de 1917 et en Europe centrale et orientale à partir de 1945, succédant là aux ravages nazis. » « Le français fut rayé de la carte de la région » pp. 51-52

 Pour Yves Montenay, la prépondérance du marxisme et du socialisme explique notre retard dans l’économie et les affaires, ce qui par ricochet a nui au français. « En outre, dans sa version soviétique, le socialisme a été un grand ennemi de la francophonie non seulement avec le massacre des noblesses et bourgeoisies francophones de Russie puis d’Europe centrale et orientale, mais aussi avec l’écroulement vietnamien, le retard guinéen, le demi-échec sénégalais et, surtout, l’aspiration des élites et des militants dans le camp de l’échec économique. Ainsi, il est navrant d’avoir vu nos brillants esprits, Sartre en tête, aussi bien que nos modestes enseignants, se donner tant de mal et employer autant d’intelligence à saper nos bases économiques, et celles des pays qu’ils ont influencés (de l’Algérie à Madagascar), ce qui a eu pour effet d’en faire fuir les cadres francophones. » (p. 52)

 Dans de nombreux pays d’Afrique, le français, langue d’enseignement et de cohésion nationale, est toujours là ; dans d’autres pays, il a disparu : Europe de l’Est, Viet-Nam. La règle sous-jacente est que les pays qui veulent une langue pour leur enseignement prennent celle du pays dominant, c’est la langue « par défaut ». Autrement dit, le français se maintient là où il est implanté, et quand il y a un vide, c’est l’anglais qui le remplit… C’est la règle pour la langue vivante générale, mais le français s’implante et se réimplante un peu partout au bout d’un moment comme deuxième langue : au Moyen-Orient par exemple, un peu en Chine, en Inde… la politique vise à cibler des petits nombres si possibles aisés, et à créer des têtes de pont un peu partout entre la France et le reste du monde. Politique qui me paraît intelligente. Le manque de professeurs freine cependant la satisfaction de la demande de français.

Sommaire des articles disponibles :

NdL 1 – La Louisiane / La Nouvelle-France et la fuite des élites
NdL 2 – le français au XIXe siècle et au XXe siècle
NdL 3 – Uniformisation culturelle et défense du français
NdL 4 – organiser la passage à l’anglais
NdL 5 – L’anglais en entreprise
NdL 6 – Le français comme langue africaine

3 commentaires

  1. Fin de l’Autriche-Hongrie, empire multiculturel anachronique :
    L’empire d’Autriche-Hongrie pratiquait le multiculturalisme avant la lettre. S’il avait survécu, la poudrière des Balkans aurait peut-être suivi un autre cours, pas forcément plus sanglant.
    Comme le dit Jean-Paul Bled : Dans les faits, une majorité d’Allemands et de Hongrois régissaient les destinées de Slaves (Tchèques, Polonais, Slovènes, Croates, etc.) de Roumains et d’Italiens – lesquels cohabitaient d’ailleurs plutôt mal entre eux.
    On peut penser à l’Irak de Saddam Hussein, à la Syrie de El-Assad qui ont fédéré de manière autoritaire des peuples différents.
    Le livre de Jean-Paul Bled est ici.


    En s’appuyant sur ce même sentiment patriotique naissant, Napoléon aurait d’ailleurs pu favoriser l’émergence d’un vrai état polonais, qui aurait été un allié aux intérêts communs (menace russe, démantèlement par les Russes, la Prusse et l’Autriche-Hongrie) ; l’Irlande aurait également pu être un allié de poids, l’Angleterre, menacée, s’est empressée de signer un acte d’union (1801) suite à deux essais d’invasion / libération par la France et des Irlandais.
    Quand on regarde une carte (la superficie des territoires), on peut imaginer la Grande Bretagne prise en étau entre l’Irlande et la Pologne. C’est une vision géostratégique ambitieuse et originale, mais malheureusement il n’y a pas que la taille des territoires qui comptent, il y a aussi les hommes et leur dynamisme économique. Regardez la France et l’Allemagne après 1945 ; l’Allemagne, pourtant rayée de la carte à l’époque, c’est le cas de le dire, est aujourd’hui la puissance (économique) dominante en Europe.
    Mais, par ailleurs, bien sûr, je connais l’attachement du rédacteur, à des titres divers, pour ces deux pays…

    À propos de la Pologne :

    En 1807, Napoléon aurait sans doute pu faire mieux. Ériger le Grand Duché de Varsovie en Royaume de Pologne n’aurait pas été forcément un casus belli pour Alexandre Ier, tsar de toutes les Russies. En 1918, la France a fait beaucoup pour la Pologne. En particulier, un certain capitaine De Gaulle qui a participé à la création de la nouvelle armée polonaise (Voir ici ).
    Mais en 1940 ? La France a été lamentable. Si les Français étaient passés à l’offensive, l’Allemagne aurait été prise entre deux feux.
    Et en 1981, avec Claude Cheysson, ministre des Affaires Étrangères, qui a déclaré à propos du putsch de Jaruzelski : « Bien entendu, nous ne ferons rien ».

    Je ne parlerai pas d’une culpabilité qu’un Français lambda d’aujourd’hui pourrait éprouver ; d’abord il n’est pas responsable des erreurs (ou crimes) de ses ancêtres, et ensuite la culpabilité renvoie à la notion de repentance qui fait l’objet, dans l’actualité, d’âpres débats. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine gêne à l’occasion de ma visite de certains pays : en Pologne, bien sûr, au Québec également (Les Plaines d’Abraham), même au Vietnam (du Sud à mon époque) ou en Serbie, si j’y retournais aujourd’hui. Je ne peux pas parler de mon expérience africaine puisque je n’en ai pas (et cela sans doute n’est pas involontaire).
    Je ferai une exception pour Haïti. Là la gêne serait tellement grande qu’elle se rapprocherait inévitablement de la culpabilité. C’est tout un débat qui dépasse le cadre de ce commentaire.

    • Marc /

      Sur le multiculturalisme :
      – c’est évidemment un modèle qui n’a pas survécu en Europe occidentale. Les Américains étaient en faveur d’une nation = un état (les 14 points de Wilson après la 1e GM mettaient cela en application). Si bien que les pays multiculturels ont donné naissance à plusieurs pays. Cela n’a cependant pas marché en Turquie, puisque les Turcs y étaient hostiles et sont ressortis vainqueurs du conflit les opposant aux puissances occidentales. Génocide Arménien et évacuation d’environ 1,5 millions de grecs ont permis d’obtenir une nation plus homogène, excepté pour les Kurdes qui réclament encore aujourd’hui une nation. En Russie, le modèle multiculturel subsiste encore aujourd’hui grâce à / à cause de, un pouvoir central fort. On ne saura donc pas ce qu’aurait donné l’Autriche-Hongrie à long terme, peut-être aurait-elle entraîné une germanisation des populations minoritaires ?
      Sur l’Irlande et la Pologne :
      – en 1800, la population irlandaise était d’environ 8 millions d’habitants, celle de la Grande Bretagne d’environ 12 millions. Une Irlande indépendante aurait sans doute affaibli le rayonnement de la GB. Quant à la Pologne, c’est surtout contre la menace Russe qu’elle aurait protégé la France. L’erreur de Napoléon, à mon avis, est de s’être aliéné beaucoup de peuples qui avaient placé des espoirs dans la révolution mais qui ont été déçus lorsqu’ils ont été libérés et mis à contribution (population et enrôlement de force) par la France. Des pays indépendants, libérés de leurs rois (donc qui n’auraient plus intérêt à restaurer la monarchie en France, cause des invasions de la France suite à la Révolution), n’auraient sans doute pas été les ennemis qu’ils ont été. Pour revenir à la Pologne : les Polonais ne demandaient qu’à aider la France contre la Russie. Leur redonner les frontières d’avant leur démantèlement par les 3 puissances voisines auraient changé la donne (mais en leur fournissant des institutions solides car la République Polonaise du XVIe-XVIIe siècle possédait des institutions qui l’ont affaibli / paralysé grâce au droit de veto.) Voir les cartes de la Pologne en 1600, en 1699 et en 1807, restaurée par Napoléon
      – La France a complètement laissé tomber la Pologne lors de la 2nde GM. C’est un épisode sombre, surtout que visiblement, d’après le témoignage de généraux allemands après la 2nde GM, il n’y avait plus de troupes sur la frontière ouest à part des garnisons, elles étaient toutes en Pologne… Mais on ne refait pas le passé.

  2. Génocide Arménien et évacuation d’environ 1,5 millions de grecs ont permis d’obtenir une nation plus homogène, excepté pour les Kurdes qui réclament encore aujourd’hui une nation.
    C’est le nombre qui a sauvé les Kurdes, 15 millions aujourd’hui rien qu’en Turquie. C’était un trop gros morceau pour Mustapha Kemal.
    On ne saura donc pas ce qu’aurait donné l’Autriche-Hongrie à long terme.
    Je signale un autre livre sur le sujet écrit par François Fejtö, Requiem pour un empire défunt.
    Alain Finkelkraut a écrit à ce sujet : » François Fejtö récuse le terme de « désagrégation », qui implique que l’Empire est mort de maladie, et lui préfère le terme de « destruction », qui implique que l’Empire a été assassiné.  »
    Le livre : http://www.amazon.fr/gp/product/2262043795?redirect=true&ref_=s9_im_co_g14_i1
    Voir les cartes de la Pologne
    La Pologne à travers les âges, surtout depuis la République des Deux Nations (Union Pologne-Lituanie), est un véritable casse tête cartographique.

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