Perception de l’anglais par des Irlandais

Pourcentage d’Irlandais parlant le gaélique sur une base quotidienne, en dehors de l’école (enquête 2011)

L’été dernier, je suis retourné en Irlande. J’y connais une famille irlandaise et j’en ai profité pour réaborder le sujet du gaélique, la langue celte qui était parlée avant l’arrivée de l’anglais. La plus grande propagation de l’anglais s’est faite au XIXe siècle et l’indépendance en 1922 n’a pas infléchi cette tendance.  La question que je me posais était celle-ci : quelle est la perception de l’anglais par les Irlandais. Autrement dit : comment vit-on le fait de devoir parler anglais dans un pays comme l’Irlande, c’est-à-dire dans un pays qui a été mis à genoux par les Anglais à plusieurs reprises, notamment lors de l’épisode du « potato blight ». Comment vit-on le fait de devoir parler la langue de ses envahisseurs et que la dynamique qui promeut cette langue est bien plus forte que celle qui porte la langue de notre pays, la langue qui fonde notre identité ?

Langue et conflit interne

Je me posais cette question en rapportant cela à moi, je me demande comment je réagirais si je devais parler anglais au quotidien, ou en imaginant des ressortissants du Maghreb en France qui doivent travailler en France, dans le pays qui a colonisé ses aïeux, en utilisant la langue des anciens colonisateurs, d’autant plus quand sa famille a pu se battre lors de l’indépendance contre la France. Il me semble qu’apparaît une sorte de conflit personnel interne, entre nécessité et identité. J’attendais donc avec intérêt les réponses de cette famille…

Première conversation : perception de l’anglais à Cork dans une famille « mixte »

j’ai d’abord parlé avec le mari d’une des filles de mon ancienne famille d’accueil. Le couple a la quarantaine, vit près de Cork, le mari parle le gaélique couramment ; à la maison ils parlent plutôt anglais, mais lui parle avec ses deux filles en gaélique. Il me précise que c’est une bonne formation pour le cerveau que de maîtriser deux langues. Je suis surpris de ne pas voir apparaître d’abord un argument plus identitaire ; celui-ci est en creux, bien évidemment, car d’autres langues seraient tout aussi utiles sinon. En poursuivant la conversation, il ajoute avec contrariété que les anglais ont essayé de tuer cette langue.

Deuxième conversation : perception de l’anglais à Dublin dans une famille monolingue anglais

cette fois-ci, je discutais avec les parents, la soixantaine, qui vivent dans la banlieue de Dublin. Je leur exposais mon questionnement : comment vivent-ils le fait de parler anglais alors que c’est le gaélique la langue de l’Irlande. Ça ne semble pas leur poser plus de problèmes que ça. J’en ai eu pour ma surprise : la mère m’a expliqué : « en fait, c’est la seule bonne chose qu’ils nous ont apporté : leur langue ! » Comment ça ? « Eh bien, avec le gaélique, on ne peut pas travailler en dehors de l’Irlande, qu’avec l’anglais on peut travailler partout. » Elle m’a cité l’exemple d’une nièce qui travaille à Singapour. (Bon, en même temps, j’aurais pu lui demander si elle n’aurait pas préféré qu’ils parlent tous gaélique et qu’ils apprennent l’anglais de façon poussée à l’école (comme bien souvent les Scandinaves) : les opportunités seraient conservées). Je pousse donc mon argument identitaire en expliquant ma surprise : ne sont-ils pas agacés de devoir parler la langue de l’ancien colonisateur, de devoir parler la langue de ceux qui ont tout fait pour les écraser ? Là, le père intervient, mi-philosophe, mi-résigné : « Marc, qui écrit l’histoire ? » ; je me vois répondre : « Les vainqueurs ». Fin de la conversation.

Conclusion sur le lien entre langue et identité :

J’ai laissé décanter tout cela quelques mois. Il apparaît à la lumière de ces exemples (il faudrait les étendre bien sûr, mais ils m’ont quand même l’air d’être révélateurs) que c’est le fait d’avoir usage d’une langue au quotidien qui créé l’appartenance, et non l’inverse. Ce n’est pas parce que c’est la langue de mes ancêtres que je vais consacrer de l’énergie à la défendre : la quantité d’énergie nécessaire pour apprendre une langue, et pour promouvoir son utilité au quotidien est telle qu’elle compromet la survie quotidienne si on ne peut pas en faire son gagne-pain (professeur de gaélique!). Pourquoi faire l’effort d’étudier une langue, le soir par exemple, alors que personne ne la parle à la maison ? Que ce soit la langue des ancêtres est plutôt un facteur supplémentaire, mais non suffisant. Je pense que le sentiment d’appartenance par rapport à une langue est alimenté par les facteurs suivants, dans l’ordre décroissant d’importance :

  • je la parle au quotidien, c’est la langue que j’utilise en famille
  • c’est la langue de mon environnement
  • c’est la langue de mes aïeux

Ainsi, la femme de ce mari qui parle gaélique ne s’oppose pas à l’utilisation de cette langue, bien au contraire, même si elle même ne peut pas, linguistiquement parlant, assurer la survie de cette langue ; elle est obligée de s’en remettre à son mari. Mais l’occasion permet le ressurgissement de la langue de ses aïeux. De plus, ses enfants l’utilisent à l’école, puisqu’ils vont dans une école d’immersion (qui, visiblement, se multiplient en Irlande ces derniers temps.)

La survie d’une langue

On le voit bien, dans de nombreuses situations, une langue endogène ne survit jamais à moins d’être celle du groupe dominant (pays envahi). On peut penser aux hispaniques aux États-Unis : malgré le nombre impressionnant d’hispaniques qui y émigrent, l’assimilation est très rapide, un peu moins sur la frontière mexicaine pour des raisons évidentes. L’assimilation se fait en général sur 3 générations. La première parle espagnol à la maison ; la deuxième le parle avec les anciens, mais ne le transmet pas aux plus jeunes (d’autant plus s’il y a mariage mixte), et la troisième ne le parle plus.

Pour inverser la tendance, il faut recréer des communautés un minimum homogènes, en permettant l’utilisation de la langue à tous les niveaux (à l’école, en magasin, etc…). L’utilisation massive de la télé, de la radio et maintenant d’internet, ajoute une difficulté, car il y a un nouvel espace pour les langues à occuper. Un exemple de réussite est bien sûr celui de l’état israélien qui a réussi à relancer une langue hébreu vivante. Le sentiment d’appartenance peut donc revenir une fois la langue redevenue utile. Pour recréer un sentiment d’appartenance, il faut donc faire le chemin inverse et mettre en place les facteurs nécessaires. Je ne dis pas que c’est évident ou même possible, mais faire autrement me paraît impossible :

  • permettre d’étudier dans une école dans cette langue (pour assurer la transmission aux plus jeunes)
  • scolariser les familles parlant une autre langue dans cette langue
  • établir des quartiers / des communautés linguistiquement homogènes : c’est comme l’histoire des Québecois qui se mettent tous à parler anglais dès qu’il y a un locuteur anglophone qui ne parle pas français. Il faut éviter cela si l’on veut que la langue reste utilisée et utile.
  • permettre de travailler dans cette langue (il faudrait faciliter la création d’entreprises qui utilisent uniquement le gaélique en interne et qui n’embauchent que des gens qui le parlent : on rend la langue utile ; au fur et à mesure que ces entreprises marchent, le nombre de gens qui peuvent continuer à parler le gaélique augmente)

La clé de la transmission : les couples mixtes

La clé, ce n’est pas de « convertir » des couples qui ne parlent pas gaélique : à quel moment se mettraient-ils à parler cette langue ? Non, la clé, ce sont les couples mixtes : c’est par là que le gaélique disparaît. Le premier endroit pour transmettre une langue est la cellule familiale. Il faut donc qu’au moins un des deux parents le parlent. Si, comme c’est le cas en Irlande, tout le monde l’a appris à l’école, le deuxième parent peut au moins être un « locuteur passif », qui comprend et l’utilise occasionnellement, ce qui rend les conditions optimales.

La clé, c’est donc de créer les conditions pour que dans un couple mixte, le gaélique puissent être transmis. Quelques idées : qu’il y ait des écoles d’immersion le plus possible, que l’on facilite le regroupement de familles parlant le gaélique. Il n’y a pas besoin de beaucoup créer, de payer, mais de ne pas perdre, de préserver, de favoriser les conditions pour que la communauté linguistique survivent, voire même augmente. Cela demande de la réflexion, et c’était l’objet de cet article qui se veut positif.

Pour aller plus loin…

Poursuivez vos lectures sur la situation et l’histoire du gaélique en Irlande avec deux articles qui me tiennent à cœur. J’y détaille notamment les mécanismes d’expansion d’une langue… Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à lui mettre 5 étoiles, ça aidera au référencement pour que les gens comme nous trouvent ce genre d’articles plus facilement.

L’assimilation linguistique

Basculement linguistique

 

 

 

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