Nos pires ennemis

Pour commencer, un petit quiz :

a) Quelle structure gouvernementale s’occupe de la francophonie en France ?

b) Quel journal télévisé a parlé du rapport de M Pouria Amirshahi ?

c) Quel homme connu des politiques a communiqué récemment au Président de la République un énième rapport sur la francophonie ?

Les réponses sont à la fin de cet article. Cependant, parions que peu de personnes pourront répondre à une de ces questions. Les Français ont été incapables de mener jusqu’à présent une politique francophone véritablement dynamique. Pourquoi une telle inertie en France, une telle incapacité à saisir les enjeux de la Francophonie ? Qu’est-ce qui « coince » chez nous ?

La réponse m’est clairement apparue cet été…

 

Il y a quelques semaines donc, je patientais, bien malgré moi, dans la salle d’attente d’un dentiste. Même si les soins dentaires ne m’ont plus fait souffrir depuis longtemps, une appréhension diffuse commençait à m’envahir au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient. Me refusant de feuilleter des revues du siècle dernier,qui finissaient de mourir sur une table basse, je m’amusais à contempler les rares tableaux – plutôt laids – , à repérer certains défauts de la tapisserie … La personne qui me précédait requérant apparemment plus de temps que prévu – la pauvre -, un Paris Match atterrit finalement entre mes mains . Surprise ! Il datait de décembre 2013 . Tomber sur un magazine de moins de 6 mois dans une salle d’attente de dentiste étant encore plus rare que de cueillir un trèfle à quatre feuilles ou de dénicher une aiguille dans une botte de foin, je décidai de profiter de mon aubaine.

Feuilletant négligemment le numéro, mon attention fut attirée par un article commentant la dégradation du niveau en français des écoliers. Sans surprise, des professeurs attribuaient cette tendance à différents facteurs largement connus : diminution des heures d’enseignement, changements trop fréquents des méthodes, introduction de nouvelles matières dont l’anglais, matières qui empiètent sur le français, …

Petite parenthèse : l’anglais n’est nullement obligatoire à l’école élémentaire ; ce qui l’est,c’est l’apprentissage d’une langue étrangère, même s’il est vrai que l’anglais se taille la part du lion . Parents, à vous donc d’exiger que d’autres langues soient enseignées !

Un peu plus loin dans l’article, des professeurs de lycée et d’université demandaient qu’on propose des cours de rattrapage aux étudiants. Le plus ahurissant était pour la fin…

Interrogeant le représentant des grandes écoles et un chasseur de têtes , le journaliste obtint les réponses suivantes : Le faible niveau en français n’est pas le problème. Le problème,c’est le faible niveau en anglais des étudiants français…Défendre la langue française est une cause perdue, inutile, c’est un archaïsme…Autrement dit : le français, on s’en moque. Inutile de consacrer du temps et de l’argent pour améliorer son enseignement dans les écoles. Cette langue doit s’effacer, en France, devant l’anglais. Comme le faisait remarquer le journaliste en fin d’article, ces deux personnes ne proposaient pas de moyens pour rendre l’apprentissage de l’anglais plus efficace aux Français…

D’ailleurs, pourquoi devrait-on tenir compte de l’avis de personnes non enseignantes et encore moins linguistes ? Si ces deux hommes avaient lu les travaux de linguistes comme Claude Hagège, ils sauraient que faire apprendre une langue étrangère avant 6 ans à l’école est risqué. Il faut d’abord assurer des acquis solides dans la langue maternelle avant d’introduire progressivement une autre langue dans l’enseignement. Dans les pays francophones par exemple, qui n’ont, bien souvent, pas le français comme langue maternelle, les résultats scolaires sont bien meilleurs si l’enseignement se fait d’abord dans la langue « domestique » aux cours des premières années, puis avec une introduction progressive du français. Ce n’est donc pas en imposant l’anglais en France comme langue d’enseignement dès la maternelle que l’on fera des élèves performants, bien au contraire . Les cas de bilinguisme, dont on nous vante tant les mérites sans en approfondir les conditions particulières, ne concernent le plus souvent que des familles aisées. Généraliser à toute une population demanderait un très lourd investissement sur des décennies, avec un résultat non garanti . Aurons-nous autant besoin de l’anglais – puisque dans la tête de la plupart des gens , il ne s’agit que de cette langue –  dans 20 ou 30 ans, avec une Chine première puissance économique, un Brésil et une Amérique du Sud constituant une vaste zone de fort développement économique et des moyens de traduction de plus en plus performants ?

Deux autres exemples de cette hystérie anglophile de nombre de personnes haut placées sont à visionner :

Le premier : https://www.youtube.com/watch?v=RoFFAxUt5bM .

Dans cet extrait d’ une émission de 2013 où l’on « discutait » de la loi Fioraso autorisant l’anglais comme langue d’enseignement dans le supérieur, Francis Huster, acteur assez connu en France, adopte une attitude franchement arrogante et méprisante vis-à vis de Claude Hagège justement. L’apostrophant violemment – regardez-moi dans les yeux !, asséné d’un ton sentencieux et moralisateur-, il reproche au linguiste d’être archaïque ( Comment peut-on fustiger cette loi!) et, emporté par ses convictions qu’il juge probablement justes et partagées par les téléspectateurs, il n’écoute même pas les réponses de son interlocuteur , d’ailleurs bien seul face à une rangée d’opposants. Francis Huster glisse subrepticement dans cet échange qu’il s’était étonné un jour devant un ancien ministre de l’Éducation, M. Ferry, que l’anglais ne soit pas obligatoire depuis la maternelle. Mais en quoi cet acteur peut – il s’estimer compétent pour intervenir dans la politique éducative de notre pays ? Parce qu’il est connu, riche et qu’il a des relations haut placées ?

Deuxième vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=aIPoGjuVZRo , avec la loi Fioraso dénoncée une nouvelle fois par M. Hagège. Cette émission est à voir surtout pour les mimiques du journaliste. Sur son visage se dessinent de la condescendance, de l’incompréhension teintée d’ironie et de moquerie… Il est vrai que M. Hagège n’est pas ici à son avantage, avec son regard fuyant…Pour un média comme la télévision, c’est un défaut rédhibitoire et je crains que les thèses du linguiste, pourtant bien argumentées et claires, n’aient pas été bien perçues par les téléspectateurs.

L’aspect le plus instructif, pour nous défenseurs de la francophonie, de l’article de Paris Match et de ces deux extraits vidéo est le suivant: nous devons tenir compte, nous francophones qui avons décidé de promouvoir la francophonie, qu’une grande partie de notre « élite » a abandonné sa langue et qu’elle est déjà spirituellement acquise à la cause anglo-saxonne. C’est pénible à entendre mais pour avancer dans notre combat, nous ne pouvons occulter cette réalité. Dès lors, on peut ainsi mieux comprendre pourquoi la cause francophone est mollement défendue par nos dirigeants politiques. Certains d’entre eux ont carrément baissé les bras devant la puissance des Anglo-saxons et freinent – par défaitisme, par intérêt ,par ignorance aussi, ou par admiration obséquieuse vis-à vis des Etats-Unis- toute relance de la francophonie.

Aucun doute possible : les pires ennemis de la francophonie , ce sont les Français eux-mêmes, tout au moins certains Français, mais parmi les plus influents malheureusement. Ce fait n’est pas nouveau : il y 30 ans déjà , lorsque les premiers sommets de la Francophonie virent le jour, les critiques des journaux français, écrits par quelques « intellectuels », furent très vives et dénonçaient (déjà ) une attitude rétrograde …Entre parenthèses, accuser la France de mener une politique néo-colonialiste avec la francophonie ne paraît donc pas justifié ou alors très partiellement, lorsqu’on a connaissance de cette forte opposition  …Et, malgré tous ces obstacles et ces virulentes oppositions , la francophonie n’a cessé de se développer depuis.

Heureusement pour la langue française qu’elle n’est plus uniquement la langue de la France !

Réponses du quiz :

a) Ne rêvez pas , il n’y a plus de Ministère de la francophonie, mais un secrétariat qui dépend du Ministère des affaires étrangères. Au fait, vous connaissez le nom de la secrétaire (il s’agit forcément d’une femme, aucun homme politique d’envergure ne veut de cette fonction …) déléguée à la francophonie ?

b) Aucun à ma connaissance … Ce rapport, sorti au début de cette année, préconise un ensemble de mesures peu coûteuses et susceptibles d’être rapidement mises en œuvre pour relancer le projet francophone. Voir à ce sujet le dossier réalisé par Michel dans le forum. Une phrase me plaît particulièrement dans ce document : Le projet francophone n’est pas plus utopique que le projet européen. Si ce projet est un jour mis en œuvre, espérons qu’il ne prendra pas la même tournure que son « cousin » européen !

c) M. Jacques Attali, qui a remis son rapport fin août . Voir à ce sujet l ‘article de Marc Beaufrère dans le forum. M Attali insiste plus sur les aspects économiques de la francophonie . Mais cela, le MEDEF (Mouvement des Entreprises DE France) n’en a cure, qui préfère organiser des conférences en anglais à Paris, tout en conviant des entrepreneurs de l’Afrique francophone…Et gageons que l’affaire « Trierweiler » aura éclipsé l’ importance de ce rapport et le fera passer aux oubliettes…

2 commentaires

  1. C’est bien triste en effet cet abandon de la Francophonie en France. Malheureusement c’est encore pire en Belgique où les élites cherchent absolument à remplacer le bilinguisme Français-Néerlandais par l’unilinguisme anglophone.
    Heureusement le français gagne de plus en plus d’importance en Europe et dans le monde par son poids démographique et culturel (Par exemple le Bruxellois Stromae, d’origine Flamande et Rwandaise, fait beaucoup pour démontrer que le français est tout à fait moderne et valable pour faire carrière à l’internationale).

    Là où je pense que vous vous trompez c’est sur l’intérêt de commencer l’enseignement des langues à la maternelle. Autant je trouve qu’il est profondément débile de vouloir enseigner l’anglais partout, autant je trouve que nos voisins français auraient intérêt à apprendre de manière intensive les langues régionales et celles de leurs voisins, à la manière des écoles mixtes en Bretagne, Corse, Pays Basque et en Alsace. Dans ce dernier territoire j’ai appris que de manière de plus en plus généralisée l’école devient bilingue Français – Allemand, et c’est certainement une bonne chose.

    Le multi-linguisme et multi-culturalisme fait parti intégrante de la Francophonie, c’est la pensée unique anglo-saxonne qu’il faut combattre, pas le bilinguisme.

    • jean-Marc /

      Bonjour et merci pour votre commentaire.
      En écrivant ce texte, je savais que le paragraphe sur l’apprentissage des langues dès la maternelle serait contesté car il remet en cause ce qui me semble une douce illusion : pouvoir généraliser le bilinguisme à tout un pays comme la France et penser que cela sera un grand progrès.
      D’une part,dans 9 cas sur 10, le bilinguisme à l’école concernera l’anglais…donc une ouverture vers la mentalité anglo-saxonne et un intérêt moindre pour les autres cultures.Est-ce un progrès? Même si on peut trouver débile de vouloir enseigner l’anglais partout,ce sera très souvent le cas, ne nous faisons pas d’illusion et cette seule option me fait me détourner du bilinguisme.
      Je ne prétends pas détenir la bonne réponse mais si l’on pense que c’est un progrès de propager le bilinguisme dans les écoles, imaginez-vous les efforts financiers et humains à déployer ( il faudrait soit former intensivement aux langues tous les enseignants soit engager des enseignants étrangers en binôme, sur une durée très longue, et tout cela pour un résultat incertain)
      Les écoles mixtes en Corse, Pays Basque et en Alsace, sont ancrées dans leur territoire et dans une culture régionale , elles sont dans leur substrat ( ce qui n’est pas le cas pour l’anglais). Dès lors,le bilinguisme y est plus aisé et compréhensible. Cependant, cela ne risque-t-il pas de déboucher à terme sur des mentalités régionalistes qui s’opposeraient à l’unité du pays ? Je vous invite à lire, si vous ne l’avez pas encore fait,le débat engagé sur notre forum, à propos de la ratification de la Charte des langues régionales par la France il y a quelques mois.
      A propos de la Bretagne, mon propos sera plus réservé car je n’ai pas constaté, lors de mes séjours dans cette région, une forte utilisation du breton par les gens (le substrat n’existe plus)alors,que l’on peut fréquemment entendre des Alsaciens s’exprimer dans leur dialecte ou en allemand. Un bilinguisme anglais- français ne me paraît pas justifié et pertinent en Alsace, un bilinguisme allemand- français dans cette même région ou en Sarre, oui!
      En outre,vouloir imposer des cours intensifs de langue dès la maternelle n’est apparemment pas la meilleure façon de faire apprendre une deuxième langue à nos enfants et là , je me réfère aux travaux des linguistes dans les pays francophones, comme Claude Hagège que j’ai mentionné, pays où bien souvent le français n’est pas langue première.

      Pour résumer, je dirais : oui au multi-linguisme ( le fait d’apprendre plusieurs langues ), oui au multi-culturalisme, mais non au bilinguisme généralisé à tout le pays car ce serait la victoire de la pensée unique anglo-saxonne que nous prétendons combattre.

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