LE RACISME LINGUISTIQUE DE L’UNION EUROPEENNE (troisième partie)

Les précédentes parties ont montré qu’il existe bien un racisme linguistique au sein des institutions européennes. Certains pourraient penser malgré tout que l’expression reste abusive. Il nous manque en fait un mot qu’il faudrait inventer : le « languisme » ? Par commodités cependant, et aussi parce qu’il a été montré que la définition du mot « racisme » s’applique à la situation actuelle des langues au sein de l’UE, nous continuerons d’utiliser les termes « racisme linguistique ».

Nous savons désormais que cette réalité n’est en rien naturelle et qu’elle est d’abord et avant tout le résultat de décisions politiques prises notamment sous l’effet d’influences néo-libérales, très prégnantes depuis 30 ans. Une inflexion est donc possible et nous ne sommes pas condamnés à subir cette fatalité. C’est plutôt une bonne nouvelle !

Mais alors, que faire ? Que pouvons-nous espérer obtenir à court et moyen terme, de manière raisonnable et sans se bercer d’illusions, car nous savons que le combat sera difficile ? Esquissons quelques débuts de réponses…

 

 

 

 

Attardons-nous un instant sur l’utilisation de l’espéranto comme langue unique de travail au sein de l’Union européenne, solution préconisée par certains. Un rapport publié en 2005, L’enseignement des langues comme politique publique,(https://fr.wikipedia.org/wiki/Rapport_Grin ) écrit par M. François Grin, estimait que le choix de cette langue comme de travail conduirait à une économie annuelle pour l’Union européenne de 25 milliards d’euros car l’apprentissage de cette langue est considérablement moins coûteux ; cette option réglerait au passage les problèmes d’équité entre les langues. Il nous faut malheureusement faire preuve de réalisme. En effet, sa mise en application se heurterait rapidement à d’insurmontables difficultés : barrage de la Grande Bretagne et des pays nordiques, déjà bien avancés dans l’anglicisation, manque d’intérêts de la majorité des citoyens européens qui ne comprendraient pas la promotion d’une langue « hors sol » ou qui pourraient considérer cette solution comme un moyen pour l’UE de rendre plus opaque son fonctionnement (un comble!). Et d’ailleurs, qui en Europe, à part certaines associations peu puissantes et peu écoutées, serait prêt à promouvoir l’espéranto ?

Monsieur Grin est bien conscient de ces résistances. Ses interrogations rejoignent les nôtres : « Si le scénario du « tout-à-l’anglais » se révèle, vérification faite, le plus coûteux et le moins équitable des trois, comment se fait-il qu’il continue à recueillir une telle adhésion ? Comment expliquer qu’une alternative préférable au plan de l’efficience et de l’équité ne soit jamais sérieusement envisagée ? ». Ces interrogations sont-elles réelles ou simulées ? Leur réponse se trouve peut-être dans la partie 2 de notre exposé : nous nous heurtons à un obstacle irrationnel, le racisme linguistique de l’UE, qui fait oublier les faits économiques rationnels.

Essayez de discuter avec un raciste convaincu, montrez lui chiffres à l’appui l’apport économique largement positif des immigrés, je doute que vous le convainquiez car vous lui opposez des faits réels à des convictions pour une grande part irrationnelles. Vous ne discutez donc pas sur le même plan. Nous avons affaire à un problème du même ordre avec les institutions européennes, où, ne l’oublions pas, travaille une élite très anglo-américano-centrée.

Encore deux dernières remarques sur le rapport Grin :

1°) Une nouvelle fois, il est démontré que le plurilinguisme n’est pas plus coûteux que le monolinguisme « tout anglais ».

2°) Ce document remonte déjà à plus de 10 ans, c’est à dire à une période où le français était dans une sorte de creux de vague : nombre d’apprenants en diminution et se montant à environ 90 millions de personnes (près de 115 millions actuellement, avec des demandes non satisfaites), suppléments anglophones joints à de grands journaux français (solution abandonnée depuis!), proposition d’adopter en 2006 l’anglais comme seconde langue d’usage au sein de l’OIF (cette simple idée en dit plus que de longs discours sur l’état de résignation qui prévalait parmi certains hauts dirigeants francophones). Depuis, l’idée de francophonie a progressé et les initiatives, que nous relatons pour partie sur ce blogue, en témoignent : nous ne sommes pas condamnés à une uniformisation anglaise du monde. Il en est de même pour l’Europe, si elle sait s’en donner les moyens.

Alors, que faire, quelles solutions envisager ? Si l’on peut dresser un catalogue de propositions, demandons-nous aussi à quelles conditions nous pouvons espérer remédier à cette injustice linguistique, avec quelles chances de succès (pouvons-nous par exemple nous appuyer sur des expériences antérieures?):

 

1°) Tout d’abord, une volonté politique forte sera nécessaire pour espérer inverser la tendance. Car la résistance sera rude, n’en doutons pas ! D’une part, la Grande Bretagne, les autres pays anglophones et certainement les pays nordiques, s’opposeront systématiquement à une utilisation renforcée du français (ou de l’allemand), en reprenant des arguments déjà cités auparavant (mais qui à l’étude se révèlent faux ou mensongers) et défendront à tout prix leur position outrageusement dominante. D’autre part, les représentants des autres pays, notamment les pays de l’Est, ne verront pas la nécessité de modifier une situation qu’ils estiment « naturelle ».

Pouvons-nous compter sur le soutien de pays francophones ? Déchirée par ses querelles linguistiques, la Belgique risque de rester en retrait. Et le Luxembourg ne se sent guère concerné…

Les stratégies à adopter devront tenir compte de ces réalités.

 

2°) Une alliance avec l’Allemagne et les pays germaniques pour promouvoir le français et l’allemand me paraît dès lors judicieuse et renforcera d’autant plus la légitimité des demandes. Cependant , les Allemands sont-ils aussi préoccupés que nous sur les conditions linguistiques ? Le fait que le Président de l’Allemagne, fonction moins prestigieuse qu’en France certes, ait un jour déclaré que l’anglais est la langue de l’Europe montre qu’il n’y a apparemment que peu de prise de. conscience…

Si cette alliance ne devait pas voir le jour, le combat serait, à n’en pas douter, plus difficile mais non impossible : la France pourrait se prévaloir de son poids économique, démographique et du fait qu’elle fut un des pays fondateurs de l’actuelle UE, à la différence du Royaume Uni.

 

3°) Un argument de poids pourrait être utilisé : les textes européens prévoient bien trois langues de travail et non une seule. Il s’agit de faire respecter des textes de loi, ce n’est pas rien !

 

4°) Les adversaires de plurilinguisme rétorqueront par de nombreux arguments que nous avons étudiés précédemment. Les réponses existent donc et elles sont fondées. Il ne manque plus que la volonté politique de nos gouvernants mais ces derniers seront-ils un jour conscients des enjeux culturels, sociétaux et économiques ?

 

5°) Nous pouvons aussi nous inspirer d’exemples du passé. J’en citerai deux :

  • Les Québécois ont su retourner dans les années 60 et 70 une situation qui leur était largement défavorable. Même si aujourd’hui, une partie de ces acquis semble remise en question. A la décharge des Québécois, je dirais qu’il est impossible de rester enfermé économiquement et culturellement dans sa province et que des concessions à la langue anglaise sont probablement nécessaires.
  • Inspirons-nous aussi de nos voisins britanniques, de leur opiniâtreté. Rappelons-nous de la posture inflexible de Madame Thatcher dans les années 80 («  I want my money back ! »). Très largement critiquée, son intransigeance a cependant porté ses fruits puisque le Royaume Uni obtint son chèque. Faisons de même pour la défense du français, en sachant que nous risquons de braquer nombre de nos partenaires mais qu’il faut voir la portée symbolique de ce combat sur le long terme. Une fois la bataille terminée, les Britanniques ont pu toucher leur chèque pendant des années sans que leurs partenaires ne les critiquent de nouveau. Il en sera de même pour l’utilisation du français : il s’agit de restaurer des habitudes perdues. Une fois reprises, la discussion sera close !

 

6°) L’étude de la situation du français dans les différentes instances européennes montre que des inflexions fortes sont possibles et que nous pouvons, si nous nous en donnons les moyens, obtenir de vrais succès. Le dernier texte du Parlement français sur l’utilisation de la langue française en est la preuve ( http://www.culturecommunication.gouv.fr/Politiques-ministerielles/Langue-francaise-et-langues-de-France/La-DGLFLF/Nos-priorites/Rapport-au-Parlement-sur-l-emploi-de-la-langue-francaise-2015 )

On notera ainsi (page 94) que l’utilisation du français comme langue de rédaction au sein du Parlement européen, après avoir connu une baisse constante et alarmante, est remontée significativement entre 2011 et 2014,passant de 14,2 % à 23,77 % . L’allemand, lui, semble continuer sa dégringolade, hélas, alors que les l’Allemagne possède le groupe parlementaire le plus important numériquement ! Le français s’est aussi redressé dans d’autres instances comme le Service Européen pour l’Action Extérieure.

Le combat sera nettement plus ardu au niveau du Conseil européen (page 93) puisque la part du français comme langue de rédaction est tombée à 3,74 % en 2015, celle de l’allemand à 0,98 % tandis que l’anglais caracole à 80, 8 % ! La position des services de communication de ce même Conseil et de la Commission européenne est emblématique et justifie encore l’expression de racisme linguistique :

« La majorité des journalistes accrédités auprès des institutions sont francophones. En revanche, la majorité des communicants sont désormais avant tout anglophones. (mots soulignés par mes soins)

 

Commission européenne

 

Des points presse quotidiens du porte-parole sont le socle de la communication de la Commission. Les déclarations préliminaires lors de ces points presse s’effectuent à moitié en anglais, à moitié en français. Les réponses aux questions se font en règle générale en anglais, sauf lorsque les questions sont posées en français. Bon nombre de journalistes étrangers ont encore recours au français. En revanche, les adjoints du porte-parole de la Commission peinent à répondre dans un bon français et basculent souvent vers l’anglais, suscitant le mécontentement des journalistes francophones. »

 

Conseil de l’Union européenne

 

Le Président du Conseil européen ne s’exprime qu’en anglais, jamais en français.

 

Des espoirs subsistent cependant face au rouleau compresseur de l’anglais et de l’anglomanie des élites européennes. Comme le révèle ce même rapport parlementaire (page 102 et 103), de plus en plus de membres du Conseil sont polyglottes. Appuyons-nous sur cette opportunité pour développer l’usage du français au sein de cette instance.

De manière plus anecdotique, je remarque que le rapport préconise lui aussi le plurilinguisme et dénonce l’affirmation que les coûts seraient notablement plus élevés qu’avec le monolinguisme anglais…(page 107)

 

 

 

 

Il apparaît donc, au terme de cette analyse, que la tendance au monolinguisme anglais au sein des institutions européennes est la forme visible d’un véritable racisme linguistique, propagé et fortement encouragé notamment par les tenants du néo-libéralisme. Ces derniers appartiennent principalement à l’élite politique, économique et culturelle de l’Europe, élite elle-même adhérente des thèses anglo-saxonnes et d’abord américaines. Il n’est donc pas étonnant qu’elle essaie de reproduire par mimétisme (« ressemblons aux plus puissants ») les valeurs américaines et en premier lieu, la langue.

Cette fascination pour l’anglais dévoile ainsi une Europe qui a complètement failli, une Europe qui n’est que l’ombre des États Unis, incapable d’élaborer sa propre politique culturelle et économique, perméable aux thèses extérieures sans être capable de leur opposer une volonté de défendre ses propres valeurs, notamment sociales.

Un plurilinguisme activement encouragé au sein des institutions serait un premier pas et un symbole fort d’une nouvelle Europe car il permettrait déjà de se distinguer nettement du fonctionnement des institutions anglo-saxonnes. Il pourrait contribuer à une meilleure indépendance de l’Europe : plus de langues utilisées, c’est aussi plus de manières d’aborder la réalité et de développer l’esprit critique. Cette promotion du plurilinguisme – dans un premier temps, des trois langues officielles de travail -, n’est pas, nous l’avons démontré, une chimère, elle peut certainement compter sur des succès assez rapidement. Elle risque cependant d’avoir un impact limité tant que le néo-libéralisme reste la doctrine unique des dirigeants économiques européens et qu’il n’y a pas de volonté politique forte, des Français en particulier. Mais ne rien faire serait la pire des politiques et laisserait le champ libre à une anglicisation encore plus marquée.

Le futur linguistique au sein de l’UE pourrait aussi évoluer sous d’autres facteurs et, tel un boomerang dont on aurait oublié l’envoi ou même l’existence, la question des langues pourrait revenir brutalement à la face des dirigeants européens. En effet, un peu partout sur le continent, et même dans les pays les plus prospères (Danemark, Pays bas,…), l’extrême droite progresse. En France, lors des dernières élections régionales, le Front National a obtenu en moyenne un vote sur trois, score jamais atteint jusque-là. Si le parti de madame Lepen devait emporter les prochaines élections présidentielles, nul doute qu’il refuserait de recevoir, de lire et encore moins d’appliquer des décisions rédigées en anglais par la Commission… Mais faut-il laisser aux seuls partis d’extrême droite le combat pour la promotion du français et de la francophonie ?

 

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