LE RACISME LINGUISTIQUE DE L’UNION EUROPEENNE

                  

Le sujet traité ici sera décomposé en trois parties, publiées successivement :

1°) La situation actuelle : comment s’articule l’emploi des langues dans les institutions européennes ?

2°)Quelles explications, officielles et officieuses, avance-t-on pour justifier l’hégémonie de l’anglais ?

3°) Quelles solutions pour revenir à une situation plus équitable des langues au sein de ces institutions, et notamment du français ?

Waouh ! Quelle mouche m’aurait donc piqué pour utiliser, dès le titre et d’une manière qui pourrait apparaître péremptoire, un mot aussi fort, aux sinistres résonances, le mot « racisme » ?

A l’origine, l’article devait s’intituler : Y a-t-il un racisme linguistique de l’Europe ? Mais au fur et à mesure de l’écriture de cette réflexion, la forme déclarative s’est imposée. Derrière l’écran de fumée des belles déclarations, écrites ou orales, se cache, en effet, une réalité qu’il faut bien dévoiler et appeler de son vrai nom…

Commençons par expliquer ce que je nomme « le racisme linguistique ».

Pour le Petit Larousse Illustré, le racisme est défini comme : 1°) Idéologie fondée sur la croyance qu’ il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les »races » ; le comportement inspiré par cette idéologie ; 2°) Attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes.

Remplaçons les termes « groupes humains », « races » et  « personnes » par « langues » et nous pouvons ainsi définir l’expression « racisme linguistique ». 

Mais cette nouvelle définition s’applique-t-elle vraiment aux institutions européennes ? Quelle est l’ « idéologie » en œuvre ? Où constate-t-on un « comportement, une hostilité systématique » ? Les réponses à ces questions vont progressivement émerger des trois parties de notre sujet.

Officiellement, les textes des institutions européennes reconnaissent 24 langues officielles, qui semblent être toutes traitées sur un même plan. C’est, par exemple, ce que l’on peut lire sur le site http://ec.europa.eu/dgs/translation/translating/officiallanguages/index_fr.htm: Le personnel de la DG Traduction traduit essentiellement de et vers ces langues (les 24 langues officiellement reconnues par l’U.E.).

Retenons deux autres phrases-clé de ce document: En tant qu’entité démocratique, l’Union européenne se doit de communiquer avec les citoyens dans leur langue, de même qu’avec les gouvernements nationaux et les administrations publiques, les entreprises et d’autres organisations, dans toute l’UE. et

Ils (les citoyens) doivent également avoir la possibilité de participer activement à la construction européenne sans devoir apprendre d’autres langues.

Certes, et cela se comprend aisément, le travail quotidien au sein des institutions européennes nécessite un emploi restreint de langues.Trois langues de travail ont donc été choisies: anglais, allemand, français . Ce choix paraît logique car elles sont les langues les plus parlées dans l’Union Européenne.

L’utilisation du français est même, dans les textes de la République, officiellement encouragée dans ses rapports avec l’Union Européenne : (http://www.sgae.gouv.fr/webdav/site/sgae/shared/01_SGAE/Langue_FR/2014_Regime_linguistique_Commission.pdf)

Enfin, les langues régionales sont elles aussi valorisées à travers une Charte européenne, avec un débat très vif en France : leur promotion ne va-t-elle pas affaiblir le français en France et en Europe (voir les débats sur ce blogue : http://www.lavoixfrancophone.org/forum/viewtopic.php?f=4&t=313 ) ?

A la lecture de ces documents, et de bien d’autres que je ne citerai pas pour ne pas alourdir le sujet, l’Europe se présente donc comme la garante du multilinguisme, de la promotion de toutes les langues en son sein, même des plus modestes.

Dans la réalité, toutes ces affirmations ne sont aucunement suivies d’effets ; elles sont un écran de fumée qui n’arrive plus à dissimuler une réalité de plus en plus impérialiste de l’usage de l’anglais au sein des institutions européennes. Les exemples ne cessent de se multiplier depuis 20 ans : déclarations des porte-parole de l’U.E. uniquement en anglais, documents transmis aux gouvernements en anglais (en contradiction donc avec les textes cités ), données de Eurostat transmises en anglais depuis 2008, utilisation de l’anglais au sein de la BCE (alors que celle-ci a son siège en Allemagne et que les Anglais refusent d’adhérer à la monnaie européenne), compte-rendus de réunions donnés aux journalistes seulement en anglais ou transmis avec retard en français. « Le site internet de l’Union comporte de plus en plus de pages uniquement anglophones et les sites des agences sont, pour la plupart, en anglais « only » (Europol, Eurojust, l’Agence européenne de l’armement, l’Agence de sécurité alimentaire, etc.). L’Eurocorps lui-même, qui ne compte pourtant aucun soldat anglophone de naissance, a choisi de ne plus parler qu’anglaisCet unilinguisme se traduit par un privilège exorbitant accordé aux médias anglophones, qui disposent d’un avantage concurrentiel sans pareil, et désormais aux anglophones de naissance. Ainsi, sur 27 chefs de cabinet de commissaires, 6 sont « native english speaker » (contre 2 francophones) et sur 35 porte-paroles de la Commission nommés, 13 « native » (contre 5 francophones de naissance). Notons au passage que beaucoup de ces «native english speaker» sont d’anciens journalistes d’agence de presse anglo-saxonne (Reuters, Bloomberg…). Et, pour la première fois, la Commission a même recruté un porte-parole américain… À terme, il vaudra mieux être Néo-Zélandais ou Australien pour travailler dans les institutions qu’Espagnol, Polonais ou Français. »

(http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2010/03/18/lunion-dont-lesperanto-est-langlais/).

Même la politique linguistique de l’U.E., officiellement favorable à toutes les langues officielles, traduit involontairement cette réalité discriminatoire. Sur le site http://ec.europa.eu/languages/index_fr.htm, sensé promouvoir l’apprentissage des langues au sein de l’Europe, pour la version française mais aussi pour les autres langues, une bonne partie des pages n’ est qu’en anglais, ainsi que la présentation vidéo du programme Erasmus, projet hautement symbolique !

Cette situation n’est guère étonnante d’ailleurs si l’on se réfère au lancement, en 2014, du programme Erasmus+  ; le guide du programme, pour la première période, n’avait été été initialement publié qu’en anglais, les traductions n’ayant été faites qu’après la date limite de dépôt des dossiers !

Le propos n’est pas de ici de rédiger un long et affligeant inventaire « à la Prévert* ». Mais tous ces faits ne reflètent-ils pas « un comportement, une hostilité systématique » envers les langues autres que l’anglais, et en particulier envers les deux langues de travail que sont le français et l’allemand ?

On pourrait objecter que ces comportements ne sont pas tous consciemment « hostiles » et qu’il serait exagérer donc de les considérer comme « racistes »(d’un point de vue linguistique)

Faisons un parallèle avec la situation du monde au début du XX ième siècle. La plupart des Européens et des États-uniens pensaient sincèrement être supérieurs aux peuples colonisés, n’étaient pas choqués de voir des « indigènes » exhibés lors d’expositions et s’estimaient supérieurs à ces mêmes personnes. Se sentaient-ils « racistes » pour autant ? Oui peut-être pour ceux qui adhéraient aux thèses « anthropologiques » de l’époque et ce n’était pas une insulte pour eux ! Mais la majorité des Européens et des États-uniens, qui n’avaient pas lu ces thèses, trouvaient malgré tout cet état de fait normal ; ils n’étaient pas conscients d ‘être racistes alors que selon nos critères contemporains, ils l’étaient ! La situation de plus en plus colonialiste de l’anglais vis-à-vis des autres langues en Europe et l’état de conscience de cette réalité nous renvoie à cette époque : la plupart des eurocrates pensent agir pour le mieux en considérant l’anglais comme supérieur aux autres langues de travail, en le privilégiant outrageusement et ils n’ont pas conscience d’exercer ainsi à ce qui ressemble à un « racisme linguistique »(n’ayant pas encore mentionné l’idéologie en œuvre, je resterai prudent, à ce stade, sur l’utilisation de l’expression).

Nous nous retrouvons donc dans une situation où la langue la plus employée dans les instituions européennes est aujourd’hui celle du pays qui se sent le moins européen, le Royaume-Uni ! Le non-respect des textes européens est frappant et traduit une tendance franchement hégémonique, à terme monopolistique peut-être, de l’usage de l’anglais au sein de l’U.E., tendance qui s’est nettement accentuée depuis le milieu des années 90. Rappelons-nous, en effet, que jusqu’à cette période, une partie importante des documents transmis par les institutions européennes l’était aussi en français et que, par exemple, le français a été très souvent utilisé lors des débats sur la mise en place des accords de Schengen.

Comment peut-on expliquer un tel renversement de situation et une discrimination, un ostracisme de plus en plus marqués envers le français et aussi l’allemand ? Ce sera la réflexion de la seconde partie de cette étude.

*: Prévert est un des plus célèbres poètes français du XX ième siècle. Ses poèmes sont très souvent appris dans les écoles françaises. L’un d’eux (voir ci-dessous) est une liste d’objets et de personnages hétéroclites, n’ayant apparemment aucun rapport entre eux. De là est tirée l’expression « inventaire à la Prévert »…

Inventaire : (extraits)

une pierre

deux maisons

trois ruines quatre fossoyeurs

un jardin

des fleurs

un raton laveur

une douzaine d’huîtres un citron un pain

un rayon de soleil une lame de fond

six musiciens

une porte avec son paillasson

un monsieur décoré de la légion d’honneur

un autre raton laveur

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