Les rendez-vous manqués du français avec l’Histoire – 2 – La Guerre de Succession d’Autriche

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On a tendance à ressasser les défaites qui auraient pu être évitées (Waterloo, Trafalgar, Azincourt…). On en oublie les victoires effectives. En 1740, l’Europe se retrouve en guerre à cause de la succession d’Autriche. Sur l’échiquier, les Français sont alliés à la Prusse, contre l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Autriche, l’une des grandes puissances d’alors.

 

Déroulement de la Guerre de Succession d’Autriche

La première partie de la guerre est marquée par des défaites, mais la tendance s’inverse à partir de 1743. Je me suis efforcé de faire apparaître sur une carte toutes les villes qui ont effectivement été prises par les Français. En 1747, les troupes françaises sont devant la forteresse Berg-Op-Zoom, à l’entrée des Pays-Bas. La forteresse est jugée imprenable par les Pays-Bas et les Anglais qui ne s’inquiètent pas. Une attaque surprise permet cependant aux Français de prendre la ville, ce qui ouvre les portes des Pays-Bas. C’est la stupéfaction en Europe, la France peut prétendre annexer la Belgique et une partie des Pays-Bas.

Les traités de paix sont signés (pour les Français, le traité d’Aix-La-Chapelle) et Louis XV décide de restituer l’ensemble des territoires conquis, à la surprise générale.

Une certaine vision de la France

Le commentaire sur Wikipédia sur cette bataille est caractéristique d’une certaine vision de l’histoire : « Louis XV, qui n’avait pas le tempérament belliqueux de son prédécesseur, avait aussi compris que jamais l’Angleterre ne laisserait les ports belges devenir français et que le temps était venu de contrecarrer les nouvelles puissances émergentes protestantes (Angleterre, Prusse) pour sauvegarder l’ordre ancien représenté par la France et l’Autriche catholiques. « 

Cela m’amuse de voir que, rétrospectivement ou pas, on juge que Louis XV s’inquiétait de ce que pourrait penser l’Angleterre, dans la mesure où elle venait de subir une défaite cuisante (elle essayait de défendre le Hanovre, terre de son roi, la dynastie des Hanovres). C’est comme si, quoi que l’on fasse, l’Angleterre devait gagner. Et pourtant, c’est bien d’une défaite des Anglais dont on parle, et peut-être que la France aurait eu davantage les moyens d’assurer sa suprématie face aux « nouvelles puissances émergentes » si elle avait annexé ces territoires ! Drôle de conception que d’imaginer que lors des victoires militaires de l’époque, il fallait faire attention de ne froisser personne (sinon ils n’auraient jamais commencé la guerre !). De toute façon, la France s’est retrouvée en guerre en 1756, donc peu après, avec la Grande-Bretagne. Les Britanniques ne se sont pas gênés de savoir si l’on accepterait jamais de se faire annexer l’ensemble de notre empire colonial en 1763. Ils l’ont annexé, un point c’est tout.

« Se battre pour le Roi de Prusse »

Mais revenons aux résultats de notre Guerre de Succession d’Autriche. Contrairement à la France, la Prusse augmentait (à vue de nez, je vous laisse juger grâce à la carte, attention, celle-ci comprend également des acquisitions ultérieures) de 30 % son territoire, avec l’annexion de la Silésie, une riche région, qui allait devenir très industrielle au XIXe siècle. C’est pour cela qu’on disait que l’expression « se battre pour le Roi de Prusse » veut dire aujourd’hui se battre sans en récolter de bénéfices, se battre pour rien, pour l’avantage de quelqu’un d’autre.

Histoire parallèle

On mesure ce qu’aurait pu être la France si elle avait annexé la Belgique et une partie des Pays-Bas. La Belgique est aujourd’hui un territoire très densément peuplé (372 habitants au km2) avec 11,6 millions d’habitants.

Au XIX siècle, la Belgique s’affirme : de nombreux gisements de charbon, une population dense, des industries florissantes… elle devient la deuxième puissance industrielle européenne pour un temps. (voir la carte) Désolé pour nos amis belges, nulle volonté impériale de les envahir aujourd’hui, mais s’ils avaient été annexés, le destin du monde aurait été entièrement différent. Grâce à la Belgique, la France aurait atteint une taille critique et serait définitivement devenue la première puissance européenne. Ce territoire, cette population et ces savoir-faires supplémentaires aurait sans doute permis à la France d’avoir un autre destin lors de la guerre de 7 ans (1756-1763). Lors de cette guerre, la France a perdu à un cheveu (pensons à la mort de la Tsarine qui s’ensuivit d’un retournement d’alliance désastreux). Les conséquences ont été tout aussi désastreuses : elle s’est conclue par la perte de son empire colonial (Indes et Nouvelle-France).

Les guerres avec l’Allemagne

Ensuite, quand bien même elle aurait perdu cette guerre (mais pourquoi l’aurait-elle perdue?), on peut imaginer que lors de la guerre de 1870 et lors des deux guerres mondiales, l’Allemagne n’aurait peut-être pas osé déclarer la guerre à la France. Parmi les causes de ces échecs et de ces guerres, la stagnation démographique de la France. La France est passé du statut de première puissance démographique de l’Europe au XVIIIe siècle à celle d’une puissance parmi d’autres au XIXe, et la France était moins peuplée que l’Allemagne à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.

De nombreux autres éléments auraient été différents : il n’y aurait pas eu cette histoire de ligne Maginot qui s’arrête à la frontière belge (et donc les Allemands, pour ceux qui ne le savent pas, n’auraient pas réussi à nous envahir aussi facilement en contournant cette ligne et en passant « illégalement » par la Belgique, état neutre). De plus, la Belgique, riche région industrielle, aurait apporté un atout décisif à la France pour s’armer (on a besoin de charbon pour faire de l’acier). Aujourd’hui, en supposant que la France ait annexé la Belgique, la population de l’ensemble avoisinerait les 80 millions d’habitants et friserait les 100 millions en ayant aussi annexé les Pays-Bas. Avouez que l’ensemble aurait du poids aujourd’hui. Bref, la France n’a pas réussi le grand rêve de Louis XIV : retrouver les frontières de la Gaule, c’est-à-dire jusqu’au Rhin, alors qu’elle n’en était pas loin.

Conclusion : merci Louis XV ! J’attends vos commentaires, et n’hésitez pas à partager et à mettre 5 étoiles si cet article vous a stimulé ou plu !

Retrouvez aussi :

Les rendez-vous manqués du français avec l’histoire – 1 – le Moyen-Age

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5 commentaires

  1. Jean-Marc Varlet /

    Merci pour votre belle démonstration historique qui nous permet de voir l’histoire sous un angle nouveau.
    Je serais enclin à penser toutefois que l’annexion des Pays Bas et de la partie néerlandophone de la Belgique n’aurait pas perduré. N’oublions pas que les Pays Bas au XVIième et XVIIième siècle étaient une des nations les plus prospères et puissantes d’Europe.Fiers d’une telle histoire, ainsi que de leur langue, jamais les Néerlandais n’auraient accepté durablement de rester sous le joug français ( et qui leur en voudrait ?.
    Jusqu’à une date relativement récente, j’aurais également estimé que l’histoire se répétait et que les Français de nouveau gâchaient leur chance de développer une francophonie fière d’elle-même, laissant les Anglophones s’emparer du monde.Sana verser dans le plus grand angélisme, il semblerait, comme nous le rapportons sur ce blogue depuis quelques temps, qu’une prise de conscience francophone émerge et autorise un certain optimisme. Puissions-nous continuer à décrire ses progrès !

    • Effectivement, seule une histoire alternative aurait pu nous le dire. Rien n’est jamais certain. L’Irlande s’est battue des centaines d’années avant d’avoir son indépendance, le pays Basque ne l’a jamais eue, la Pologne a disparu de la carte pendant un bon moment alors que ce pays a été l’un des plus grands et des plus avancés démocratiquement (au XVIe siècle). Les Hollandais ont effectivement opposé une résistance farouche aux Espagnols mais la discontinuité territoriale ne peut que renforcer le sentiment de différence (sans compter la religion). Je pense néanmoins que les Flamands de Belgique auraient pu se retrouver dans l’idée de la France car ce qui différenciait les Flamands de Belgique de ceux des Pays-Bas, c’était la religion (catholique en Belgique). Aujourd’hui, le marqueur linguistique est plus marquant que la religion, ce n’était pas forcément le cas à l’époque.
      Quant à la francophonie, oui, je sens effectivement des signes de changement, ne serait-ce que par des choses qui ne sont plus dites. Et les discours de Macron montrent au moins une prise de conscience de l’enjeu. A voir pour les actes maintenant.

  2. Bravo pour l’analyse et les réflexions sur la France manquée de Louis XV. Difficile et sans doute illusoire mais toujours intéressant de faire des si. Toutefois l’hexagone n’est déjà pas si mal réussi, grâce à tous ceux qui s’y sont employés depuis 2000 ans. C’est vrai qu’il manque de temps en temps un peu de niaque aux Français, il faut les secouer. Je suis d’accord en effet qu’un vent favorable semble souffler en faveur de la francophonie. Allez les bleus !

  3. Merci ! On a tendance à ressasser les défaites militaires, de Napoléon (Waterloo, Trafalga), la Seconde Guerre Mondiale mais certains tournants de l’histoire n’ont pas dépendu de l’issue incertaine d’une bataille, mais tout simplement d’une décision ou d’une absence de décision. La France, de par la longueur de son histoire, en offre plusieurs intéressantes, dont celle-ci. On peut aussi penser à la révocation de l’Édit de Nantes (une des décisions aux conséquences les plus lourdes, à mon avis), à l’invasion désastreuse de la Russie par Napoléon, à la cession du Canada au lieu de Haïti en 1763 (la France aurait sans doute pu garder la région des grands lacs, avec des villes comme Détroit, Chicago… cela aurait fait un ensemble d’une cinquantaine ou soixantaine de millions de personnes, sans compter l’effet d’influence). Mais nous ne sommes pas les seuls, bien entendu. On attend par exemple de voir les conséquences complètes du Brexit, vote compréhensible eu égard aux débats qui traversent la société anglaise, mais assez incompréhensible aux yeux de l’histoire et de l’économie. L’histoire et l’influence ne se font pas que dans des batailles, c’est cela que je voulais mettre en avant. Je voulais également me faire plaisir, car dans tous les scénarios d’histoire alternative que j’ai parcourus (chaîne Youtube Alterhis, série de BD Le Jour J), quoi que l’on change dans le passé, cela n’aurait au final pu être autrement. Par exemple, l’Angleterre gagne toujours sur les mers. Pourtant, ça, c’est juste le scénario qui s’est effectivement passé (et encore pas toujours) sur le XVIIIe et XIXe siècle, mais il aurait pu en être autrement. Si la France avait gagné Trafalgar et s’était par la suite imposée en envahissant l’Angleterre, on aurait trouvé une explication a posteriori comme quoi cela n’aurait pu être autrement, parce qu’il y avait une forte montée en puissance militaire de la France, etc… Je ne souhaite l’invasion de personne par personne, mais l’histoire des pays et des langues s’est parfois jouée à très peu de choses. Il y a par exemple cet exemple du Danemark qui vendait plus de thé d’Inde que l’Angleterre. A un moment, il était en guerre avec la Suède, et une baisse de température exceptionnelle a permis aux troupes de Suède de traverser la Baltique sur la glace et d’envahir le Danemark qui n’y était pas préparé. Son commerce ne s’en est pas remis. Alors bien sûr, le froid était indépendant de toute décision, mais n’était pas un facteur humain prévisible et pourtant il a eu une influence décisive sur l’histoire de l’Europe. Que d’exemples possibles ! A bientôt pour un nouvel article, si le temps le permet.

  4. Si on considère le triangle Dunkerque Groningue Lauterbourg ( dernière commune française sur la rive gauche du Rhin), cet espace conserve tout de même quelque surface du point de vue de la francophonie : la Wallonie, Bruxelles, Luxembourg, auxquels on pourrait ajouter la Sarre (qui a une politique volontariste en matière d’enseignement de la langue française dès l’école primaire).
    Effectivement, la religion était plus importante ou au moins aussi importante que la langue, pour une raison simple : c’était les élites qui décidaient. Les princes allemands par exemple, au temps de la Réforme, ont imposé à leur sujet la religion qu’ils avaient choisie, la catholique ou la protestante.
    À partir du XVIIIe siècle, les classes dominantes ont perdu peu à peu en influence du point de vue linguistique.
    Les élites flamandes avaient, jusqu’au milieu du XXe siècle, le français comme langue maternelle ; le peuple, par contre, parlait le néerlandais.
    Je suis assez d’accord avec Jean-Marc quand il dit que l’annexion des Pays-Bas aurait été problématique.
    Mais si Napoléon n’avait pas été aussi gourmand, alors la probabilité d’une France complétée sur la totalité de la rive gauche du Rhin était envisageable, précisément parce que les Flamands sont catholiques et que les Néerlandais, protestants, occupent la rive droite du Rhin.

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