Résistance linguistique au Pays de Galles

(Article publié le 02-04-2010 sur lefrançaisenpartage)

Différence entre l’Écosse et le Pays de Galles

Au Pays de Galles, une certaine minorité, environ 20% de la population, parle une langue qui existait avant l’arrivée de l’anglais : le gallois. C’est une grande source d’étonnement et d’admiration pour qui connaît l’histoire des langues. En effet, le Pays de Galles a été soumis militairement et définitivement par les anglo-normands en 1282. L’union avec la Grande-Bretagne se fit officiellement en 1536, ce qui veut dire que plus de 700 ans d’occupation du Pays de Galles ne sont pas encore venus à bout de cette langue et de sa culture. A titre de comparaison, en Écosse, c’est le roi Jacques VI (James VI) qui devient Jacques Ier d’Angleterre. Il y avait bien eu des guerres et des essais d’invasion au Moyen-Age, mais qui de durèrent pas. L’Écosse n’a donc pas été envahie mais s’est unie à l’Angleterre par le traité d’Union de 1706. Pourtant en 2001, un recensement établissait à environ 1% (60 000) le nombre de locuteurs du gaélique écossais. Ce déclin linguistique ne s’est cependant pas effectué seulement sur les 300 dernières années mais avait commencé bien avant, dès le moyen-âge.

On peut se demander ce qui fait qu’une langue en contact avec une autre recule ou résiste. A la lecture de différents articles sur la wikipedia, j’ai plusieurs hypothèses pour expliquer cela.

Tout d’abord, l’existence d’une cohésion nationale : il apparaît assez évident que les gallois ont eu beaucoup plus conscience de former un peuple et de partager une culture distincte et originale que les écossais. D’autant plus que le gaélique écossais serait le fruit de l’arrivée de personnes venant d’Irlande vers le Ve siècle et se serait lui-même imposé au détriment d’autres langues : le picte et le vieil anglais en particulier, alors que le Pays de Galles aurait connu une présence linguistique homogène et continue (ils s’appelaient eux-mêmes les bretons, les mêmes bretons que ceux de Astérix chez les Bretons, pour les personnes qui trouveraient que mon site manque de références sérieuses), ce qui aurait sans doute contribué à la naissance d’un sentiment plus solide d’appartenance. Ce n’est qu’une hypothèse. Notons que le Pays de Galles n’a été uni dans son histoire que 7 ans au moyen-âge mais que cela n’a jamais empêché un sentiment d’appartenance culturelle.

La présence anglaise au Pays de Galles a été ressentie pendant tout le Moyen-Age comme une invasion et une occupation, et même au delà alors qu’un processus d’union et de coexistence plus ou moins pacifique s’est fait entre l’Angleterre et l’Écosse. Les élites écossaises et anglaises semblent s’être bien accommodées l’une de l’autre tandis que les gallois ont longtemps été des citoyens de seconde zone. De plus, les écossais ont eu le droit de garder leur culture, leur religion (presbytérienne) et leur tradition. Peut-être cela explique-t-il le fait que peu à peu l’anglais se soit répandu car les systèmes sont rentrés en connexion tandis que pour le Pays de Galles (comme en Irlande du Nord), le système anglais a tenté de se substituer au système gallois.

Le Pays de Galles au XIXe siècle

La défense d’une langue prend du temps. Les Gallois avaient perdu le pouvoir politique, un peu comme nos bretons et nos basques en France. Il y a donc toujours ce sentiment d’infériorité qui ralentit le combat, couplé à une volonté d’empêcher l’émergence d’un centre « différent » au sein du Royaume-Uni.

Le gallois était encore parlé de façon majoritaire à la fin du XIXe siècle. Cependant, l’arrivée massive d’anglais à partir des années 1800 lors de la révolution industrielle fit que l’usage du gallois recula.

Comment expliquer cela ?

J’aimerais ici détailler quelques phénomènes socio-linguistiques que l’on retrouve un peu partout et qui permettent d’expliquer ce phénomène. Tout d’abord, les anglais qui arrivaient au Pays de Galles arrivaient en tant que locuteurs d’une langue dominante (traduction d’une domination politique). Conséquences : ils n’avaient pas à apprendre le gallois car c’était les gallois qui se mettaient à apprendre l’anglais et à devenir bilingues. On pourrait nommer ce phénomène « mixité linguistique déséquilibrée » : mélange de deux populations ayant des langues de statut différent. De plus, mais ce serait à vérifier dans quelles proportions, les enfants des arrivants anglais n’avaient pas à apprendre le gallois tandis que les petits gallois devaient apprendre l’anglais. On peut donc estimer que la « langue de rencontre » entre des jeunes était systématiquement l’anglais lorsqu’il y avait au moins un locuteur anglais. Ici on pourrait parler de « langue de rencontre favorisée ». Le déclin du gallois était donc prévisible car quasiment toute les situations de mixité tournaient à l’avantage de l’anglais.

Notons que l’anglais restait une langue de prestige dans la mesure où le gallois était en parti exclu de l’éducation et des institutions politiques et économiques. Cependant il restait la langue des institutions religieuses au Pays de Galles, ainsi que la langue d’une majorité d’habitants.

Le Pays de Galles aux XXe et XXIe siècle

Au début du XXe siècle, la prédominance du gallois, comme l’on pouvait s’y attendre, passa en dessous du seuil de 50 % de locuteurs de langue maternelle. En 1911, une enquête estima à environ 43,5 % de la population totale (2,5 millions) le nombre de personnes utilisant le gallois comme langue maternelle. En 1891, soit 20 ans seulement plus tôt (une génération), 54,4 % des 1,5 millions de gallois parlaient cette langue (en 1931, 20 ans après, un recensement estima à 36,8 % sur 2,5 millions d’habitants le nombre de locuteurs gallois, en 1961 : 26 % sur 2,5 millions d’habitants). On peut donc y voir deux facteurs de régression à l’œuvre : l’immigration (arrivée de travailleurs anglais) et la mixité linguistique déséquilibrée.

Pourtant, la résistance a pris forme dans ces années-là. En 1925 naît le Plaid Cymru, le principal parti politique qui réclame l’indépendance du Pays de Galles (au sein de l’Union Européenne aujourd’hui). Au départ, ce parti voulait avant tout défendre la langue galloise. Son succès a été très limité dans un premier temps. C’est seulement à partir des années 70 que le parti réunit environ 10% des votants, résultat qui a peu évolué jusqu’aux années 90.

Dans les années 30, l’avènement de la radio pousse le Plaid Cymru à réagir : il réclame des émissions de radio en langue galloise, ce qui sera fait. Il faudra attendre 1982 pour qu’une chaîne de télévision émette dans cette langue.

Une première loi fut passée en 1967 à la suite d’un rapport : celui-ci mit en place quelques dispositions, comme le fait de pouvoir parler gallois au tribunal, que les documents administratifs puissent être écrits également en gallois et que l’Angleterre soit déclarée distincte du Pays de Galles.

Au début des années 80, revenant sur une promesse, le gouvernement anglais déclara qu’aucune chaîne de télévision émettant en gallois ne serait mise en place car les partis nationaux gallois avaient essuyé un revers électoral. Suite à une grève de la faim, le gouvernement céda et une chaîne fut créée (Welsh Four Channel).

Un tournant se fit en 1993, puisqu’une loi fut votée qui reconnut le gallois sur un pied d’égalité avec l’anglais. Tous les services publics auront à être fournis en anglais et en gallois.

En 1991, le gallois était parlé à 18,5 %, ce qui montrait pour la première fois depuis bien longtemps une stagnation du nombre de locuteurs, et non pas une baisse.

Enfin, un recensement en 2001 révéla que la proportion de personnes parlant le gallois a augmenté : 20,5 % des 2,9 millions de personnes vivant au Pays de Galles pouvaient parler couramment gallois. A cela, il faut ajouter environ 28 % de personnes ayant une bonne compréhension du gallois. L’augmentation aurait la plus significative en milieu urbain, notamment à Cardiff (1991 : 6,6 %, 2001 : 10,9 %). Cependant, quasiment tous les locuteurs du gallois parlent également anglais.

Ce qui est positif pour l’évolution de cette langue, c’est que celle-ci est à présent plus parlée par les jeunes que par les anciens, ce qui assure la survie (pour l’instant en tout cas) de cette langue et l’inversion de la tendance à la baisse.

Grâce à une promesse de campagne de Tony Blair, une assemblée du Pays de Galles a été créée en 1999, assemblée qui peut décider de certaines dépenses publiques. D’autres évolutions institutionnelles sont à l’oeuvre à l’heure où j’écris cet article mais je n’ai pas encore le recul nécessaire pour en tirer des conclusions au point de vue linguistique.

Analyse d’un renversement de tendance

Ce qui est intéressant, c’est de voir quels facteurs ont permis l’inversion de cette tendance, alors que celle-ci paraissait inévitable. Il faut bien se rendre compte que « inévitable » n’est qu’une façon de dire qu’une dynamique est enclenchée et que si rien n’est fait, celle-ci continuera sa lancée.

Il y a donc eu un arrêt de cette dynamique, voire une légère inversion. Quels en sont les facteurs ?

Tout d’abord, il y a la conscience de faire partie d’un groupe partageant une culture et une langue distincte dans un espace homogène (par opposition à des langues dont les locuteurs eux-mêmes ne voient pas l’intérêt de sa perpétuation ou la considèrent comme une sous-langue, un dialecte). La langue galloise est donc un facteur d’identification forte pour les gallois.

Ensuite, il a fallu une volonté politique. C’est grâce à l’obstination du Plaid Cymry que des émissions de radio, une chaîne de télévision et une assemblée nationale galloise ont été créées. Cela rend possible au Pays de Galles la vie en gallois, autrement dit on peut trouver du travail, interpeller les pouvoirs publics et tout faire (ou presque) en gallois. On a donc recréé les conditions de survie et d’usage du gallois.

Enfin, la perpétuation du gallois a été rendue possible par l’obligation pour tous les enfants au Pays de Galles d’apprendre le gallois à l’école jusqu’à 16 ans. Les conséquences de cela sont importantes, car cela veut dire que des enfants d’anglophones ayant fait leur scolarité au Pays de Galles auront une connaissance du gallois suffisante pour au moins le comprendre, ce qui rééquilibre la mixité linguistique, et permet que la langue de rencontre au Pays de Galles puisse être le gallois (alors que c’était majoritairement l’anglais auparavant).

Bref, nous ne pouvons que nous réjouir de cette résistance à l’uniformisation linguistique et espérons que nos compatriotes alsaciens ou basques (surtout) puissent être aussi heureux dans leur combat, qui rappelons-le, n’est pas une menace pour le français dans la mesure où deux langues peuvent coexister dans un même endroit.

 carte galloissource du document : wikipedia

REL (Ressources en lignes) :

http://en.wikipedia.org/wiki/Welsh_language
http://en.wikipedia.org/wiki/History_of_the_Welsh_language
http://en.wikipedia.org/wiki/Wales
http://en.wikipedia.org/wiki/History_of_Wales
 

Si cet article, vous a intéressé, peut-être serez-vous intéressé par l’article dans lequel j’aborde quelques phénomènes socio-linguistiques.

2 commentaires

  1. personne /

    Article passionant ! merci beaucoup.

  2. Louis Van Vugt /

    Bonjour je souhaite apporter quelques compléments d’information :

    D’abord la survie linguistique galloise se justifie tout particulièrement par le statut culturel de la langue qui est toujours demeurée une langue des élites à savoir tant de la noblesse que des poètes . L’abandon progressif a donc été beaucoup plus lent

    Ensuite pour l’Écosse , il se trouve que le pays a toujours été partagé entre deux langues : le sud d’origine bretonne conquis par les saxons parlant depuis le Scott , une variante vieil anglais , tandis que le nord , d’origine picte (une probable autre branche du breton) conquis par les Scotts issus de l’Ulster , se mettait au gaélique . Comme pour l’Irlande la domination normande ( les Anglo-normands) a fait basculer la langue des élites vers l’anglais , l’erse (gaélique ecossais) devenant language de paysans . Cela associé à une forte émigration aux 18 et19 èmes sciecles, et un système scolaire exclusivement en anglais , nous donne la situation écossaise d’aujourd’hui

    Il est en outre intéressant de comparer la situation de ces pays avec celle de la Bretagne où l’histoire linguistique connait un fort parralelisme avec l’Écosse.
    Et où , malheureusement encore , l’État français travaille par sa très mauvaise volonté à la destruction de la langue d’origine

    Bonne continuation pour vos articles

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  Il y a 1 commentaire sur le forum.