Saint-Martin, Saint-Barthélémy ou la francophonie molle

 

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Saint- Martin, Saint- Barthélémy

L’actualité récente a fait découvrir à beaucoup de Français l’existence même de ces deux îles. En effet, le 6 septembre 2017, après le passage de l’ouragan Irma, Saint-Barthélémy et Saint-Martin étaient brutalement sortis de l’anonymat pour une majorité de nos concitoyens. Comme ces territoires sont des collectivités d’outre-mer françaises, l’Etat français est intervenu vigoureusement dans l’organisation des secours et les médias ont largement relayé pendant des semaines ces efforts. Des reportages nous montraient ainsi de « nouveaux » francophones, perdus dans la mer des Caraïbes.

Francophones vraiment ?

De ces deux territoires, j’en connaissais l’existence depuis longtemps à l’occasion d’un article dans ParisMatch paru dans les années 80. Déjà curieux de francophonie, la lecture du texte m’avait laissé, comment dire, pantois… Un élu de Saint Martin présentait son île comme un paradis, un territoire prospère qui finalement se développait bien, loin de la France, et qui était plutôt tourné vers les Etats Unis ( sous-entendu : la modernité américaine s’opposait à la « vieille  France »). Il nous apprenait que la principale langue utilisée était l ‘anglais et il avait demandé à M. Chirac, chef de gouvernement à l’époque, d’en faire la langue officielle de l’île, tout en restant sous le giron républicain…M. Chirac avait bien évidemment décliné cette demande, au grand regret de l’élu.

Outre l’aspect humanitaire, j’étais donc attentif lors des reportages de septembre 2017, à la langue pratiquée par les journalistes et les autochtones. Le français était quasiment toujours utilisé, sauf dans la partie néerlandaise de l’île. Y avait-il eu en 30 ans une progression phénoménale du français sur ces îles ? Apparemment non, car un article de septembre 2017 dans Le Pélerin expliquait que la langue de Shakespeare était encore la plus parlée, ce que confirme la visite du site du Routard ( http://www.routard.com/guide/code_dest/saint_martin.htm ).

Saint- Martin et Saint- Barthélémy sont en fait des révélateurs des fragilités du maintien d’une francophonie vivante dans la Mer des Caraïbes. Une carte de la région en est aussi la preuve manifeste :

Saint -Martin et Saint- Barthélémy sont approximativement  situés à l’est de Puerto Rico et au Nord-Ouest de Barbuda Antigua. Outre ces deux îles, la francophonie est principalement représentée par la Martinique, la Guadeloupe et Haïti. Toutes les autres îles de la mer des Caraïbes, surnommée la Méditerranée américaine…, sont soit anglophones soit hispanophones, quelquefois néerlandophones. Les plus proches pays continentaux le sont également ; et ce ne sont pas le lointain Québec ou la Guyane française, démographiquement faibles, qui peuvent faire « contrepoids ».

Examinons maintenant la situation du français sur quelques îles :

  • En Martinique et Guadeloupe, le français est largement utilisé à côté du créole ( qui varie d’une île à l’autre ). Certains linguistes pensent que ce dernier peut d’ailleurs être considéré comme une langue à part entière car on le retrouve de plus en plus à l’écrit. Qu’en serait-il si ces îles accédaient à l’indépendance ? En effet des mouvements indépendantistes existent, certes pour l’instant limités car les habitants sont probablement conscients du coût économique d’une séparation avec la métropole ; peut-être aussi se sentent-ils appartenir à la communauté française ?

    Imaginons cependant que la situation économique s ‘améliore grandement – ce qui est souhaitable pour ces territoires!- , à nouveau pourrait se poser la question de l’indépendance, avec probablement un renforcement de l’utilisation du créole. Au détriment du français ? Pas forcément comme l’a montré l’accession à l’indépendance des pays francophones africains qui ont très souvent gardé le français comme langue officielle. Mais nul doute que les Etats- Unis et le Royaume Uni se sentiraient libres et légitimes pour tenter d’imposer la langue de Shakespeare…Il y a cependant loin de la coupe aux lèvres et on ne déloge pas si facilement une langue si solidement implantée que le français sur ces iles.

  • La situation d’Haïti est très emblématique des enjeux linguistiques. Le français y est la langue officielle à côté du créole haïtien, parlé par tous et de plus en plus considéré comme une langue à part entière. Le français pourra-t-il continuer à cohabiter avec le « haïtien » ? Peut-être, mais il n’est pas sûr que la langue de Molière garde alors une place prépondérante, place que lui ravirait bien l’anglais.

    En effet, Haïti est très convoité par les Etats Unis, qui l’inondent de ses chaînes télévisées et qui n’hésitent pas à intervenir dès que l’occasion se présente. Ainsi, pendant près de 20 ans, les Américains de 1915 à 1934 , ont-ils tenté de s’imposer militairement et économiquement sur l’île. Plus récemment, profitant du désarroi qui a suivi le tremblement de terre de 2010, les militaires américains ont pris le contrôle des opérations logistiques, imposant de facto leur langue…De nombreux organismes américains sont actifs à Haïti, qui ne prennent même pas la même peine souvent de s’exprimer en français. C’est le cas par exemple des orphelinats présents sur cette île, dont la moitié pratiquement a un nom anglais et est tenue par des religieuses américaines. Vous pouvez leur écrire en français, on vous répondra en anglais, en faisant semblant d’ignorer la langue officielle du pays…

    Certains, pour contrecarrer l’influence anglo-saxonne, rêveraient de faire de Haïti un pôle de la francophonie, avec la construction par exemple d’universités francophones capables d’attirer la jeunesse des Caraïbes. L’idée est séduisante car l’île avec ses 11 millions d’habitants a un poids démographique important. Malheureusement, la pauvreté effroyable qui y règne, le chaos – l’Etat a du mal à faire respecter la loi surtout dans les campagnes et il est fortement déconseillé pour un étranger de se balader dans les rues des villes-, la situation économique, en empêchent pour le moment la réalisation.

    La proximité géographique, la puissance économique et culturelle du « grand voisin américain », l’influence de la diaspora haïtienne implantée dans le sud des Etats-Unis pourraient donc un jour, théoriquement, entraîner un remplacement du français par l’anglais.

D’autres arguments peuvent, au contraire, être avancés, qui promettent un maintien du français dans cette « Méditerranée américaine ». L’inertie, considérée souvent comme un facteur négatif, encourage le statu quo du français ; changer de langue, même uniquement au niveau administratif, demande énormément d’efforts financiers et humains sur le long terme ( au moins une ou deux générations ). Efforts justifiés ? Pour quels résultats incertains ?

Ne sous-estimons pas non plus ce fait important : les différents créoles parlés à Haïti, en Martinique et en Guadeloupe, présentent beaucoup de similitudes avec le français dont l’apprentissage est grandement facilité par rapport à l’anglais.

Parler français est aussi un atout pour se démarquer et éviter de se noyer dans la « masse » anglophone ou hispanique ambiante. Atout également culturel et touristique que Haïti, la Martinique et la Guadeloupe ont intérêt à conserver s’ils veulent continuer à attirer des vacanciers américains.

Parions aussi sur l’avenir et la grande résilience du peuple haïtien : le sous-développement (économique) n’est pas une fatalité et l’idée d’un pôle universitaire francophone n’est que reportée.

La prise de conscience de ces atouts est-elle en marche ? Quelques indices le laissent penser ; l’histoire nous enseigne ainsi que le peuple haïtien n’est pas prêt à devenir une colonie de son puissant voisin. Continuer à utiliser le français participe à conserver sa particularité.

Et, en 2012, Haïti, un des pays les plus pauvres et les éprouvés du monde, a demandé et obtenu que le français soit une langue de travail au sein de la Caricom, zone de coopération économique des Caraïbes. Saint- Martin ou Saint- Barthélémy, autrement plus riches et arrogantes, nous montreront-elles un jour, elles-aussi, une preuve de leur francophilie ?

4 commentaires

  1. À propos de Haïti, un article de l’ambassadeur Burkard de 2011 ; du vécu !
    http://www.avenir-langue-francaise.fr/articles.php?lng=fr&pg=633
    Il faudrait avoir le loisir d’écrire un livre sur Haïti et la France, Haïti et la langue française. Il y a tant à réfléchir et à dire sur les blessures, les échecs, les espoirs et désespoirs…

  2. Italien /

    Bonjour Jean-Marc
    Pour avoir visité les deux îles dont vous parlez je n’ai pas remarqué cette attitude. Saint-Barthélemy est francophone. Saint Martin en revanche c’est un peu différent la partie néerlandaise est complètement anglophone mais dans la partie française il y a tellement de français métro et d’haïtiens qu’au final la langue vernaculaire c’est bien le français les saint-martinois anglophones historiques sont désormais en minorité

    • jean-Marc /

      Bonjour David
      Merci pour votre témoignage qui permet de réajuster l’opinion que l’on peut se faire sur ces deux îles !
      Comme je l’ai écrit, je me suis appuyé sur plusieurs articles de journaux parus dans le passé ou récemment. C’est une preuve que la réalité est parfois déformée ou pas toujours bien retranscrite, même par des professionnels…et votre vécu est plutôt rassurant! Peut-être y a-t-il aussi eu un renversement de tendance démographique depuis 30 ans et un changement des mentalités? On peut seulement regretter que les néerlandophones ne défendent pas plus leur langue ; on peut d’ailleurs retrouver ce même manque d’intérêt dans les grandes villes des Pays Bas, en particulier à Amsterdam.

      • Italien /

        Bonjour Jean-Marc,
        Ce n’est que mon avis de touriste mais la différence entre la partie néerlandaise et française est saisissante, parti néerlandaise dans les boutiques ou dans la rue on entend parler en anglais. Tout est en anglais. Il y a toujours ce « french bashing » dans les articles sur la moindre prospérité économique de la partie française mais c’est parce que la partie néerlandaise s’est lancé dans le tourisme de masse avec des immeubles horribles sans se soucier de la beauté des paysages qui restent presque intact partie française. Pour le renversement démographique oui, partie française les haïtiens, français métro et français guadeloupéens sont sans doute majoritaires au moins relativement

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