SYSTÈME DÉGAGE

                  

                                      

                      Depuis plusieurs semaines, les Algériens manifestent pour réclamer le départ de leur président, M. Boutéflika. Âgé de plus de 82 ans et très affaibli physiquement, ce dernier ose briguer un 5 ième mandat. C’en est évidemment trop pour un peuple et une jeunesse qui étouffent sous les difficultés économiques (même si la situation s’est nettement améliorée depuis 20 ans) et politiques (corruption soutenue dans l’administration, confiscation du pouvoir par une oligarchie étroitement liée aux intérêts de M. Boutéflika).                                   

                        Parmi les slogans que scande la foule des manifestants, l’un d’eux revient régulièrement : Boutéflika Dégage qui s’est transformé rapidement en Système Dégage. Sa notoriété en Algérie et hors de ses frontières sera l’occasion de s’interroger sur la place du français  et  sur ses éventuelles perspectives de développement dans ce pays maghrébin.

                     Premier constat : ce slogan n’a pas été inventé par les Algériens eux-mêmes puisqu’il était déjà utilisé par les Tunisiens lors du Printemps arabe de 2011 et qu’il a été depuis repris un peu partout dans le monde francophone.

                    Remarquons ensuite qu’il n’aurait peut-être pas pu être imaginé par un Français. Ce dernier aurait probablement écrit : « Non au système ! » ou : « Nous ne voulons plus de ce système ! ». L’absence de déterminant (système au lieu de le système) aurait certainement gêné un Français (nous avons toujours peur de faire des « fautes » de grammaire et de passer pour incultes). C’est pourquoi on pourrait avancer que nous avons ici un exemple de construction de français typiquement maghrébin (africain ?) qui montre une véritable appropriation de la langue de Molière par les francophones de l’hémisphère sud, avec un rapport à la construction syntaxique parfois différent de la « norme » française.

                          Enfin, la concision même du slogan  frappe la conscience. Seulement deux mots pour exprimer une idée forte : ce système doit disparaître et laisser la place, laisser sa place à autre chose. C’est une expression directe, minimaliste, forte , presque violente, qui oscille entre colère et manque de respect, renforcée par des sonorités en « gue » et « deu ». Ce minimalisme brut concentre toute la colère et la détermination d’un peuple et en explique en grande partie le succès et sa reprise récente par les Gilets Jaunes en France (malgré les réserves évoquées ci-dessus).

                              Plus généralement, l’observation de photos de cortèges de manifestants algériens montre une prépondérance des slogans en arabe, mais aussi une présence significative d’expressions ou de phrases en français.

                      Cette présence du français à un moment-clé de l’histoire de l’Algérie moderne montre que cette langue continue de faire partie de la vie quotidienne de nombreux algériens. C’est ainsi que, abonné depuis des années à un magazine ouvrier, Informations ouvrières, j’ai souvent constaté que les banderoles en arabe de congrès ou de manifestations en Algérie étaient presque toujours accompagnées de leur équivalent en français. Et ceci, même si ces rencontres ne concernaient a priori que des Algériens.

                        Que les Algériens, malgré les souffrances d’une longue colonisation – presque 130 ans! -, malgré la guerre de libération (1954-1962), malgré une politique volontariste d’arabisation et d’élimination du français dans l’enseignement (assouplie depuis peu), continuent à utiliser fréquemment la langue de Molière, ne cesse de m’étonner et démontre le profond enracinement du français au Maghreb de façon générale : ainsi, en 2018, environ 14 millions d’Algériens soit près d’un tiers de la population se disait francophone (source : OIF http://observatoire.francophonie.org/wp-content/uploads/2018/09/Francophones-Statistiques-par-pays.pdf ).

                            Il ne s’agit pas ici de faire preuve d’un optimisme béat et de s’imaginer que cette situation peut perdurer naturellement. L’anglais fait des progrès au Maghreb ; et récemment, un ambassadeur anglais en Tunisie déplorait que la langue de Shakespeare n’ait pas la place qu’elle mériterait dans ce pays… Malgré une implantation plus ancienne qu’en Afrique noire, le français pourrait donc théoriquement se trouver en position de faiblesse, d’autant plus que les Tunisiens, les Marocains ou les Algériens disposent d’une ou plusieurs autres langues nationales (l’arabe et le tamazight pour l’Algérie ).

                             Sa longue implantation historique n’est donc pas un facteur suffisant pour assurer la pérennité du français en Algérie. D’autres facteurs autrement plus déterminants existent, par exemple le degré de  vitalité de l’économie française et des autres pays francophones et l’intensification des échanges commerciaux dans l’espace francophone.

                               Mais le facteur primordial, me semble-t-il, est celui du développement du français dans les pays d’Afrique noire francophone, aux frontières sud de l’Algérie. Développement lui-même lié à la démographie , au dynamisme économique et à la généralisation de l’éducation scolaire dans ces pays. Car il ne faut, en effet, pas se leurrer : malgré des échanges économiques et culturels encore intenses et privilégiés de par l’ histoire   avec les pays du Maghreb, l’importance économique de la France dans le monde va inexorablement diminuer dans le futur avec le développement industriel des autres parties du monde. Les futures générations d’Algériens, de  Marocains ou de  Tunisiens continueront à utiliser le français si elles y trouvent leur intérêt économique. Intérêt qui pourrait se concrétiser par d’intenses échanges commerciaux avec leurs voisins du Sud, pour peu que ces derniers soient démographiquement et économiquement importants.

                             Les dernières tendances montrent que des progrès significatifs ont été faits depuis une décennie ; l’Afrique apparaît enfin comme un continent prometteur en terme de développement démographique et économique. Tous les pays ne sont pas concernés certes, mais nombre de pays francophones tirent leur épingle du jeu comme la Côte d’Ivoire. Démographie soutenue et décollage économique semblent se conjuguer harmonieusement. Souvent, ces pays ont en commun de posséder plusieurs langues nationales et d’avoir adopté le français comme langue officielle et unitaire. Et l’on observe qu’il n’y a pas d’opposition mais plutôt complémentarité et concomitance de destins : le développement du français n’entrave pas ( heureusement !) le développement des langues autochtones.

                                 Pour résumer, mon hypothèse est la suivante : la pérennité du statut du français au Maghreb dépendra en grande partie de la vitalité du français et de son expansion dans les pays d’Afrique noire francophone et non pas – même si elle y contribue- de son ancienneté d’implantation.

                                Les récentes projections de l’OIF sur la diffusion du français en Afrique noire ou celles sur le développement économique dans cette zone permettent  de prédire, par « ricochet »,  un avenir plutôt favorable au français dans les pays du Maghreb, notamment en Algérie. Ne gâchons pas cette opportunité, qui peut être source d’une meilleure relation des deux côtés de la Méditerranée et espérons que les élites économiques et politiques de notre pays ne cèdent pas aux sirènes des tenants du « tout-anglais » ou aux thèses d’un soi-disant déclinisme inéluctable du français , thèses contredites par les progrès fulgurants du français depuis 20 ans.

 

 

 

 

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3 commentaires

  1. Plus généralement, l’observation de photos de cortèges de manifestants algériens montre une prépondérance des slogans en arabe, mais aussi une présence significative d’expressions ou de phrases en français.
    Pas de slogan en anglais apparemment ? J’en ai déjà vu quelques rares dans des reportages au Maroc et en Tunisie.
    Voir cet article (peut-être de parti pris) de nawaat.org : Malgré les efforts français, la francophonie à bout de souffle en Tunisie ?
    https://nawaat.org/portail/2019/03/15/malgre-les-efforts-francais-la-francophonie-a-bout-de-souffle-en-tunisie/

    Ainsi, en 2018, environ 14 millions d’Algériens soit près d’un tiers de la population se disait francophone.
    Oui, mais quelle moyenne d’âge ? Plus les Algériens sont anciens, plus ils sont nombreux à maîtriser parfaitement la langue française. Normal : nombre d’entre eux (mais pas tous) ont bénéficié de maîtres d’école formés à la française (Écoles normales d’instituteurs).

    [En France c’est la même situation. Toutes les personnes âgées qui n’ont que le Certificat d’Études primaires ont une orthographe (et une graphie) impeccables.
    Ce n’est plus le cas de tous les Français qui ont moins de 40 ans aujourd’hui, même si le Brevet des Collèges remplace le Certificat d’Études.
    ]

    Grosso modo il s’agit donc de personnes nées avant 1956 (64 ans) puisqu’elles avaient 6 ans en 1962. En comptant plus large, puisque 1988 est l’année de la première rentrée en filières primaire et secondaire entièrement arabisées, seuls les Algériens nés avant 1982 (37 ans) peuvent avoir bénéficié d’un enseignement en français (et non pas seulement d’un enseignement du français comme langue étrangère). Aujourd’hui la tendance s’inverse quelque peu pour les très jeunes enfants (10 ans et moins) depuis la réforme de 2003.
    (Voir L’école algérienne au prisme des langues de scolarisation : https://journals.openedition.org/ries/4493, publié par La Revue internationale d’éducation de Sèvres, Centre international d’études pédagogiques (CIEP).
    Mais l’école ne fait pas tout, car les Algériens, surtout dans les villes, indépendamment de leur âge, ont bénéficié d’une immersion quasi totale en français, ce qui explique que la langue française s’est maintenue à un très bon niveau durant toutes ces années.

    La pérennité du statut du français au Maghreb dépendra en grande partie de la vitalité du français et de son expansion dans les pays d’Afrique noire francophone et non pas – même si elle y contribue- de son ancienneté d’implantation.
    Certainement mais la pérennité du français comme langue internationale au niveau mondial (depuis le siège de la France au Conseil de Sécurité jusqu’à la langue officielle de l’Union Postale Universelle en passant par le statut de la langue française, seconde langue étrangère apprise dans le monde) dépend aussi de la croissance économique de l’Afrique.
    Dans les pays où la croissance économique est supérieure à la croissance démographique, cela peut marcher. Dans les autres…
    De là à se poser la question, qui aurait été surréaliste il y a 30 ans, de la pérennité du français comme langue nationale d’ici deux générations.

    Mais, les lecteurs de ce blogue me pardonneront : je ne veux pas tomber dans le « c’était mieux avant » ou la pensée crépusculaire.

  2. jean-Marc /

    Je reviens  sur quelques points de votre réponse:
    – Y a-t- il des slogans en anglais dans les manifestations algériennes? Oui car j’en ai vu quelques-uns sur des photos. Ne vivant pas sur place, il m’est difficile de dire s’ ils sont nombreux dans la réalité ! En regardant régulièrement le Huffpost Maghreb, on en aperçoit, preuve que l’anglais progresse aussi dans ce pays. Mais si la jeunesse algérienne veut s’ouvrir au monde, elle est obligée d’avoir un bagage  minimum en anglais et donc de l’apprendre. Cependant, les slogans aperçus en anglais restent, comme en France d’ailleurs, courts, simples, basiques. Ceux en français me semblent plus longs, plus fins avec souvent des clins d’oeil à l’actualité ou à des références culturelles ( comme la pancarte avec la référence au camembert ), marque d’une meilleure maîtrise de la langue française.
    – Pour la moyenne d’âge des francophones algériens, je n’ai pas de réponses.La demande en français reste forte et concerne probablement des personnes plutôt jeunes qui ont un intérêt économique ou culturel  à l’améliorer. ( https://dz.ambafrance.org/Le-francais-face-a-une-forte )
    – « De là à se poser la question, qui aurait été surréaliste il y a 30 ans, de la pérennité du français comme langue nationale d’ici deux générations ». Si je comprends bien votre pensée, garder le français comme langue nationale en Afrique semblait plus normal dans les années 80 que maintenant ? Franchement, j’en doute. Dans les années 80, l’anglais était déjà très puissant, la francophonie était faible démographiquement et économiquement : l’Afrique noire ( avec nombre de pays francophones) était perçue comme un continent de misère, sans aucune perspective de développement. Le français ne semblait avoir aucune chance de perdurer ; je me souviens encore des nombreux articles d’intellectuels qui se moquaient de la toute jeune OIF  et qui ne juraient que par la généralisation de l’anglais dans le monde.Certains prônaient même un basculement complet vers l’anglais et l’annonçaient pour les pays francophones africains. 30 ans plus tard, la réalité leur a donné tort et il me semble, au contraire, même si rien n’est acquis, que la pérennité du français comme langue nationale en Afrique est plus affirmée : l’Afrique est perçue comme un continent en développement et la place du français,langue commune dans un large espace économique, à côté des autres langues nationales, me paraît plus assurée. En tout cas, le pessimisme des années 80 sur le futur du français a laissé place à un optimisme mesuré !

  3. En regardant régulièrement le Huffpost Maghreb, on en aperçoit, preuve que l’anglais progresse aussi dans ce pays.
    En ce qui concerne l’Algérie, je pense que l’on a atteint une masse critique. Je suis optimiste en la matière : le français ne disparaîtra pas.
    Ce qui n’est pas le cas du Vietnam, de Pondichéry, de l’Ontario.

    Cependant, les slogans aperçus en anglais restent, comme en France d’ailleurs, courts, simples, basiques.
    Les slogans me font penser à du pidgin english (anglais simplifié).
    Car les slogans en anglais en Angleterre utiliseraient un anglais plus élaboré.
    Il en est de même pour la photo (lien). Mais là, la situation est plus critique en termes d’impact médiatique puisqu’il s’agit d’un slogan en anglais affiché en France, sur un bâtiment appartenant au diocèse de Marseille, donc relevant d’une institution qui, par définition, pratique la francophonie depuis l’origine.

    Si je comprends bien votre pensée, garder le français comme langue nationale en Afrique semblait plus normal dans les années 80 que maintenant ? Franchement, j’en doute.
    La situation est différente. Dans les années 80, la France est encore un interlocuteur respecté dans le monde. Elle n’était déjà plus que l’ombre de ce qu’elle avait été, mais cette ombre, en particulier avec le retour de De Gaulle, restait imposante. La France était le moteur de la francophonie. Aujourd’hui les observateurs s’accordent à penser que le moteur est désormais la démographie. Précisément, la France n’avait pas alors spécialement besoin d’une démographie florissante pour faire progresser la francophonie.

    Je me souviens encore des nombreux articles d’intellectuels qui se moquaient de la toute jeune OIF et qui ne juraient que par la généralisation de l’anglais dans le monde.
    Il est licite d’être critique envers l’OIF d’aujourd’hui pour d’autres raisons. Avec l’élection de la nouvelle Secrétaire Générale, pourquoi ne pas la considérer, comme certains vont jusqu’à le faire, comme un cheval de Troie de l’anglophonie en Afrique par le biais d’une manœuvre de
    contournement ?

    L’Afrique est perçue comme un continent en développement.
    Certes, mais avec quelques nuances rapportées ici, en ce qui concerne les investissements : http://bernardlugan.blogspot.com/2018/07/lafrique-reelle-n103-juillet-2018.html

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