Petit Pied

Il est plus souvent appelé Little Foot. Il a vécu il y a près de 4 millions d’années dans une partie du monde qui correspond aujourd’hui à l’Afrique du Sud. Ce n’était pas un humain, loin de là, il appartenait à la famille des australopithèques mais on le considère comme notre plus vieil ancêtre connu.

Avant cet article paru dans un numéro de Télérama début juin, j’avais une vague connaissance, purement scientifique d’ailleurs, de cet être. En tant que professeur des écoles, je me dois en effet de me tenir régulièrement informé des dernières découvertes scientifiques ; et la Préhistoire est justement un domaine où elles remettent en cause des certitudes jusque – là bien établies. Sur la dernière période de 25 ans qui vient de s ’écouler – qui correspond à la durée de mon activité professionnelle jusqu’à aujourd’hui -, les représentations de la vie de nos lointains ancêtres ont quelque peu évolué. Ne pas transmettre à nos élèves des idées erronées m’incite donc à entretenir une veille cognitive.

Je lisais ainsi distraitement cet article quand soudain, le journaliste utilisa les mots « Petit Pied » plutôt que « Little Foot ». Je m’aperçus alors que je n’avais jamais fait l’effort de traduire les termes anglais ou songé seulement à le faire. Ces mots anglais s’imposaient à moi, tout simplement, comme la dénomination d’un squelette. Les traduire ne posait évidemment aucun problème et après coup, je me reprochai de ne pas l’avoir fait. Mais cette évidence des mots français, la lumière nouvelle qu’ils jetaient sur ce pré-humain, au détour d’une simple phrase, m’ont brusquement entraîné dans un état émotionnel surprenant qui modifia intégralement mon regard sur ce « petit » australopithèque.

Les mots français me décrivaient, plus qu’un long texte explicatif, la fragilité de cette petite créature dans un monde qui lui était largement hostile, la vulnérabilité extrême de notre descendance préhistorique dont la survie a, quelquefois, tenu du miracle.

Petit Pied, je pouvais maintenant t’imaginer vivre, te voir te dresser sur tes membres inférieurs, scruter par dessus les hautes herbes de la savane ton environnement, d’un air inquiet, constamment sur tes gardes, à l’affût du moindre bruit menaçant. Maintenant que le cache de la langue anglaise était ôté, je te voyais marcher de tes petits pas maladroits, car la marche pour toi n’était pas encore un acquis suffisamment maîtrisé . D’ailleurs, les arbres restaient pour toi des refuges réconfortants où tu passais une longue partie de la journée, pour échapper à tes prédateurs ou tout simplement te reposer.

Je te voyais désormais t’avancer sur un sol qui soudainement se dérobait sous toi et t’entraînait vers la mort dans une grotte… Ta panique lorsque la terre s’était soustraite à toi, ton angoisse de la mort que tu pressentais alors que tu gisais dans les entrailles de Gé, seul, blessé, abandonné par le destin, dans l’incapacité de te mouvoir, cette panique et cette angoisse, je pouvais aussi les ressentir.

« Petit Pied » me reliait sensiblement à toi, « mon «  ancêtre, ce que « Little Foot » n’avait jamais réussi à produire.

Les scientifiques, les artistes ont souvent pris l’habitude de donner des dénominations anglaises à leurs découvertes ou leurs œuvres, sans même se donner l’effort de les traduire. Cela correspond évidemment à un besoin de reconnaissance immédiat et international par leurs pairs, le besoin d’une classe de marquer sa distinction, mais pour nous, simples citoyens, qu’avons -nous à y gagner ou plutôt, qu’ y perdons-nous ? Pourquoi les dénominations anglaises d’œuvres d’art , les découvertes scientifiques ne sont-elles pas plus systématiquement traduites dans les langues nationales ? Comment peut-on à la fois reprocher aux gens du peuple leur manque d’intérêt pour l’art contemporain par exemple et nommer dans un langage hermétique ou semi-hermétique, l’anglais, des peintures ou des sculptures ? Pourquoi interdit-on le lien affectif de la langue maternelle avec l’art ou la science ? Poser ces questions, c’est déjà y répondre un peu

Petit Pied, Petit Frère. Si loin autrefois, si proche maintenant.

Combien de «Petit Pied » nous sont aujourd’hui cachés ?

Chronique de la francisation : quelle méthode ?

(publié sur lefrançaisenpartage le 14-10-2013)

La francisation est un sujet qui ne cesse de me laisser perplexe. Lorsque j’interpelle des commerciaux, représentants ou clients dans le cadre de mon travail, tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a trop d’anglais mais visiblement personne n’y peut rien, il y aurait comme une force au-dessus de nous. Comment peut-on avoir tout le monde d’accord et que rien ne change ?

Ainsi, j’ai interpellé le commercial de Vitamont (jus de fruits bio) sur l’appellation cranberry de son jus. Je lui ai dit : pourquoi ne pas utiliser le mot français « canneberge« . Il n’a même pas répondu, jujgeant ma question incongrue. J’ai récidivé, il m’a demandé : « tu as des clients qui te le demandent sous ce nom ? » Je lui ai dit qu’il y en avait quelques uns mais que ce n’était pas la majorité, et avant que j’ai pu continuer, il a mis fin à la conversation, lorsqu’il a compris que l’ensemble des clients ne l’utilisaient pas. Comme je suis têtu, je suis revenu dessus, je lui ai dit que si eux, en tant qu’entreprise, ne le font pas, personne ne le fera (ce ne sont pas les clients qui vont commencer) et je l’ai obligé à me suivre pour lui montrer les canneberges que l’on vendait en vrac avec sur l’étiquette l’appellation « Canneberge / Cranberry », et je lui ai aussi montré des canneberges en sachet (de chez Priméal) vendues sous l’appelation Cranberry et en dessous, en un peu plus petit : Canneberge. Je lui montrais comme quoi on pouvait au moins indiquer les deux. Il a enfin écouté mon argument, même s’il n’en tiendra peut-être pas compte.

Francisation de notre environnement culturel

(Publié le 28-08-2012 sur lefrançaisenpartage) (partie 2)

Vous connaissez tous l’histoire de l’œuf et de la poule ? Qui est le premier ?

Concernant notre sentiment que l’anglais est une langue indispensable, il est intéressant de se poser la question : qu’est-ce qui nous fait penser cela ? Retrouver l’origine de nos idées reçues pour les déconstruire. Il y a bien sûr des raisons historiques, politiques et économiques à notre course à l’anglais, mais la question de notre environnement culturel est à mon avis complètement négligée. Qui peut affirmer que la prolifération des publicités, enseignes de magasin, musique, films et graffitis en anglais n’aient aucune incidence sur notre représentation de cette langue ?

Coccimercato?

Vous allez me voir venir mais je pense qu’une histoire vaut mieux qu’un long discours.

Petit exercice d’observation linguistique

(publié sur lefrançaisenpartage le 09-02-2012)

Voici un petit sujet à méditer. Considérez l’utilisation du concept « sous vide d’air » dans les phrases suivantes. Différence si l’on lit :

  1. Emballage airless.
  2. Emballage airless (sous vide d’air).
  3. Emballage sous vide d’air (ou « airless »)
  4. Emballage « airless » (mot anglais signifiant « sous vide d’air »).
  5. Emballage sous vide d’air (vous pouvez rencontrer « airless », mot anglais).
  6. Emballage sous vide d’air (les anglophones disent « airless »)
  7. Emballage sous vide d’air (les anglophones disent « airless », de « air » : air et « -less » : sans)
  8. Emballage sous vide d’air.

Je les ai classées dans un ordre « croissant ». Je trouve que selon les phrases, l’implicite n’est pas du tout le même. Dans la phrase 1), on présuppose que le lecteur sait ce que veut dire « airless », et que l’on n’a pas besoin de lui expliquer que cela vient de l’anglais et comment le sens est porté. Ou pour ceux qui ne parlerait pas anglais, on présuppose qu’ils devraient le parler.

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